‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 23 sur 247 · RETOUR DANS MA FAMILLE · texte numérisé non relu

RETOUR DANS MA FAMILLE

difficultés et d'inquiétudes pour en sortir. L'intéressante conversation de M. Mallet, bon littérateur, auteur de fables charmantes qu'il me récita, ajouta beaucoup à l'agrément de ce voyage.

J'avais erré depuis deux ans, et je me trouvais heureux de revoir ma femme et mes enfants, mon beau-père et ma belle-mère. Je respirais sous le toit paternel , mais je voyais encore les traces du règne de la terreur, et de l'impression qu'il avait laissée dans tous les esprits. La misère du peuple, le manque de ressources dans toutes les classes se faisaient encore sentir. Au premier repas que je fis, je fus frappé d'un mot de madame Dumas à mes filles : Mesdemoiselles, leur disait-elle, il faut que je vous répète toujours la même chose : vous consommez trop de pain.

Ma position était fort équivoque; j'étais obligé de me cacher et de ne voir que fort peu de personnes. J'allais secrètement rendre visite à mesdames de Lameth, d'Aiguillon et de Beauharnais, qui fut depuis l'impératrice Joséphine. J'appris par ces dames, récemment sorties de prison, que ma liberté était de nouveau menacée : quelques, membres de la convention, au zèle desquels elles avaient dû d'être préservées, et ensuite délivrées après la chute de Robespierre, les avaient averties que mon retour était connu, que j'étais dénoncé au comité de sûreté gêné-

NOUVELLES PERSECUTIONS. ()l

raie; quelques-uns des inquisiteurs, et particulièrement S , insistaient pour que je fusse

déclaré et poursuivi comme émigré.

Il fallut encore me séparer de ma famille ; je ne pus même rester avec elle dans notre maison de campagne à Soisy-sous-Étioles. Cette nouvelle séparation me coûta beaucoup, et, je l'avoue, elle aigrit mes ressentiments contre l'injustice et la persévérance de mes persécuteurs. Il fallut se soumettre; je retournai à Mon tigny; mais comme, à cause de mon premier séjour dans ce petit village, la maison de M. Girard n'était plus pour moi un asile sûr, mes généreux hôtes m'en procurèrent un autre dans un village voisin, à Herblay, chez M. Lefèvre , homme de lettres, auteur de la tragédie de Dom Carlos, ouvrage très-estimé, quoiqu'il ne soit point resté au théâtre. Il vivait très-économiquement dans une profonde retraite, et voulut bien m'admettre au sein de sa famille. Quoique la société de M. et madame Lefèvre et les jeux de leurs enfants me rendissent ce nouvel exil aussi doux que j'eusse pu l'espérer, je le trouvai bien long : il dura trois mois. Les recherches des inquisiteurs ayant été vaines, et quelques changements dans le comité de sûreté générale donnant plus de confiance à ma famille, je pus revenir à Paris vers le i5 septembre, et habiter Soisy, sans crainte d'être poursuivi.

6u CONSTITUTION DE l'an 111.

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