‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas] (volume 2)Chapitre 87 sur 96 · TROUBLES DANS LE MIDI · texte numérisé non relu

TROUBLES DANS LE MIDI

bres de rassemblée , et plus particulièrement le comte de Lautrec, le vicomte de Mirabeau et quelques autres étaient engagés dans ces complots.

Le principal foyer était à Montauban, où plusieurs patriotes, et surtout des protest an ts, avaient été massacrés dans une émeute. Quarante autres, presque tous négociants et de la religion réformée], étaient emprisonnés et menacés d'être sacrifiés à la fureur du parti contre-révolutionnaire. Cet événement avait soulevé d'indignation la ville de Bordeaux, dont la garde nationale, excitée par la société des Amis de la constitution, avait pris les armes et marché vers Mont^uban. Quatre mille hommes de cette garde, sous le commandement de M. de Courpont , étaient déjà rendus à Moissac avec du canon et des munitions de guerre. Le comte d'Esparbès, lieutenant général^ commandant dans le Périgord et résidant à Montauban, avait sous ses ordres le régiment de Languedoc, et faisait des préparatifs de défense. La population de Toulouse était fort agitée; une des légions de la garde nationale avait pris le parti des contre-révolutionnaires. Les patriotes, plus nombreux dans les autres légions, soutenaient les autorités municipales. Le comte de Lautrec avait été arrêté et conduit au Capitole, où il était gardé à vue. De semblables désordres

Mission A. BORDEAUX ET A MONTAUBAIf. 4^9

avaient lieu à Nîmes. Le vicomte de Mirabeau s'était rendu à son régiment en garnison à Perpignan et faisait ses efforts pour l'entraîner.

Dans cet état de choses , je fus chargé de porter à Bordeaux , à M. de Verteuil , lieutenant général, qui s'était distingué dans les anciennes guerres non moins par des actions d'éclat que par son caractère ferme et conciliant , et qui était très-considéré dans sa province, l'ordre de prendre le commandement supérieur dans les provinces de Guyenne, de Périgord et du haut Languedoc, et de faire toutes les dispositions qu'il jugerait convenables pour arrêter cette dangereuse explosion. Je me rendis en toute hâte à Bordeaux avec mon beau-frère Delarue, aide de camp de M. de la Fayette. Je n'y trouvai point M. de Verteuil : il était dans sa terre de Sainte- Croix. Après avoir recueilli , soit auprès des autorités, soit auprès des personnes les plus influentes, les renseignements qui m'étaient nécessaires, je ne perdis pas un instant pour joindre M, de Verteuil à Sainte-Croix. Je devais commander sous ses ordres et lui servir de chef d'état-major.

Je trouvai M. de Verteuil dangereusement malade; je lui fus présenté par son fils, capitaine au régiment de Piémont; je lui remis l'ordre du roi et les instructions du ministre, et lui expo-

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sai lobjet de ma mission et la situation de la ville de Bordeaux où la fermentation était extrême. On y préparait le départ d'une seconde division de la garde nationale. Le respectable vieillard y qui me paraissait très-calme, m'accueillit avec bonté y m'écouta fort bien, et me dit quelques instants après : « Ce n'est rien , mon « cher colonel; avec un caporal et quatre hom- « mes, je me charge d'arranger tout cela. » Il mit les dépêches sous son chevet , et m'invita à me reposer. Je sortis de l'appartement avec son fils, qui, voyant comme moi l'impossibilité que son père pût remplir la mission du gouvernement, saisit un moment propice, et me rapporta les dépêches que j'avais remises au général. Je me déterminai sur-le-champ à me rendre à Moissac, et à me présenter à l'armée bordelaise comme chargé de pleins pouvoirs et sans parler de M. de Verteuil. Ce général mourut peu de jours après.

Je fus très-bien accueilli à Moissac par M. de Gourpont et tous ses officiers. J'avais à la main les ordres du roi, dont personne ne s'avisa d'exiger la lecture. Tous demandaient à grands cris de marcher sur la ville de Montauban ; j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'ils m'y laissassent arriver seul, et qu'ils attendissent les ordres que je ne tarderais pas à leur envoyer. Us voulurent

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absolument me donner une forte escorte de cavalerie ; je m'y refusai, et ordonnai positivement à M. de Courpont de ne pas permettre qu'un seul homme de ses troupes dépassât la ligne d'avantpostes que je prescrivis.

En arrivant à Montauban, je me rendis chez M. d'Ësparbès; je lui fis connaître les intentions du roi, l'état dans lequel j'avais laissé M. de Verteuil, et l'inutilité des dispositions qu'il avait faites. Je l'engageai à se retirer dans son château , à quelques lieues de Montauban , prenant sur moi toute la responsabilité des événements. Je fiis assez heureux pour qu'il cédât à mes instances, et j'écartai ainsi le premier et le plus grand obstacle à mes projets de pacification.

Je fis rassembler immédiatement la municipalité; j'exigeai que tous les individus incarcérés me fussent remis. Je m'aperçus bientôt de l'embarras des chefs, des mauvaises dispositions de quelques-uns, et des sourdes menées des contrerévolutionnaires qui avaient excité l'insurrection. Un grand nombre de furieux fanatiques entouraient la prison, et demandaient à grands cris qu'on leur livrât les victimes qui leur avaient échappé. Je ne pouvais hasarder d'employer la force armée, le régiment de Languedoc, sans risquer d'occasionner un tumulte qui aurait compromis la vie des prisonniers, et certainement

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allumé la guerre civile, à cause de la proximité de l'armée bordelaise que rien n'aurait pu contenir. Les familles des malheureux incarcérés vinrent se jeter à mes pieds; je leur recommandai, dans le cas où je pourrais délivrer les prisonniers, de les retenir dans leurs maisons, et d'empêcher qu'aucun d'eux n'allât se réfugier dans le camp des Bordelais. Je fis consigner le régiment dans ses casernes, à l'extrémité du faubourg de Ville- Bourbon ; j'ordonnai à la municipalité de m'accompagner à la prison, qui se trouvait en face d'une église. Dès que je parus au milieu de la foule, il se fit un grand silence. Je publiai moimême, au nom de l'assemblée nationale et du roi, l'ordre de me remettre les prisonniers; je haranguai le peuple, j'excitai la pitié; j'adjurai les prêtres de me prêter leur secours; je fis connaître les dangers dont la ville était menacée, et la ferme résolution de l'assemblée nationale de réprimer ces mouvements séditieux et de détourner de ce beau pays, de cette ville industrieuse, les calamités de la guerre que voulaient allumer les malveillants, les seuls ennemis du peuple.

Profitant à l'instant de l'impression que j'avais produite, je fis sortir de la prison un à un et fis accompagner chacun chez eux par les officiers municipaux et sans autre escorte tous les prisonniers. Cette opération dura près de deuiç heures.

TROUBLES A MÔNTAUBAN. 4?^

La majorité des gens de bien se déclara par des acclamations 9 et je fus reconduit chez moi avec tous les témoignages de la satisfaction publique. Je fis venir pendant la nuit quelques pères de famille qui me furent désignés comme ayant la plus grande influence. Je leur renouvelai ma recommandation d'empêcher toute communication avec les Bordelais; et cependant , malgré mes injonctions, quelques-uns des plus jeunes prisonniers délivrés, soit qu'ils fussent effrayés et craignissent d'être arrêtés de nouveau, soit qu'ils fussent poussés par l'esprit de vengeance, coururent à Moissac se jeter dans l'armée de Bordeaux qu'ils excitèrent à se porter sur Montauban. Le lendemain matin , d'autres jeunes gens de l'armée bordelaise se hasardèrent à venir à Montauban. L'un d'entre eux ayant été reconnu fut saisi par des furieux : ce fut avec beaucoup de peine qu'on parvint à l'arracher de leurs mains et à le conduire au palais de justice, situé près du pont sur le Tarn. Le peuple s'amefuta et voulut l'enlever de cet asile; j'y courus à l'instant avec mon aide de camp, mon beau-frère. J'employai tous mes efforts à calmer le peuple et à lui faire sentir les conséquences de cette violation ; je crus y avoir réussi , et je traversai la foule, tenant ce jeune homme sous le bras pour le conduire au delà du pont et le fairç partir de-

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