‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 239 sur 247 · RENTRÉE DANS LA VIE PRIVÉE · texte numérisé non relu

RENTRÉE DANS LA VIE PRIVÉE

milieu de tant d'illusions, lorsque tant de réalités, tant d'espérances nous échappent, s'attacher plus fortement à ce qui nous reste, et, comme Ta dit un sage ; « bien vivre sa vie. »

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Paris, décembre i836.

Tu connais , mon cher Christian, car je rnen suis très-souvent entretenu avec toi , les raisons qui m'ont dissuadé de suivre les conseils et l'exemple de mon illustre ami le feu comte de Ségur, et de publier, de mon vivant, comme il Fa fait avec tant de succès, mes souvenirs et mon témoignage sur le$ événements auxquels j'ai pris part pendant des périodes si remplies de faits mémorables, à la fin du dix-huitième et au commencement du dis-neuvième siècle. Si j'avais eu la folle prétention de fixer sur moi les regards et l'intérêt du public ; si j'avais pu croire que les rôles très - secondaires que j'ai dû remplir dans ce grand drame des révolutions , me donnaient le droit et m'imposaient le devoir de faire, pour ^insi dire, ma déposition au tribunal de la postérité, en présence de mes contemporains, j'aurais été détourné de cette résolution en voyant le sort commun de semblables productions, l'es-, prit de parti discrédita^ la vérité, accréditant le mensonge, et falsifiant les éléments de l'histoire. C'est pour toi que j'ai dicté cette biographie ; ce n'est, à bien dire , que le développement 4e l'état de mes services ; tu jugeras seul de l'importance que pourrait avoir plus tard cette pu-

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blication, et de son opportunité. Elle pourrait peut-être servir à éclairer l'opinion sur quelques points de l'histoire du temps où j'ai vécu : peutêtre aussi penseras-tu que le soin de l'honneur de ma mémoire pourra t'obliger de répondre par la sincérité de mes récits aux insinuations calomnieuses que les ennemis de nos libertés ont répandues dans leurs écrits sur ma conduite personnelle dans de graves circonstances. Je répète que sans exprimer aucune volonté, aucun désir à cet égard , je me fie à ton bon jugement comme à la pureté de tes sentiments.

Tu trouveras, sans doute, mon cher fils, ces notes biographiques encore incomplètes , puisqu'elles ne vont que jusqu'à la fin de l'année 1 8*6. l'étais alors parvenu à l'âge de soixante-treize ans. Je considérais ma carrière politique comme terminée ; ce que j'avais, pu conserver de forces physiques et d'activité d'esprit ne me faisait point illusion. Je croyais avoir rempli toute ma tâche; je ne songeais qu'à jouir dans ma retraite des douces consolations dont toute notre famille, et surtout ton excellente et aimable soeur et toi, vous entourez ma vieillesse. Ces consolations, qui m'étaient bien nécessaires après de si cruelles pertes, ne pouvaient que s'accroître, grâce à vos soins si pieux et si tendres Jusqu'au dernier jour que m'accorderait la Providence.

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Je ne m'attendais guère à ce que la durée de ses bienfaits se prolongerait jusqu'à l'époque présente, fin de 1 836, où j'ai atteint ma quatre-vingtquatrième année : je m'attendais bien moins encore à ce que, ramené sur la scène politique, j'aurais à prendre part aux grands événements qui ont rempli cette période de dix années. Je n'ai garde de m'en faire l'historien , même en nç les considérant que du point de vue où m*a placé ma position personnelle et les devoirs qui m'ont été imposés, d'abord comme membre de la chambre des députés, ensuite comme principal coopérateur de l'illustre général la Fayette dans la réorganisation des gardes nationales du royaume, bientôt après par mon rappel au conseil d'État, et enfin par ma nomination à la chambre des pairs. J'achève, j'achèverai de payer à notre chère patrie, pour ce qu'il peut lui valoir encore , et jusqu'à l'extinction graduelle et inévitable de mes facultés intellectuelles, le tribut de mon zèle, de mes faibles lumières et de mon expérience. Je porte à la chambre des pairs et au conseil d'État un vote libéralement constitutionnel, et toujours consciencieux : l'indulgence dé mes jeunes et savants collègues ne saurait me dissimuler l'insuffisance de mes moyens.

Si la perte de la vue rend notre marcheincertaine et mal assurée, cette privation du plus précieux

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de nos organes infirme aussi l'usage des facultés de l'esprit, alors même qu'on se flatte de les conserver dans toute leur intégrité ; l'expression des yeux est un complément nécessaire à la parole , et quand on ne peut juger de son impression sur l'auditoire , on ne retrouve plus en soi la même confiance; on devient plus méditatif 4 plus réservé , plus timide. Comme pour guider mes pas chancelants c'est ton bras que je pré* fère , je veux aussi trouver un aide , un soutien, yn appui moral dans ton intelligence; j'ai semé, j'ai droit de recueillir. Mon temps est écoulé ; c'est maintenant le tien , et voilà pourquoi , mon cher fils, je te charge du soin de rassembler nos communs souvenirs dans cette dernière période. Je me plais k penser que tu rempliras cette tâche avec lja même sincérité, la même simplicité que j'ai essayé de le faire pour les périodes antérieures. Depuis ton retour de la campagne d'Espagne , en 1 8a 3 , depuis ton mariage, nous ne nous sommes point quittés , il n'y a pas eu une seule circonstance de ma vie publique et de ma vie privée dont tu n'aies été le témoin, sur laquelle nous ne nous soyons confié chaque jour nos plus intimes pensées.

Si tu te décides à publier ces souvenirs, auxquels il ne faut pas donner le titre ambitieux de Mémoires, tu les reliras sans doute, et tu pour-

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ras y remarquer de nombreuses incorrections, cependant je désire qu'il n'y soit rien changé ni pour le fond ni pour le style , et qu'aux yeux des critiques , soit des erreurs que j'aurais pu commettre, soit des négligences de ma dictée, la responsabilité me reste tout entière. Parmi ces négligences, il en est une fort grave et qu'il faut que tu prennes la peine de réparer , c'est la division par époques et par dates précises à laquelle j'aurais dû m'astreindre , et que je me reproche de n'avoir pas toujours observée; il te sera facile, avec l'aide des documents publics, de préciser les dates qui me seraient échappées et de suivre le fil chronologique sans interruption.

Si la longue et difficile carrière que j'ai parcourue a été marquée par de grands et mémorables événements, celle dans laquelle tu es entré sous mes yeux ne sera peut-être ni moins féconde ni moins orageuse : puisse le terme en être aussi éloigné que celui auquel je suis presque miraculeusement parvenu, et puisses-tu l'atteindre aussi honorablement que la Providence m'a permis de le faire : tels sont mes derniers vœux, je n'aurai à y ajouter que ma dernière bénédiction.

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