‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 126 sur 247 · TRAVAUX DU MINISTÈRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

TRAVAUX DU MINISTÈRE DE LA GUERRE

préservés par un plancher qui resta incliné audessus de leur lit; Salicetti n'échappa que parce que, au lieu de s'arrêter dans le salon pour y donner des ordres, comme il le faisait ordinairement, il le traversa précipitamment.

Il ne se passa aucun autre événement remarquable pendant le reste de la campagne. Le général Maurice Mathieu , l'un des commandants de la garde royale, fut envoyé parle roi au quartier général de l'empereur en Pologne, pour lui rendre compte de la situation des affaires dans le royaume de Naples ; le lieutenant général César Berthier, chef de l'état-major de l'armée française de Naples, et frère du prince de euchâtel, major général de la grande armée, y fut aussi appelé. Je lui remis , par ordre du roi , le rapport détaillé sur tout ce qui concernait le département de la guerre. Notre établissement dans le royaume de Naples acquérait de jour en jour plus de solidité. L'empereur avait recommandé à son frère de faire préparer , et de lui soumettre un plan de défense de la ville de Naples, dans la supposition où il serait attaqué par des forces supérieures. Le général Campredon fut principalement chargé de ce travail , et j'y concourus par différentes reconnaissances que nous fîmes sous les yeux du roi.

Comme il était vraisemblable, d'après les suc-

VOYAGE A PARIS, 3o3

ces de la grande armée en Pologne , que la reconnaissance du nouveau roi de Naples par les puissances, au moment où la paix continentale • serait conclue, fixerait, du moins pour un assez long avenir , les destinées des individus attachés à sa fortune , je désirais vivement d'attirer près de moi ma femme et mes enfants. Je voyais, par la correspondance de madame Dumas , que sa santé était fort affaiblie, et qu'elle était sérieusement menacée d'une maladie de poitrine. Le beau climat de Naples ne pouvait que lui être favorable; mais elle répugnait beaucoup à quitter Paris, et à se séparer Je ma fille aînée, madame de Saint-Didier. Je fis de vains efforts pour l'y déterminer. Les symptômes de sa maladie devinrent plus alarmants au commencement de 1807. Enfin, au mois de février je fus prévenu que son état empirait rapidement , et qu'elle désirait me voir» J'obtins du roi un congé pour me rendre à Paris ; je ne m'arrêtai pas un seul instant, et fis le trajet en huit jours. Je rencontrai à la dernière poste mon beau-frère Delarue : je frémis , en l'embrassant , qu'il ne vînt m'annoncer une funeste nouvelle; mais il voulait seulement me préparer à trouver mon excellente Julie dans un état presque désespéré. Quelle entrevue! elle m'attendait ,telle ne se faisait aucune illusion sur son état; elle me reçut avec un doux sou-

3o4 MORT DE MADAME DUMAS.

rire, et fit un grand effort pour me dissimuler ses souffrances. Mes deux filles étaient auprès d'elle; . son appartement était soigneusement arrangé. Si je n'avais su le fatal secret, j'aurais pu me persuader qu'elle était beaucoup moins malade, et presque en convalescence.

Je passai quinze jours dans la cruelle alternative que laisse dans les derniers moments cette affreuse maladie : ma pauvre Julie partageait même quelquefois une illusion de quelques instants : elle me disait qu'elle regrettait de n'être pas venue me rejoindre à Naples, et entrait avec moi dans les détails de son prochain voyage. Pendant cette dernière lutte de la nature contre une destruction rapide et inévitable, elle conserva la plus parfaite sérénité. Le moment fatal arriva le u6 mars 1807; elle expira ou plutôt s'éteignit sans douleur, me tendant la main, bénissant nos enfants, et me disant adieu de son dernier regard.

Après cette cruelle séparation, et lorsque je fus un peu remis de ces scènes déchirantes, je mis ordre à mes affaires, et je me décidai à emmener avec moi à Naples ma fille Octavie, alors dans sa dix-huitième année, et mon jeune fils, âgé de sept ans. J'avais rencontré, accueilli et distingué, pendant mon séjour à Naples, un jeune homme d'une grande espérance, M. de Pomard, auditeur

RETOUR A NAPLUS. $0$

au conseil d'État, issu d'une famille respectable de Fancienne magistrature. Sa mère, veuve, et depuis remariée au célèbre astronome M. Delambre, était fort liée avec ma fille aînée, madame de Saint-Didier, qui lui communiqua et lui fit approuver mon désir de marier sa sœur avec M. de Pomard. Cet espoir était pour moi une grande consolation ; car ce jeune homme avait, avec le plus agréable extérieur, toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui pouvaient me ga* rantir le bonheur de ma fille. Hélas! cet espoir fat déçu; car à mon retour à Naples, peu.de jours après que je l'eus présenté à ma fille, il fat attaqué r comme d'un coup de foudre, d'une fièvre cérébrale et maligne, et mourut dans mes bras. Je le regrettai comme un fils, et sa malheureuse mère resta inconsolable.

Après le coup qui venait de frapper ma famille, sa dispersion, la séparation de deux sœurs qui ne s'étaient jamais quittées, me causèrent un profond chagrin. Je ne m'arrachai qu'avec peine des bras de ma chère Cornélie. Mon voyage •pour retourner à mon poste fut aussi rapide que l'avait: été celui de Naples à Paris. Je fus surpris au passage du mont Genis par une horrible tourmente. Ma voiture avait été démontée; ma fille. et deux femmes de chambre me précédaient dans un traîneau : je suivais de près dans le III. 20

3o6 ftMOUft A ftAPLES.

mien, tenant mon fils dans mes bras; mais le vent était si violent, et la neige épaisse tourbillonnait tellement, que la trace du chemin était entièrement perdue. La nuit s'approchait, j avais perdu de vue le traîneau de ma fille : nous devions nous arrêter à l'hospice, nous le dépassâmes sans l'apercevoir. J'ai couru sans doute, dans ma longue carrière, de plus grands dangers; mais aucun ne me causa jamais une aussi vive inquiétude. Le beau ciel, les belles plaines de l'Italie, nous firent bien vite oublier ce contretemps. Je m'arrêtai quelques heures seulement à Alexandrie. Je visitai la citadelle et les immenses travaux que l'empereur faisait exécuter avec une grande activité. J'y retrouvai les troupes napolitaines, c'est-à-dire, les brigands pris les armes à la main , et que j'avais fait enrégimenter à Capoue. Le roi Joseph s'en était débarrassé en les dirigeant sur Mantoue, où le vice-roi les fit employer aux travaux des fortifications; mais l'empereur Napoléon , qui avait blâmé cette mesure, les avait fait employer aux travaux d'Alexandrie, où le général Despinois les maintenait dans la plus sévère discipline. Ils furent depuis envoyés, avec deux régiments de chevau-légers napolitains, à l'armée de Catalogne. Je poursuivis ma route, et ne m'arrêtai plus qu'à Rome, où je trouvai une dépêche du roi :

SALICETTI MINISTKE DE LA GUERRE. 3o*7

il m'informait qu'il avait jugé à propos de confier à Salicetti le département de la guerre, et que, pour me rapprocher de sa personne, il m'avait nommé grand maréchal du palais. Je ne pouvais qu'être flatté du motif de cette disposition; et je ne fud point étonné que Salicetti, pour se débarrasser des détails dégoûtants dé la police, et pour accroître son influence dans les affaires, eût profité de mon absence pour convaincre le roi qu'en mettant entre ses mains la disposition de la force armée et du principal emploi des fonds de l'État, il aurait plus de moyens d'agir sur l'esprit public, à cause de la distribution des emplois, sans cesser pour cela d'exercer la surveillance qu'il avait rendue fort utile pour la tranquillité publique et la sûreté de la personne du roi. Il avait fait déléguer les fonctions de directeur de la police au duc de Lorenzano, qui les exerçait sous ses yeux et d'après ses conseils. On s'attache à son œuvre, et je ressentis bien quelque dépit de ce qu'après avoir beaucoup travaillé pour organiser la nouvelle armée napolitaine et toutes les parties de l'administration militaire, le portefeuille de la guerre m'était enlevé et passait dans des mains moins exercées à ce genre de travaux, et par des considérations tout étrangères à leur véritable objet.

L'accueil affectueux que je reçus du roi à

3û8 JE SUIS GRAND MARÉCHAL DU PALAIS.

mon arrivée à Naples ne me laissa pas même l'idée qu'il eût voulu me causer le moindre désagrément. Il m'expliqua lui-même les motifs qui l'avaient déterminé à charger Salicetti du département de la guerre. Il parut satisfait , et considéra comme une preuve de dévouement et d'attachement à sa fortune, que j'eusse amené à Naples la plus grande partie de ma famille.

Je pris les fonctions de grand maréchal du palais. Le roi exigea d'abord que j'habitasse le château; mais, à cause de la présence de ma fille et de mes devoirs de père, il approuva que je continuasse . d'habiter ie palais Acton avec ma famille. Je ne fus, dès ce moment, officiellement occupé que des affaires de la maison du roi; je l'accompagnai dans les voyages qu'il fit dans les Abbruzes, dans le Cilerito et dans quelques autres excursions.

Le roi désirait vivement que les Français qui étaient attachés à sa personne, contractassent dés alliances avec les familles napolitaines; il savait que, depuis la mort du jeune Pomard, qui m'avait tant affligé, j'avais reçu et repoussé plusieurs propositions pour le mariage de ma fille : il me proposa de la marier avec le jeune prince Colona, fils du prince de Stigliano, et frère de la duchesse d'Atri : il affectionnait beaucotfp cette famille, «et mfc faisait apercevoir de

MAKI AGE DE MA FILLE. 3o9

grands avantages dans cet établissement. Je résistai aux obligeantes propositions du roi, et ma douce Octavie répugnait aussi à cette entière expatriation qui l'aurait séparée de sa sœur. Vers la fin de l'année 1807, le général Franceschi Delon ne, nommé, ainsi que je l'ai dit plus haut, premier aide de camp du roi, fut rappelé de la Calabre ultérieure où il commandait, pour venir faire son service. Mon estime pour ce brave officier, et la juste opinion que j'avais que ses talents militaires et son esprit supérieur ne pouvaient manquer d'élever sa fortune, me déter-, minèrent à lui donner ma fille : je prévins même sa demande, qu'il m'était facile de pressentir : ses rares et aimables qualités l'avaient fait distinguer par elle, et quand je lui en parlai, je trouvai que son bon jugement avait préparé son consentement à. mes désirs. Le roi approuva cette union et la facilita par ses bienfaits envers le général Franceschi Delonne. La reine qui, depuis peu de temps, et aussitôt que sa santé le lui avait permis, était venue rejoindre le roi à Naples, nomma ma fille l'une de ses dames d'honneur. Ce mariage, dont je me promettais tant de bonheur domestique, fut célébré au mois de février 1808, dans la chapelle du palais de Portici.

A peine quelques mois de cette heureuse union

3lO JOSEPH APPELS! AU TliÔftE d'eSPAGNE.

s'étaient-ils écoulés, que de nouveaux événements vinrent changer nos destinées. Le roi Joseph fut appelé par l'empereur au trône d'Espagne. 11 hésita d'abord : il aurait voulu rester à Naples. Ses vrais amis, ses plus fidèles serviteurs, et surtout Girard in, son grand écuyer, lui conseillaient de ne pas se précipiter dans les sanglantes révolutions qu'il était facile de prévoir pour l'établissement d'une nouvelle dynastie en Espagne; mais il crut devoir à son frère le sacrifice de ses convenances personnelles et de ses affections. Peutêtre aussi que le désir de gouverner un grand État et de s'élever au rang des plus puissants souverains de l'Europe, rendit ce sacrifice moins pénible; mais il dut bientôt en connaître le prix et en sentir tout le poids.

Il partit de Naples dans les derniers jours de mai j8o8, emportant les regrets sincères de la nation : il était accompagné par ses deux capitaines des gardes, les généraux Salligny et Maurice Mathieu, de Girardin, de Miot, son ministre de l'intérieur, et de ses deux aides de camp, les généraux Merlin et Franceschi. Il me chargea de reconduire en France la reine et les deux jeunes princesses ses filles, après avoir mis en ordre toutes les affaires du palais. Il m'ordonna de faire dresser des inventaires de tout ce qu'il laissait, et surtout de la belle collection de tableaux

DEPART DE WAP LES. 3fT

de la galerie Farnese, que l'empereur lui avait donnée, et qui avait été transportée de Rome à Naples ; il n'emporta qu'un seul tableau , la Vénus du Titien.

Je partis de Naples dans le courant de juillet, avec ma fille et mon fils, précédant la reine à une petite distance. Je me séparai à regret de mon frère, qui avait été attaché par Rœderer au ministère des finances, et de mon cousin et ami Combes, qui avait été nommé administrateur des postes lorsque j'avais quitté le ministère de la guerre. Je m'arrêtai vingt-quatre heures seulement k Rome , pour y attendre la reine et pour donner à ma fille Octavie une trop légère idée des principaux monuments des arts. J'allai rendre visite au célèbre sculpteur Canova, dans sou vaste et intéressant atelier; il était venu à Naples peu de temps auparavant, pour juger par lui-même de l'emplacement destiné à la statue équestre de Napoléon, que nous vîmes déjà presque achevée daqs son atelier.

En partant de Rome nous prîmes la route du furlo, et nous visitâmes la belle cascade de Terni. Nous arrivâmes à Lyon le i4 juillet; la reine descendit chez le cardinal Fesch, qui, en quittant Rome, s'était retiré dans son archevêché : elle y rencontra la princesse Borghese, sa bellesœur; elle s'y arrêta, et me permit de continuer

3l2 ARÏUVEE A MONTPELLIER.

nia route pour me rendre auprès de l'empereur, et rejoindre ensuite le roi en Espagne.

Ma fille > madame Franceschi, avait résolu de suivre son mari en Espagne : il m'eût été impossible de l'en détourner. Nous nous arrêtâmes un jour seulement à Montpellier. Ce fut pour moi un grand plaisir de revoir ma ville natale : je n'y avais passé que quelques instants , dix-huit ans auparavant , à l'époque où je fus chargé d'une mission pour apaiser les troubles dans les provinces du Midi. J'eus la satisfaction d'embrasser ma sœur Sainte-Madeleine, et de lui présenter ma fille. L'aspect des lieux témoins des jeux de mon enfance et des plaisirs si purs et si vifs de ma première jeunesse , me causa une joie inexprimable : dans le cours de ma longue carrière, et depuis mon départ pour joindre le régiment de Médoc, en 1773, je n'ai visité la eara patria que cinq fois et toujours en passant > savoir: trois mois de congé en 1774? huit jours lorsque je traversai la France pour aller m'embarquer à Toulon en 1783; huit jours encore à mon retour du Levant; vingt-quatre heures en revenant de M on tan ban, et un jour encore cette dernière fois. Je passai aussi à Montpellier, comme je le dirai plus tard, à mon retour d'Espagne, mais je ne pus m'y arrêter que quelques heures, à cause de l'inspection générale dont j'étais chargé.

SÉJOUR A MONTPELLIEll. 3l3

Je mis pied à terre à l'entrée de la ville; il me semblait, en la traversant , que je n'avais pas cessé de Fhabiter : tous les objets que j'aperce* vais, chaque pas, chaque lieu, réveillaient dans ma mémoire une foule de souvenirs. Je me rendis chez ma bonne sœur, que je trouvai dans la même maison et dans le même appartement où elle avait fermé les yeux de mon père. Je lui présentai sa nièce, qu'elle trouva charmante, et ce fut certainement un des plus heureux moments de sa vie. Ma sœur, depuis la suppression du couvent Saint-Charles (ursulùies), dont elle était supérieure, vivait dans une entière et douce retraite, que j'ai cherché à lui rendre agréable et commode, jusqu'au moment où j'eus le malheur de la perdre.

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