‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 172 sur 247 · INCENDIE DE MOSKOU · texte numérisé non relu

INCENDIE DE MOSKOU

vit, on arrêta des incendiaires échappés des prisons ; on en fit prompte justice : mais le jour suivant, on vit l'incendie éclater de tous côtés, et principalement dans les parties d'où le vent pouvait accélérer ses progrès. Le troisième jour, les brandons portés par un vent impétueux du nord-ouest enflammèrent une des tours ou pavillons du Kremlin, attenante à l'arsenal, où le général Lariboissière, commandant en chef l'artillerie , avait fait recueillir les munitions d'artillerie de la garde. L'empereur ordonna que sa garde fût employée à arrêter les progrès du feu. 11 s'obstina cependant à rester au Kremlin déjà entouré de flammes , et où l'épaisse fumée empêchait de respirer : ce ne fui que le troisième jour au soir qu'il se décida à sortir de Moskou, pour porter son quartier général au château impérial de Petershow, *à peu près à une lieue de la dernière enceinte ou ville de bois. Il ordonna alors que la ville fût évacuée : informés de cette disposition, et ne sachant point que l'empereur fût parti, nous nous rendîmes, le comte Daru et moi, au Kremlin, et nous eûmes assez de peine à y parvenir. Nous y trouvâmes le maréchal Duroc qui était resté le dernier, et montait à cheval pour suivre l'empereur. Nous eûmes beaucoup de peine à regagner notre logement. En longeant le quai, nos

INCENDIE DE MOSKOÙ. t\t\§

chevaux pouvaient à peine supporter la chaleur que produisait l'incendie. Celui du comte Daru, qui me suivait , hésita à traverser la seule issue qui nous restait entre deux maisons embrasées>

Je ne pus m'arrêter a la maison des enfants trouvés, dont j'avais confié la surveillance et la conservation des magasins à mon ami Combes : je lui envoyai par une ordonnance l'ordre de sortir de la ville par un autre chemin qui restait encore libre, avec les d«ux compagnies delà jeune garde qui y étaient établies et mises à sa disposition. Mais, persuadé qu'il pourrait , en détruisant les clôtures de bois, préserver ce bel établissement, ainsi que les magasins, il s'obstina à y rester, et mérita, par ce dévouement, le grade d'ordonnateur, que l'empereur, satisfait de sa résolution, lui conféra quelques jours après*

Il était nuit lorsque je pus quitter la maison que j'occupais. Nous sortîmes de Moskou sous une véritable pluie de feu. Le vent était si vio lent, qu'il faisait voler les plaques de tôle déta* chées des toitures et rougies par les flammes : les pieds de nos chevaux étaient brûlés. On ne peut guère se faire une idée de la confusion qui régnait dans cette évacuation précipitée. Le bruit de l'incendie était semblable au mugissement des vagues; c'était vraiment une tempête IIL *9

45o INCENDIE DE MOSKOU.

sur une mer de feu. Toute la route, jusqu'à Petershow, était jonchée de débris de toutes sortes, et surtout de bouteilles cassées que les soldats avaientjetéesçà et là. Nous établîmes nos bivouacs sur la lisière d'un petit bois d'où nous pouvions considérer cet effroyable spectacle, image de l'enfer. Cette immense ville n'était plus qu'une plaine de feu; le ciel et tout l'horizon étaient comme embrasés, et je pus lire à une distance de trois quarts de lieue, des ordres du major généra] qui me furent apportés.

Le lendemain, le quartier général fut établi dans les maisons de campagne autour du château; toutes les troupes, à l'exception de deux divisions du corps du maréchal Davoust , restées rlans les faubourgs de Moskou , étaient réunies dans Jes environs de Petershow. Nous espérions recevoir l'ordre de marcher par la route de Pétersbourg, sur laquelle nous nous trouvions : j'étais du nombre de ceux qui considéraient comme un heureux événement cet horrible incendie, s'il pouvait déterminer notre retraite j quelles que pussent être les difficultés, elles me paraissaient moindres et moins dangereuses que la prolongation de notre séjour à Moskou , et je fus bien étonné lorsque j'appris que l'empereur venait d'ordonner au major général et au comte de Narbonne d'aller eux-mêmes recon-

POSITIONS DK l'aRMÉK RUSSE. /}5\

naître, dans la partie de l'est de la ville, où l'incendie avait fait moins de ravages, le beau palais d'été qui avait été préservé. Cet ordre indiquait assez la funeste résolution qu'avait prise l'empereur de rentrer dans Moskou, au lieu de se replier sur la frontière de Lithuanien et d'aller au-devant de ses renforts et de ses ressources, avant que les Russes fussent en mesure d'inquiéter sa retraite. En effet , l'armée russe , après avoir été battue à Borodino, avait traversé Moscou et disparu si rapidement devant nous , qu'on avait, pour ainsi dire, perdu sa trace dans la direction de Test. On avait cessé de combattre , comme si cette masse de forces eûtété dispersée. Cependant le maréchal Kutusow avait changé de direction, et s'était porté sur notre flanc droit , pour couvrir ses établissements de Kaluga, et surtout les manufactures d'armes : il avait pris une position qui lui permettait de recevoir par ses derrières les renforts qui lui étaient annoncés, et d'inquiéter par sa gauche notre ligne d'opérations entre Smolensk et Moskou. 11 était très-facile à l'empereur Napoléon, s'il eût voulu se retirer par la route du nord, après avoir évacué Moskou, de gagner deux marches dans cette nouvelle directions Quelques difficultés que nous eussions rencontrées sur une route qui n'avait point encore été explorée, elles eussent été bien moindres

Page 1