‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 68 sur 96 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Mission en Allemagne. — Retour à Paris. — Mon mariage le 5 février 1785. — Dépouillement et classement des archives de la marine. — Mémoire sur la défense des colonies. — Voyage de Louis XVI à Cherbourg. — Travaux divers au conseil de la guerre. — Mission en Hollande en 1787. — Projet d'invasion en Hollande en 1 788. — Camp de Saint-Omer. — Rapporteur du conseil de la guerre. — Situation des esprits à l'époque de la convocation des états généraux.

Vers la fin de novembre 1784, pendant que j'étais occupé de surveiller ces transcriptions ^ M. le maréchal de Ségur voulut bien me confier une mission fort délicate.

Les prétentions de l'empereur Joseph II, pour l'ouverture de la navigation de l'Escaut, avaient excité la jalousie des Hollandais , dont le cabinet de Versailles cultivait la bienveillance pour balancer la puissance navale de l'Angleterre , sinon par une alliance effective comme on l'avait vu à la fin de la guerre, du moins par une respecta-

ble neutralité armée. Quelques troubles dans le Brabant, toujours impatient du joug de l'Autriche, avaient fourni à lempereur des motifs plausibles pour y porter un corps de troupes : dans ces circonstances la politique ambitieuse du cabinet de Vienne et les intrigues de l'Angleterre avaient alarmé le gouvernement français. On n'avait à Versailles que des données fort incertaines sur les desseins de l'empereur; on ignorait l'importance des forces qu'il dirigeait vers les Pays- Bas : il était sage et nécessaire d'en être bien informé; mais à cause de l'alliance de famille et de l'état de nos relations avec la cour de Vienne , il eût été indiscret et dangereux de troubler par aucune démarche éclatante la bonne harmonie qui subsistait entre les deux États. Ces motifs déterminèrent M. le maréchal de Ségur à faire reconnaître très-secrètement la marche des troupes que S. M. I. mettait en mouvement, ainsi que les divers apprêts de guerre dont on faisait grand bruit en Allemagne. Je fus chargé de remplir cette mission difficile, et j'en reçu? l'avis par mon honorable ami le comte de Ségur, qui m'avait particulièrement désigné à son père. Je pris les ordres du maréchal, qui m'expliqua lui-même verbalement ses intentions; je ne reçus d'ailleurs d'autres instructions écrites qu'un itinéraire qui me fut dicté par M. de Vaux, directeur général

du dépôt de la guerre. Au moment de mon départ, le comte de Ségur m'adressa la lettre que je me plais à transcrire ici comme un témoignage de son ancienne et constante amitié :

Ce samedi, 8 novembre 1784.

« Je VOUS écris encore un mot, mon cher Dumas, « pour vous souhaiter un bon voyage , et pour «c vous envoyer ce que vous attendez pour partir. « Songez bien qu'on vous prépare d'autres occua pations plus agréables à votre retour. Vous me « demandez des conseils : en vérité, je ne suis <c pas assez fat pour vous en donner; j'aurais « recours aux vôtres avec bien plus de raison. <c Vous savez aussi bien que moi quel est le but a de votre mission , et vous nous informerez dans « peu du nombre de troupes que l'empereur veut «faire filer le long du Rhin, et des chemins « qu'elles doivent prendre. Si on ne fait que des a magasins pour leur passage, votre séjour sera « court, et votre commission facile. S'il y a des « magasins considérables, alors il faudra plus « de soin pour pénétrer les intentions et nous « donner les avis nécessaires à la sûreté de l'Alsace. «D'ailleurs, il ne faut qu'un demi-mot k un

ce homme comme vous. N'alarmez pas sans né- « cessitéy mais nai>ertissez pas trop tard.

a Adieu , je vous embrasse,

Le Comte de S^gdr.

Je me rendis d'abord à Strasbourg où M. le marquis de la Salle qui y commandait , et que le ministre avait informé de ma mission j désigna un officier de l'un de nos régiments allemands , M. Riehl, pour m'accompagner et me servir d'interprète. J'eus lieu d'être très-satisfait de l'intelligence et de l'activité de mon compagnon de voyage. Je suivis l'itinéraire qui m'avait été indiqué; j'allai par Stuttgard, Ulm et Munich, jusqu'aux frontières de la haute Autriche, où je coupai toutes les routes qui, depuis le Tyrol jusqu'à la Saxe, viennent aboutir aux principales villes sur le Rhin. Je revins par Ratisbonne, Nuremberg, Francfort, Mayence et Luxembourg. Sans rappeler les détails de mes investigations et de 'mes conférences avec les ministres et résidents français, je me borne à l'extrait suivant du compte que je rendis au ministre à mon retour à Versailles :

ce Le corps d'armée

o que S. M. I. porte dans les Pays-Bas est seulece ment de trente mille hommes. De tous les états

R -qui ont été envoyés à M. le maréchal , le plus « exact et le plus détaillé par rapport à la force ce effective des colonnes^ est celui de M. le baron « de Grosplag; la suite des bulletins que j'ai fait ce passer à M. le maréchal contient les documents « que j'ai successivement recueillis sur la direction a des colonnes , la marche des troupes , leur force mation et leurs subsistances. Cette marche, et « ses variations ^ ce passage de trente mille hom- « mes sur les différents cercles de l'Empire, sont « à présent bien connus ;Je^ point essentiel est le « rassemblement des deux plus fortes colonnes à « Coblentz , parce que la position avantageuse de « cette place rend maître de la navigation du Rhin c( et de la Moselle. Quoique S. M. I. n'ait demandé « à l'électeur qu'un séjour de trois jours pour « ses troupes, sous prétexte d'avoir le temps de « préparer ses pontons pour le passage du fleuve, « tout porte à croire qu'au moins une partie de « l'armée sera cantonnée dans les environs de « Coblentz. La forteresse de Ehrenbreitstein est « un point d'appui sur lequel doivent être diri-

« gés les renforts et les convois

(c J'ai pris connaissance du mémoire adressé à « M. le maréchal par M. le comte Dumoustier, « ministre de France auprès de l'électeur de « Trêves, et je me suis pénétré des observations I. 26

4oa MISSION EN ALLEMAGNE.

a jndicieuses qu'il contient. M. de Vaux, d'après a les notes qui m'ont été communiquées , petise « avec raison que l'empereur voudra lier la place ce de Luxembourg avec Coblentz par le cours de « la Moselle et le pays très-coupé et très-monta* « gueux de l'électorat de Trêves. Telle devra « être en effet la base de ses opérations^ ou du a moins la position générale d'une armée d'ob* ce servation par rapport à notre frontière.

ce S'il est vrai qu'on ne puisse soupçonner les « dispositions ultérieures de S. M. I. que par les a magasins déjà formés, on peut dire qu'en fai« ce sant arrêter partout les ressources qui se trouve vaient dans chaque contrée, elle a couvert a son secret et assuré les subsistances pour une « armée beaucoup plus considérable que cdile ce dont nous avons connaissance. L'intendant géce néral de l'armée impériale, M. Legisfeld, a dit « à Coblentz avmr acheté en Souabe et en ft Franconie assez de grains pour faire subsister Cl cent mille hommes pendant deux ans. N'est-ce a qu'une jactance politique? Le magasin fcMrmé a à Luxembourg, où l'on a rassemblé un million or et cent cinquante mille rations de fourrage, a justifierait en partie l'assertion de cet inten^* a dant ^ i . . k . .

(c On prépare à Luxembourg un équipage

RETOUH A PARIS. 4^5

« d'artillerie^ et des munitions de guerre de tou- « tes espèces.

« M. le maréchal pourra s'apercevoir, par la « suite de la correspondance qu'il a ouverte a avec les ministres et résidents du roi , du 2;èle « qu'ils portent tous à servir sa prévoyance »

Toutes ces précautions ainsi que les apprêts commencés dans nos arsenaux devinrent super-^ flus; les explications . données par la cour de Vienne dissipèrent les alarmes; l'empereur Joseph se borna à diriger dans les Pays-Bas et sur les places du Rhin six régiments d'infanterie et deux régiments de troupes à cheval, en tout en-» viron quinze mille hommes. I^ fermentation qui se manifestait dans ces provinces motivait assez de telles dispositions. .

Vers la fin de décembre , après cette tournée assez pénible et qui ne fut pas tout à fait inutile pour mon instruction , je repris mes occupations ordinaires; mais j'en fus bientôt agréablement distrait par des projets de mariage. J'étais depuis quelques années et avant mon départ pour l'Amérique , fort lié avec la famille de M. Oekrue , syndic des payeurs des rentes de là ville de Paris; mon ami et ancien camarade du fégimetit de Médoc, M- Poncet, allié à cette famille, m'y avait présenté ; et madame Delarue , l'une des

4o4 MON MARIAGE.

femmes les plus spirituelles et les plus attachantes par ses rares qualités , m'avait attiré dans sa société et traité avec la plus aimable bienveillance ; M. et madame Delarue n'avaient que deux enfants : une fille charmante, élevée sous les yeux de sa mère, et qui n'avait pas alors quinze ans, et un fils plus âgé seulement d'une année. Julie , que j'avais laissée encore enfant, était , sous tous * les rapports, développée au delà de son âge et déjà recherchée par de fort bons partis. La fortune de cette maison était assez considérable et solidement établie. J'osais à peine , à cause de la modicité de mes ressources, concevoir l'espérance d'un établissement si désirable. Madame Delarue, présumant, de mes premiers succès dans la carrière, que mon zèle , encouragé et soutenu par d'honorables protecteurs, me mettrait en mesure de suppléer, par mon travail, au manque de fortune, rendit justice à mes sentiments et à mon caractère, en se persuadant que ma vie entière serait consacrée au bonheur de sa fille. Elle plaida ma cause auprès de M. Delarue; ils m'adoptèrent, et je reçus la main de Julie comme un présent du ciel, comme une récompense anticipée de tout ce que je pourrais faire de bien dans le cours de ma vie. Mon père donna avec joie son consentement à cette heu-

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