‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 143 sur 247 · H PASSAGE DU DANUBE · texte numérisé non relu

H PASSAGE DU DANUBE

mes convainquit le maréchal Davoust qu'un grand combat était déjà engagé sur la rive gauche du fleuve. En effet, les ponts sur les deux bras du Danube étant achevés , l'empereur Napoléon avait fait défiler et porter sur la rive gauche toutes les troupes qu'il avait disponibles sous sa main, environ quaraute-cinq mille hommes , qui, à la faveur du bois qui borde cette rive gauche, se déployèrent en face de l'armée autrichienne, et l'action commença avec la plus grande vivacité au village d'Aspern, que le maréchal Masséna occupa, et défendit avec la plus grande intrépidité contre les attaques réitérées des Autrichiens. J'étais dans ce moment auprès du maréchal Davoust, entre Heiligenstadt etNusdorff. Nous revînmes sur nos pas, et traversant la ville de Vienne et le Prater, nous nous trouvâmes à l'extrémité de ce parc, en face d'Aspern, et séparés par le fleuve de ce point si chaudement disputé , point d'appui de l'aile gauche de notre armée , et que Masséna sut maintenir par des prodiges de valeur.

Le maréchal Davoust, dont les troupes débou* chaient sur Vienne, les porta, pendant la nuit du il\ au 25, à Ebersdorff, et fit ses dispositions pour le passage de son corps d'armée et de la division de cuirassiers. Je le précédai et j'arrivai sur les bords du Danube à la pointe du jour : j'y

RUPTURE DU PONT. i^g

rencontrai le général Bertrand, aide de camp de l'empereur, désolé de l'accident qui venait d'arriver, et fus témoin de ce malheur irréparable, la rupture du pont sur le grand bras du Danube i l'ennemi avait détaché de la rive gauche et abandonné au courant si rapide du fleuve * de grands bateaux sur lesquels étaient établis des moulins, et ces masses énormes avaient rompu et entraîné plusieurs bateaux du pont. La communication entre les deux rives se trouvait ainsi coupée sans ressource, et déjà la bataille était engagée : on peut juger du désespoir du général Bertrand qui avait été chargé de la construction des ponts, et l'avait exécutée avec autant de promptitude que de succès. Voyez, me dit ce brave et savant ingénieur, dont les talents, le zèle et la fidélité ont si bien justifié l'affection que lui portait Napoléon , voyez à quoi tient la réussite des meilleures combinaisons.

Les troupes du maréchal Davoust et la cavalerie commençaient à déboucher; mais il n'y avait plus aucun espoir, aucun moyen de les porter sur le champ de bataille, où 45,ooo hommes seulement devaient soutenir le choc de plus de 80,000 Autrichiens. Il était urgent de transporter au moins des munitions ; on s'occupa de les embarquer dans de petits bateaux. Je me jetai daîis une pirogue déjà surchargée, qu'on ne

35o Bataille b'essling.

pouvait presque pas diriger à cause de là violence du courant; et je n'abordai 111e de Lobau qu'à près d'un mille au-dessous des débris du pont. Je traversai File à pied avec beaucoup de peine, me dirigeant vers le second pont qui avait été jeté sur le petit bvas en arrière d'Essling : je continuai de marcher à travers le bois dans la direction que m'indiquaient les blessés, et j'arrivai sur le champ de bataille, entre Aspern et Essling. Il y avait sur ce point de la ligne un assez grand intervalle. J'étais extrêmement fatigué. Je rencontrai un officier du train qui restait presque seul à cheval entre des pièces démontées par l'artillerie ennemie ; il était immobile et entouré de débris; je l'engageai à me donner son cheval pour que je pusse aller joindre l'empereur; il m'indiqua lui-même le point où je pourrais le trouver : c'était à peu de distance sur la droite, entre le viilage d'Essling et la lisière du bois. J'éprouvai une grande satisfaction d'avoir pu rejoindre le groupe de l'état-major général , et de me trouver à mon poste date cette mémorable journée.

Il était près de huit heures ; la jeune garde Venait de repousser l'attaque de l'infanterie autrichienne sur Essling et de se porter en avant. Pendant que Masséna défendait le village d'Àspern incendié, aussi Vaillamment qu'il Favait fait

BATAILLE d'bSSLING. 35 1

la veille , et soutenait les plus grands efforts de l'ennemi, la vieille garde en bataille, appuyant sa droite au bois, et sa gauche entre Enzersdorff et Essling, arrêtait par son feu et sa bonne contenance les tentatives de Fenhemi contre l'aile droite de la ligne française ; le général Mouton, depuis comte de Lobau, l'un des aides de camp de l'empereur, qui commandait la jeune garde dans la brillante défense d'Essling, venait d'être grièvement blessé. Le combat sur toute la ligne était engagé si près que le général Durosnel, aide de camp de l'empereur, chargé de porter des ordres a,u maréchal Lannes , dont le$ troupes formaient le centre de notre ligne de bataille, tomba dans celle de l'ennemi et fut fait prisonnier. On le crut tué; madame Dnrosnel en reçut la funeste nouvelle et prit le deuiL

L'empereur resta longtemps sur le même point, derrière la vieille garde, exposé au feu croisé que l'ennemi dirigeait d'Enzersdorff et de la gauche du village d'Essling, sur l'angle que formait la ligne française : il se tenait toujours en mouvement et ne souffrait point que l'on se groupât autour de lui; quelques officiers de son état-major eurent leurs chevaux tués ou blessés par les boulets ou les obus ; il n'y eut point d'autre accident.

On continuait de part et d'autre à combattre

35â BATAILLE û'eSSLÎNÔ.

de pied ferme, avec de grandes pertes , mais sans aucun avantage marqué. L'armée française paraissait enveloppée; acculée au bois qui borde la rive gauche du petit bras du Danube, elle restait inébranlable dans cette périlleuse position.

Vers deux heures, l'empereur me fit appeler par le prince de Neuchâtel, et m'ordonna d'aller, de concert avec le général Grandjean, qui s'y était déjà rendu, veiller à la conservation du pont sur le petit bras, le seul par lequel l'armée pût opérer sa retraite et" repasser dans l'île de Lobau» Il me recommanda de le maintenir toujours libre , de faire transporter les blessés dans l'île et d'empêcher tout encombrement. Je m'y rendis immédiatement, et partageai avec le général Grandjean cette mission aussi pénible qu'importante pour le salut de l'armée. Les ingénieurs avaient tracé un retranchement qui devait servir de tête de pont; mais, malgré leur activité, ce travail était fort peu avancé: il n'y avait pas trois pieds de hauteur de terre remuée. Une foule de blessés se pressaient pour passer le pont, et , dans ce nombre, beaucoup de cuirassiers démontés avaient jeté leurs cuirasses; l'intervalle entre le retranchement et le pont était rempli de chevaux blessés ou abandonnés. En se précipitant dans le fleuve, ils entravaient les cordages et nous faisaient craindre pour les amarres et les

BATAILLE d'eSSLING. 35$

appuis du pont : nous eûmes beaucoup de peine à débrouiller ce chaos : nous y fumes bien aidés par le zèle et Factivité du général Hastrel, qui, dès la veille, avait été chargé de surveiller le passage du pont.

Vers les quatre heures, un maréchal des logis des chasseurs de la gardé de l'empereur vint me trouver au milieu du pont, et me dit tout bas que Fempereur demandait que j'envoyasse un bateau à un point qu'il me désigna sur le rivage, un peu en amont du pont. Je ne pus exécuter cet ordre qu'eu faisant détacher le premier bateau, et je dus faire suspendre le passage jusqu'à ce que j'eusse fait remplacer ce bateau par une espèce de culée en fascinage ; mais une crue des eaux du fleuve, qui grossissait d'heure en heure, rendit ce travail et la conservation de cette culée très-difficiles. J'appris , quelques instants après , que l'empereur, après avoir donné ses ordres pour la retraite, était passé dans l'île de Lobau. Entre six et sept heures, j'eus la douleur de voir arriver à la tête du pont le brave maréchal Lannes, mortellement blessé, ayant les deux jambes emportées par un boulet : il était porté sur un brancard couvert de feuillages par un groupe de grenadiers ; il me tendit la main, et je l'accompagnai ainsi jusqu'à l'extrémité du pont. A quelques pas plus loin , ce héros fut déposé sur III. a 3

354 BATAILLE d'eSSLING,

le rivage, où il reçut de premiers secours et les embrassements affectueux de son ami l'empereur.

Peu de temps après, le maréchal Masséna passa le pont pour aller prendre lui-même les ordres de l'empereur; lorsqu'il retourna, vershuit heures, il me dit que le mouvement de retraite allait commencer; qu'il continuerait pendant toute la nuit, et qu'il fallait qu'à la pointe du jour toute l'armée fût repliée dans l'île de Lobau. L'infanterie commença à défiler, et nous eûmes beaucoup de peine à maintenir le pont , parce que le pas cadencé produisait un balancement qui, à cause de la violence du courant et de la crue des eaux , menaçait à chaque instant de faire rompre les amarres. Le mouvement de la cavalerie n'avait pas le même inconvénient; mais le passage des chevaux et celui de l'artillerie effondrait la culée en fascinage qu'il fallait sans cesse renouveler. A la pointe du jour, il restait encore sur la rive gauche une partie de la division Legrand, toute la cavalerie du maréchal Bessières, et l'infanterie de la vieille garde impériale, commandée par le général Dorsenne, qui exécuta ponctuellement et avec la plus grande fermeté l'ordre que l'empereur lui avait donné en ces termes : « Vous resterez là les derniers « comme une muraille pour le salut de l'armée. »

Le maréchal Masséna et le général Legrand se

BATAILLE d'kSSLING. 355

rendirent vers sept heures du matin à la tête du pont; la vieille garde défilait en ce moment à la suite de la cavalerie; les ennemis, qui Savaient fait encore aucun mouvement, se rapprochaient du fleuve, et leurs tirailleurs commençaient à pénétrer dans le bois; ils étaient contenus par les arrière-gardes de la division Legrand. Le rivage au-dessous du pont étant déjà abandonné, nous nous attendions à ce que l'ennemi porterait quelques pièces d'artillerie sur une pointe trèsavancée du côté d'Enzersdorff , d'où il aurait pu tirer sur le pont et le détruire. Le brave capitaine de pontonniers, dont je regrette d'avoir oublié le nom, et qui avait rempli ses fonctions avec beaucoup de courage et d'intelligence, vint me trouver pendant que je causais avec le maréchal Masséna et le général Legrand, et me dit tout bas : « Il n'y a pas un instant à perdre pour re- « plier le pont. » Les balles des tirailleurs ennemis nous atteignaient, et trois compagnies de grenadiers seulement bordaient le retranchement très-imparfait dont j'ai parlé. Je dis au capitaine de pontonniers : — « Prenez vous-même les or- « dres de M. le maréchal. — Qu'est-ce que tu « dis? répondit vivement le maréchal : je reste- « rai ici toute la journée; je ne veux pas laisser « de ce côté un seul cheval blessé ni une cui-

« rasse. » Et, en effet, il fit chasser de l'autre

Page 1