IO AVIS SUR LES PROJETS DU DIRECTOIRE
« Eh bien ! » me dit-elle, lorsque je. parus au milieu du cercle où se trouvaient des orateurs des deux partis, « vous avez fait. aujourd'hui « beaucoup de poussière! — Pas beaucoup, lui « dis-je, mais encore cela vaut-il mieux que de « faire de la boue. *
Préoccupé d'un funeste avenir, je sentis le besoin de passer quelques heures à la campagne dans le sein de ma famille. Je ne pouvais déjà plus habiter ma maison à Paris, dans un quartier écarté, rue des Fossés-du-Temple, sans risquer d'être attaqué par les sbires du directoire qui proclamaient dans les clubs qu'il fallait venger le peuple à domicile.
En rentrant à Paris, vers le soir, quelques jours avant le 1 8 fructidor , je rencontrai M. T... , homme d'esprit, et du nombre de ceux qui, ayant au fond de bons sentiments, un jugement sain, mais peu de caractère, cèdent aux circonstances, se mêlent à toutes les sociétés, et ne veulent jamais d'autre rôle que celui de spectateur. Je l'avais souvent rencontré dans le monde, et il avait été employé dans les bureaux de la police générale, connaissait beaucoup Barras, et plus encore quelques femmes de sa société. « Je vous trouve à propos, me dit-il; j'ai passé « la soirée d'hier et une partie de la nuit chez « Barras : on a discuté très-sérieusement dans ce
PROPOSITION Dtî COLONEL W î I I
« conciliabule s'il fallait laisser égorger environ « quarante membres des deux conseils, ou se « borner à vous déporter à Cayenne. Plusieurs « ont soutenu cette fameuse maxime, que les « morts seuls ne reviennent pas : en6n la réso- « lution de vous déporter semble avoir prévalu. « Tenez cela pour certain, tout est prêt, faites « vos dispositions en conséquence. » Je le remerciai, et me rendis au pavillon Marsan où mes collègues, déjà réunis, s'occupaient de recueillir des rapports de plus en plus alarmants et d'apprécier leur plus ou moins d'exactitude : c'était le i5 fructidor. Vers les dix heures du soir, l'huissier vint me dire qu'on me demandait et qu'on me priait de sortir pour une affaire trèspressée. Je trouvai dans l'antichambre le colonel R. . . ., commandant du bataillon de la garde nationale de la Butte des Moulins, homme trèsardent qui nous était tout dévoué.
« J'ai une chose fort importante à vous corner m uni que r, me dit-il; mais il faut que nous « soyons seuls ; avez-vous assez de confiance en « moi pour venir m'entendre dans le jardin ? » Je le suivis, il me conduisit sous les arbres, dans le lieu le plus écarté, sous la terrasse du côté de la Seine, et me tint le discours suivant : « Vous « n'avez plus qu'un moment; vous ne pouvez « douter de l'attentat qu'on médite contre vos
I la PROPOSITION DU COLONEL R. . « < .
« personnes; je vous propose de vous débarras- « ser cette nuit de deux directeurs, Rewbell et « Barras; je suis sûr de les faire tuer, et je ne « suis point inquiet de ce qui en résultera, si « vous me donnez votre parole d'honneur de « déclarer à la tribune du conseil des anciens « que, pour sauver la république, vous avez « commandé cette attaque. Vous nommerez deux « directeurs , et tout le reste obéira.
— ce Vous me proposez d'ordonner un assas- « sinat? vous appelez cela une attaque? Mais sup- « posons que la guerre civile est déclarée; quels « moyens auriez-vous d'exécuter une telle attaque ?
— « J'ai, me dit-il, à ma disposition cent bra- « ves aussi résolus que moi; l'attaque est facile, « et nous courons peu de danger. Le directoire « n'a pris d'autre précaution que d'avoir un pi- « quet de vingt-cinq hommes à la porte du palais « du Luxembourg. Vous savez que les arcades à « droite et à gauche de la porte sont ouvertes et éle- « vées seulement de quatre à cinq pieds du niveau « de la rue. Nous escaladerons ces arcades, et nous « attaquerons la garde à revers par les deux côtés « du portique : le piquet sera surpris et dispersé « dans la cour ou dans la rue. Pendant ce comte bat, quelques-uns d'entre nous iront, en sui- « vant le portique à droite, saisir et poignarder « Rewbell dans son appartement, au rez-de-chaus-