‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 174 sur 247 · SEJOUR A MOSKOU · texte numérisé non relu

SEJOUR A MOSKOU

sources furent promptement épuisées; les fourrages devinrent rares, et quand il fallut les chercher dans un rayon au delà de deux lieues , les partis de Cosaques rendirent ce fourrageaient de jour en jour plus difficile et plus périlleux. Le général Kutusow, immobile dans son camp, se gardait bien de rien entreprendre : quelques détachements seulement, jetés sur la communication, gênaient les arrivages de convois; les généraux russes affectaient beaucoup de confiance, et se considéraient comme en armistice; il y eut des communications entre les deux armées, d'abord par l'intermédiaire du roi des Na*. pies, et plus tard par la mission confiée à l'aide de camp de l'empereur, le général Lauriston.

La situation de notre armée devenait de jour en jour plus pénible. La recherche des moyens de subsistance , le pillage des décombres de l'incendie , et surtout des caves où l'on trouvait encore beaucoup de vins et de liqueurs fortes , contribuaient à relâcher la discipline; quelques, milliers de moudjicks ou paysans russes, prisonniers relâchés, et la plupart incendiaires , erraient dans la ville. Il ne fallait pas moins que la vigilance et la fermeté du général Durosnel , aide de camp de l'empereur, auquel il avait confié le gouvernement de Moskou, pour maintenir la police militaire et prévenir de plus grands dé-.

454 SKJOUR A MOSKOU.

sordres. J'ai déjà dit que je m'occupais essentiellement de nos hôpitaux : je continuai de faire évacuer sur Moskou tous les blessés que j'avais pu faire transporter des ambulances établies sur le champ de bataille de la Moskowa et de l'abbaye, qui en étaient encore encombrées.

Le trésor de l'armée (environ douze millions en espèces d'or et d'argent) n'était pas le moindre de nos embarras; et comme je prévoyais de grandes difficultés pour les moyens de transport , je fis presser la liquidation de la solde qui était due, ainsi que des indemnités de pertes. Vers le 10 octobre, j'avais liquidé de ces objets pour une somme d'environ quatre millions \ je demandai à l'empereur l'autorisation de les distribuer. Le comte Daru approuva et appuya ma proposition ; mais nous ne pûmes obtenir de l'empereur qu'il permît de faire ces payements ; il voulut conserver cette ressource.

On ne peut expliquer l'obstination de Napoléon à prolonger le séjour de l'armée au centre de la Russie, au milieu des ruines fumantes de l'ancienne capitale, qu'en supposant qu'il avait acquis la presque certitude d'une prochaine paix. Il est impossible de croire qu'un tel génie, un politique si profond ait compté uniquement sur les ouvertures qu'il avait fait faire au général Kutusow : il est plus vraisemblable que c'était à

SÉJOUR A MOSK.OU. 4^5

Pétersbourg qu'il négociait secrètement , et que c'est là que ses espérances furent déçues par l'ascendant et les manœuvres du parti anglais. La douceur et la sérénité des premiers jours de la saison d'automne contribuèrent, sans doute, beaucoup à dissiper les inquiétudes qu'il aurait pu concevoir sur les difficultés d'une retraite. Il fut peut-être mal informé sur la situation de l'armée russe qu'il croyait affaiblie et découragée, tandis qu'elle recevait de puissants renforts. Enfin il comptait sur les points d'appui de Smolensk et de Witepsk.

Quoi qu'il en soit, Napoléon agit comme si la guerre devait se terminer à Moskou. L'enlèvement des trophées dont il dépouilla le Kremlin, démontre assez cette malheureuse conviction. J'étais un jour seul avec le prince de Wagrain , sur le balcon de l'appartement de l'impératrice, qu'il occupait, et qui était fort élevé au-dessus de celui de l'empereur. Nous observions les vains efforts que faisaient des ouvriers sous la direction des ingénieurs, pour détacher de dessus le dôme de la principale église, l'immense croix dite la croix d'Ivan, objet de la vénération et de l'admiration du peuple russe, qui la croyait d'or massif (elle était de cuivre plaqué de plusieurs feuilles d'or). Cette croix ne pouvant être arrachée sans détruire la clef de la coupole, dans

456 s£rouit A MOSKOCJ.

laquelle elle était profondément scellée , on prit le parti de la scier et limer ; eile tomba avec un grand fracas sur le sol , et fut ensuite dépecée et soigneusement emballée pour être transportée à Paris. L'intention de l'empereur était de la faire rétablir et placer sur la coupole de l'église qu'il faisait construire près du Louvre en face du Musée. Le major général, affligé, indigné de cette spoliation si impolitique, me dit : « Est-il possible « qu'on fasse une telle chose, quand on a la paix « dans sa poche! »

Je rapporte les propres expressions du major général, qui, même dans l'intimité, n'aurait pas hasardé cette indiscrétion, s'il n'avait été convaincu que les bases de la négociation étaient déjà posées. Cet espoir fut bientôt détruit, soit par les nouvelles de Pétersbourg, soit par celles que rapporta le général Lauriston du camp russe. Peu de jours après, vers le i4 octobre, je reçus l'ordre d'accélérer, par tous les moyens possibles, l'évacuation sur Smolensk de tous ceux de nos blessés qui seraient en état d'être transportés : il me fut prescrit d'employer à cette évacuation toutes les voitures de l'armée. Me trouvant à l'ordre, le i5 ou le 16, l'empereur, s'arrêtant devant moi, me dit : — « Eh bien! « M. l'intendant général , presque tous nos blés- <* ses sont partis? — Non, Sire, lui répondis-jè;

Page 1