DISGRACE ET RETRAITE
mon frère Saint-Fulcran à Naples pour tâcher de sauver les rentes que j'y avais sur le grand livre de la dette publique et qu'on menaçait de confisquer. Quoiqu'il s'y présentât avec de bons passe-ports et seulement pour y traiter d'affaires individuelles , il y fut arrêté, mis en prison, et après avoir difficilement réglé mes intérêts, il obtint comme une faveur la permission de se rendre à Rome.
Dans ces circonstances difficiles je me retirai à ma maison de campagne de Villepinte, occupée par l'état-major des troupes de Brunswick. Elle avait été à demi pillée et n'avait été sauvée du ravage, au moment de l'invasion, que par les bons procédés d'un général prussien qui m'avait connu pendant qu'il servait avec les troupes françaises à la grande armée en Russie. J'endurai patiemment cette calamité, revers de fortune de guerre; j'hébergeai mes hôtes de mon mieux, je léchai mes plaies, et j'eus d'ailleurs fort à me louer de la conduite et de la bonne discipline que maintinrent ces officiers. Lorsque les cantonnements des armées d'occupation eurent été réglés , et que les troupes qui dévoraient les environs de Paris se furent éloignées, je rentrai à Paris.
C'était pendant les fureurs de la chambre de 181 5. Je dus craindre d'être compris dans les
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catégories ou tables de proscription que proposaient et sollicitaient les prétendus sauveurs de la monarchie, et je me préparais à me retirer en Suisse ou en Autriche. Je vivais fort retiré , et ne voyais que quelques anciens amis. Je reçus du comte de Puységur, à son retour d'Espagne , les preuves les plus touchantes d'intérêt et de fidélité. Comme je n'allais point à la cour, je m'étais abstenu de le voir, et lui en avais écrit les motifs. Il vint au-devant de moi ; il parla à M. le comte d'Artois de ma position , et lui donna , sur ma conduite pendant les cent jours, les explications qu'il m'avait demandées. Le prince, se rappelant la situation dans laquelle il m'avait laissé, répondit au comte de Puységur : « Dites à Dumas que je n'ai point « de rancune , et que je verrais avec plaisir qu'il « fut employé. »
La violence des réacteurs me faisait espérer que le roi, éclairé par les événements de ï8i5, ne se laisserait pas une seconde fois emporter hors du système de gouvernement constitutionnel qu'il avait lui-même fondé. Déjà la démis* sion du prince de Talleyrand et des autres ministres, le baron Louis, le comte de Jau court, le maréchal Saint-Cyr, avait fait pencher la balance vers la contre -révolution. Le roi Louis XVIII, dans sa politique tortueuse, crai-
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gnait également de tomber dans la dépendance du parti aristocratique, et de paraître dominé parles ennemis du système représentatif, ou de donner trop de force au système constitutionnel greffé sur la révolution. Il croyait pouvoir conserver tout le prestige de l'ancienne royauté , et se considérait comme un suprême modérateur, en se défendant alternativement de céder à la faction de la cour, et d'entrer franchement dans les voies légales de la constitution. Cette temporisation, les violences, la jactance du parti qui abusait de la victoire, et, d'un autre côté, l'abattement du parti constitutionnel , sa force d'inertie, soutenus par l'opinion publique, muette, mais invariable, devaient, d'après le caractère apathique , insouciant , égoïste du roi, amener quelques chances favorables au parti constitutionnel. L'influence même des souverains étrangers, dont les armées occupaient nos plus belles provinces , était alors contraire aux prétentions et aux efforts du parti aristocratique , parce que, bien informés de la disposition des es* prits, non -seulement en France , mais dans leurs propres Etats, ils prévoyaient et craignaient une réaction, et ne voyaient de sécurité pour l'ordre de choses qu'ils avaient rétabli par la force des armes que dans une conduite modérée. Cet état de choses amena l'ordonnance du 5 septembre