FERMETE DU CHEVALIER DE LAIDET
Dès que je fus réfugié à Gorgolaini, j*en donnai avis au consul, et je le rassurai beaucoup en lui déiuontrant que j'avais pris une bonne position. J'avais devant moi toute la plaine de Can» die, et j'étais à portée de la route de Rétimo et de celle de Messara, Derrière moi, un sentier difficile et fréquenté seulement par les Abadiotes qui habitent ces cimes escarpées, pouvait me conduire sur les revers du mont Ida et me faire éviter les gorges dans lesquelles j'aurais pu être attendu.
Le premier soio du chevalier de Laidet, en rentrant en Candie, avait été d'exiger pour moi du pacha, aux termes des capitulations en faveur des Français, la liberté de voyager dans l'île; et il lui déclara que , puisqu'on avait osé me faire passer pour un espion vénitien, je demandais une nouvelle escorte de sa garde même , afin de protéger mon retour à la Ganée ; que je voulais aussi traverser la plaine de Messara, autant pour satisfaire ma curiosité en visitant le labyrinthe , que pour éviter der passer à Rétimo où j'avais été insulté. Malgré les instances et les menaces du pacha , le consul refusa de lui faire connaître le lieu de ma retraite, et le menaça à son tour de porter plainte à Constantinople. Cette fermeté de M. de Laidet nous réussit; j'obtins l'escorte et le nouveau passe-port que je réclamais. U ne faut
ERMITAGE DR GORGOLAINI. 243
jamais faiblir devait \^ Turcs; et lorsque, soit par les armes, soit par la n^gocia^on, on a pris sur eux quelque avantage, il faut le pousser jusqu'au bout : c'est ce que fit M. de Laidet; il exigea hautement qu'Omer-Bey et le chef des janissaires, qui s'était mis à la tête de l'insurrection , fussent exilés ; le pacha les fit conduire à la forteresse de Spina-Longa.
Je quittai ma retrait^ ^p Gprgplaiqi, dont l'intérieur était fort triste, mais dont les dehors étaient charmants. En avant de ce monastère à demi ruiné , et près de la rustique phapelle , était une terrasse qui dQp;)inait les coteaux jusqu'à la iper* Un peu au-dessous, un bois d'antiques cyprès, un peu plus loin, une. belle fontaine ombragée par des platanei^, ornaient cet asile solitaire. En arrière du monastère, les cimes escarpées di} n\ont Ida couronnaient le tableau. Du sein de ces âpres rochers descendent quelquefois des brigands , espèce de sauvages que la vie pastorale n'a pu adoupir* J'eus occasion d'en voir deux, qui, pendant mon séjour, vinrent mettre le couvent à contribution. Je n'en tirai que de vagues informations sur leur société. On les nomme Abadiotes , et l'on peut croire que cette race particulière est la paéme que celle dont les auteurs grecs ont parlé dans leurs descriptions de l'île de Crète.
;i44 PLAINE DE MESSARA.
J'étais plein de confiance, quoique mal escorté par quatre janissaires y lâches coquins dont il ne faut estimer que les armes et le nom.
Après avoir marché pendant quelques heures , nous arrivâmes sur les hauteurs qui dominent la plaine de Messara. C'était la troisième fois que je traversais File dans sa largeur ; aussi mes stations furent-elles très-fructueuses , et j'en fis assez pour bien asseoir les principaux points de ma carte. La plaine de Messara est belle et riante; située au pied du mont Ida du côté du midi , elle a environ deux lieues de large et huit à neuf lieues de long , depuis les montagnes de Gyra-Petra jusqu'à la plage de Dabachi. C'est la partie de l'île la mieux cultivée et qui fournit du grain à presque tous les habitants. Elle dut être la plus peuplée; le fleuve Léthé qui l'arrose, ainsi que sa belle exposition garantie des vents du nord par la montagne sacrée, devaient faire rechercher ce séjour. Quelques ports suffisants pour l'espèce de bâtiments de cette époque , se trouvent à la côte du sud , séparée dé la plaine par des coteaux qui la préservent des ouragans de la mer de Libye. Un de ces mouillages, aujourd'hui appelé Calolimonia, fut, sans doute, l'atelier naval de la ville de Gortyne ou Gortice.
Nous descendîmes dans la plaine de Messara par des sentiers assez difficiles, et nous arriva-
KUIJVES DE GORITITE. !l4^
mes au village d'Aius-Deca, près des ruines de Gortyne ; le reste de la journée fut employé à visiter ces champs immenses couverts des débris de la plus belle cité de Crète. Je suivais fidèlement le voyageur Tournefort, qui donne un détail fort exact des ruines de Gortyne. Je ne trouvai rien d'entier; une des portes qui existait encore du temps du célèbre naturaliste est aujourd'hui écroulée. La quantité de marbres, les fragments de statues, de colonnes et d'ornements, dont la terre est jonchée , montrent assez qu'elle dut être la magnificence de cette ville, qui balança la puissance de Gnosse, et servit de retraite à Annibal après la défaite d'Antiochus. Tournefort a trouvé dans l'histoire un trait assez intéressant et qui confirme l'opinion que nous ont laissée les anciens du caractère des Cretois. Annibal avait apporté à Gortyne de grandes richesses, et il n'échappa à la jalousie et à la mauvaise foi de ses hôtes qu'en feignant de déposer ses trésors dans le temple de Diane, où il fit porter quelques vases remplis de plomb. Cette ruse grossière satisfit les Gortyniens qui le laissèrent passer en Asie, croyant retenir en gage l'or qu'Annibal emportait avec ses pénates.
Je crus trouver l'emplacement de ce temple, et il était possible d'en déterminer la forme par l'emplacement de quelques bases de colon-
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nés. Je retrouvai les statues tronquées dont parle Tournefort 9 et j'admirai comme lui la Correction du dessin et la beauté des draperies; pourquoi ne me fut-il pas permis de fouiller dans ces champs qui recèlent vraisemblablement des monuments intéressants pour l'histoire ! Je remarquai encore les restes d'une rotonde dont Tournefort n'a pas parlé j et qui était une espèce de réduit extrêmement fort, si l'on en juge par l'épaisseur des fondations. Le terrain plus élevé, dans cette partie, semble annoncer que des voûtes souterraines ont résisté à l'écroulement de l'édifice* Il paraît qu'il y avait plusieurs enceintes ; et si la visité exacte que j'ai faite du labyrinthe, 6t dont je parlerai bientôt, ne m'avait convaincu que c'est le véritable labyrinthe appelé Dofnus cœcis tèctisy je pourrais croire qiie les ruines dont je parle sodt ciellës du labyrinthe construit sur le modèle de <ielui d'Egypte, quoique Strabon assure que de son temps il n'en restait pa^ de vestiges.
L'étendue seule de la ville de Gortyne prouve suffisamment quelle dut être la prospérité dé l'île de Crète; et tjùand on se rappelle la rivalité et les guerres civiles des trois principales républiques, Gnosse, Cydonie et Gortyne, on est étonné de leur puissance colossale. Celles de Gnosse et de Gortyue étaient surtout si rapprô-