A MON VIFIL A]VI LE LIEUTENANT GENERAL COMTE MATHIEU DUMAS
Paris, ce aa mai 1837.
(c Vous savez , mon cher général , quel prix « j'attache à votre suffrage : il satisfait à la fois « mon cœur et mon amour-propre; en même (c temps, il me rassure contre les craintes que «m'inspire une juste défiance d^ moi -même. « D'autres éloges ne pourraient pas produire sur « moi un pareil effet, car les vôtres sont à la fois t< ceux d'un juge éclairé, d'un homme d'esprit, a d'un homme d'État, et d'un vieil ami dont la a franchise m'est bien connue.
« Je voudrais bien aussi vous voir publier vos « mémoires. Dans la retraite, c'est un grand plai- « sir que de repasser sa vie, surtout lorsqu'elle ic a été utilement et noblement employée. De
« plus, en goûtant cette jouissance, vous rem- *i plirez un devoir ; car, à mon avis , lorsqu'on a « traversé une révolution comme la nôtre , on a doit la vérité à sa patrie , à sa famille ; il faut « leur faire part des fruits de son expérience ; ff enfin, on se doit à soi-même de se faire concc naître tel que l'on a été, afin que tant d'écricc vains ignorants, malveillants, ou légers, ne cr puissent pas tromper la postérité , nous attri- <i buer des fautes que nous n'avons pas commises, ce des erreurs dans lesquelles nous ne sommes a pas tombés, ou nous priver de l'honneur qu'ont « pu nous mériter des actes de courage, de grands « services rendus et de bonnes actions. Nous ne a pouvons empêcher, ayant été hommes publics, « que cette postérité ne trace notre portrait ; ta- (c chons au moins qu'il soit ressemblant.
a Adieu, mon cher et ancien compagnon d'ari< mes ; il est presque inutile que je vous renonce velle l'assurance de ma tendre amitié.
a Le comte i)e Siégur. »
Voici donc, mon cher fils, la narration fidèle des événements qui se sont passés sous mes yeux , et auxquels j'ai pris quelque part selon les situations diverses dans lesquelles je me suis trouvé
placé. Quelques historiens modernes, d'ailleurs très-estimables, mais qui voudraient imposer à la postérité leur jugement prématuré , blâment leurs contemporains auteurs de mémoires particuliers, de se produire individuellement sur la scène, et les accusent de Forgueilleuse et puérile prétention d'attirer exclusivement sur ce qui leur est personnel l'attention de leurs lecteurs : je ne chercherai point à éviter ce reproche. Quoique les matériaux qu'ils ont recueillis aient pu leur paraître suffisants, souvent même surabondants, pour fixer le point de vérité historique , ils auraient tort de suspecter de partialité et de condamner d'avance toutes les dépositions qu'ils n'ont point entendues. Ce n'est point une production inutile et sans intérêt que celle d'un témoin oculaire, qui, racontant sa vie, est forcé de parler de lui-même , en disant , comme le pigeon de la Fontaine :
« J'étais là : telle chose m'advint. »