‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 238 sur 247 · RÉACTION ANTICONSTITUTIONNELLE · texte numérisé non relu

RÉACTION ANTICONSTITUTIONNELLE

années du règne de Louis XVIII, qui avaient été choisis par son successeur Charles X, n'ont été que les fidèles agents de la faction théocraties aristocratique, expression barbare qui rend toute ma pensée. 11 fallait être leur ami dévoué ou leur ennemi déclaré, c'était la loi du vainqueur. Obligés de servir la faction qui les avait portés au pouvoir , il leur était nécessaire d'exiger de tous les fonctionnaires sous leurs ordres la même soumission, la même abnégation. Je devais m'attendre qu'à l'époque des premières élections je serais sommé comme tant d'autres de voter pour les candidats présentés par le gouvernement, ou de perdre la place que j'occupais au conseil d'État. J'eus à m'en expliquer avec un des ministres, le marquis de Glermont- Tonnerre , mon ancien aide de camp , dont je suis loin de partager les opinions politiques, mais pour lequel j'ai toujours conservé beaucoup d'affection. Il me supplia de céder à ses instances, pour qu'il pût me servir de garant. Je répondis simplement que je ne pouvais trahir ma conscience, ni m'avilir jusqu'à vendre mon vote, ni même m'abstenir de voter, puisque ce devoir m'était imposé par la loi; que je considérais comme une lâcheté de voter à découvert , pour obtenir une espèce de certificat de corruption; enfin, que ne pouvant me passer

MA DESTITUTION. Sg^

de ma propre estime, je préférais de mériter celle même du gouvernement en repoussant une faveur offerte à un prix si honteux, et que j'étais bien sûr de m'affermir ainsi dans la sienne, si j'en avais besoin. Quelques mois après, j'appris par le Moniteur que j'avais été éliminé du tableau des conseillers d'État en service ordinaire et porté sur celui du service extraordinaire.

Dès cette époque, je restai étranger à toute affaire publique , et quoique la privation du fruit de mes longs services m'eût fait retomber dans une grande gêne , je n'en ressentis pas plus de chagrin que de tant d'autres événements d'une carrière si longue et si agitée. Je continuai de travailler à mes Essais historiques avec plus d'assiduité jusqu'à la fin de l'année 1826, époque à laquelle la faiblesse de ma vue me força d'interrompre cette occupation ; je dus m'arrêter , comme je l'ai dit plus haut , aux événements de la campagne de 1807 et du commencement de celle de j 808.

Pour acquitter les engagements que j'avais pris avec mes éditeurs, et que ceux-ci avaient annoncés au public dans leur prospectus, il me restait à traiter de la guerre d'Espagne, de la campagne de 1 809 en Allemagne , de la campagne de Russie en 1812, et de celle de 181 3 en Saxe. J'a-

5g8 rentrée dans la vie privée.

Yais recueilli des m a ter taux précieux, triais, comme je l'ai dit daps les premières lignes de ces Souvenirs, ne pouvant plus lire ni écrire moi-même, et bien moins encore étudier sur les cartes géographiques et topographiques les rapports officiels des parties belligérantes, et les nombreuse^ relations qui ont été publiées sur ces dernières campagnes, je dus renoncer à continuer mon ouvrage , et employer de mon mieux les loisirs et les facultés qui me restent £ dicter ces Souvenirs.

Quelque sévères que soient mes privations , elles sont compensées par les consolations dont ma vieillesse est entourée , et je dois rendre grâce à la Providence d'avoir atteint le port à travers tant d'orages et tant d'écueils. Je ne dirai point avec un de nos poètes :

• Malheur à qui le ciel accorda de longs, jours ! »

j'ai perdu les objets qui m'étaient le plus chers et auxquels je ne devais pas survivre : d*excellents amis m'ont précédé, et surtout mon frère Saint-Marcel, moins âgé que moi de deux années, et qui, dans la même carrière, parvenu au même grade que moi, avait été dès Tenfance mon fidèle compagnon. Mais enfin, puisque tel est le sort commun, il faut jusqu'à l'extrémité de la vie, au

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