C" MATHIEU DUMAS
tJiD uion & vLgu.
Depuis que l'affaiblissement de ma vue m'a forcé d'interrompre le travail auquel j'avais consacré mes derniers loisirs, tu me pressais , de coiicert avec mes vieux amis, de fixer mes nombreux souvenirs , et de laisser quelques traces d'une longue carrière et d'une vie dont le cours n'a été que trop rempli de mémorables événements. Ne pouvant plus étudier moimême les documents originaux de l'histoire militaire, ne pouvant plus les confronter avec les cartes géographiques et topographiques , rectifier et bien asseoir mou jugement avant I. 1
a LETTRE A MON FILS.
de rien écrire ; enfin , ne pouvant plus corriger de ma main , et réduit au travail mental toujours imparfait , je me défendais avec raison d'une entreprise qui me paraissait être au-dessus de mes forces. Je dois avouer aussi que l'inexactitude^ l'infidélité de cette foule de mémoires particuliers dont nous avons été inondés , et dont l'histoire contemporaine se trouve comme obstruée , m'avait inspiré un insurmontable dégoût. Il me semblait que mon témoignage ^ inutile et faible tribut , irait se perdre dans ce chaos y où tant de jugements hasardés^ tant de rapports mensongers , tant de calomnies dictées par l'esprit de vengeance et par l'animosité des partis 9 ne laisseront peut-être jamais percer la lumière de la vérité; et, cependant, je n'avais garde de confondre dans cette espèce de proscription générale le petit nombre d'ouvrages de ce genre qu'une religieuse impartialité , autant que la clarté et la pureté du style, doivent toujours faire considérer comme les éléments les plus précieux et les plus intéressants de l'histoire de notre âge.
Us sont, en effet, en bien petit nombre ces mémoires dont mon honorable ami le comte de Ségur nous a donné un si parfait modèle. En me hasardant à l'imiter, Je cède à ses conseils autant qu'à tes vives instances, et je ne
saurais mieux exprimer les motifs qui me dé* terminent j et les sentiments dont je suis animé en entreprenant cette tâche , qu'en transcrivant ici (quoique j'en dusse rougir de pudeur, et que j'attribue aux préventions la manière dont il s'exprime ) la lettre qu'il m'écrivit en m'envoyant ses mémoires.