‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 48 sur 247 · FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

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s'assemblerait à l'Odéon , et celui des anciens à l'École de santé, parce que leurs palais étaient devenus des lieux de rassemblement pour les séditieux. Aucun désordre , aucun trouble n'avait pu servir de prétexte à cette imputation. Les directeurs affirmaient dans un de ces actes, que les postes qui entouraient le directoire , avaient été attaqués pendant la nuit par des Lyonnais, des émigrés, des compagnies de Jésus et du Soleil , et par des hommes munis de cartes délivrées par les commissions des inspecteurs des deux conseils. La grande proclamation dénonçait la conspiration royaliste , et promettait que les preuves seraient incessamment communiquées aux représentants du peuple demeurés fidèles à sa cause. Cette dénonciation était appuyée de quelques pièces informes et insignifiantes rangées sous des titres pompeux. Sous celui de correspondance , une lettre de recommandation, adressée à Imbert Colomès , membre du conseil des cinq-cents, par le prince de Condé ; un rapport d'espion fait au comte d'Entraigues à Venise , deux ans auparavant, et trouvé, disaiton , dans son portefeuille , renfermait toutes les charges contre le général Pichegru; quelques pièces déjà connues dans l'affaire de la Villeheurnois, et dans lesquelles les députés qui n'avaient été qu'indiqués par les agents de Mon-

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sieur, se trouvaient cette fois nommés; une déclaration nouvelle de Duverne de Presle expliquait au gré du directoire les manœuvres employées par les royalistes pour s'eînparer des élections , et compromettait quelques membres du conseil des cinq-cents ; enfin une partie de ces fameuses lettres de Baie , qui avaient servi à faire condamner Lemaître.

Malgré l'appareil menaçant qu'avait déployé le directoire, une grande partie des membres % des deux conseils se rendirent dans leurs salles respectives, et protestèrent courageusement contre ces violences. A l'exemple de leurs respectables présidents, Siméon au conseil des cinqcents, et Lafond-Ladebat à celui des anciens, ils ne cédèrent qu'à l'emploi de la force; et après avoir été chassés par les baïonnettes , après avoir vu leurs présidents arrachés de leurs fauteuils, ils se rassemblèrent encore et firent une nouvelle tentative, et se présentèrent en plus grand nombre pour ouvrir leurs séances. Âugereau ne put les disperser qu'en les faisant charger par sa cavalerie. Lafond-Ladebat rallia dans sa maison ceux des membres du conseil des anciens qui purent s'y réfugier. La maison fut entourée, comme renfermant un rassemblement séditieux. Tous ceux qui s'y trouvèrent, et entre autres Lafond-Ladebat, Barbé-Marbois, Tronçon-Dur

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coudray, Dupont de Nemours, Goupil dePréfeln, furent arrêtés, et conduits au Temple; Villaret-Joyeuse, et plusieurs autres de nos amis, membres du conseil des cinq-cents, furent saisis, et éprouvèrent le même sort.

Pendant que les présidents et les principaux membres des deux conseils étaient ainsi livrés aux outrages d'une soldatesque effrénée, chassés de leurs palais, poursuivis dans leurs maisons, arrachés des bras de leurs femmes et de leurs enfants, le directoire, profitant de la stupeur générale, se hâtait de couvrir ses forfaits de l'apparence de ces mêmes formes qu'il venait de violer. L'infidèle garde du corps législatif entourait l'Odéon et l'École de santé, où le directoire avait convoqué la minorité factieuse des deux conseils; on ne pouvait s'y introduire avec la médaille ordinaire de député, mais seulement avec une carte particulière distribuée aux députés désignés par les directeurs, et à des affidés chargés de remplir les places et de couvrir l'insuffisance du nombre des prétendus représentants du peuple. Malgré cette supercherie, le nombre des votants se trouva si petit, qu'on envoya des lettres circulaires à tous les membres, et des messagers particuliers à ceux dont la conduite ou faible ou trop circonspecte avait mérité qu'on leur fît cette injure. On les fit presser

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de se rendre aux lieux indiqués pour ces réunions illégales; plusieurs membres fidèles s'y trompèrent; quelques-uns vinrent délibérer, et furent au moment de voter eux-mêmes sur leur propre déportation.

J'omets ici à dessein , mon cher fils, des détails anecdotiques de peu d'intérêt pour toi, et qui, si ces mémoires étaient jamais publiés, réveilleraient des souvenirs qu'il vaut mieux éteindre. 11 me semble que les écrivains contemporains, qui sont de bonne foi, doivent se défendre des ressentiments implacables, et que, lorsqu'ils signalent les erreurs de l'entraînement, et les écarts des passions, lorsqu'ils ont à peindre des caractères, ils n'en doivent montrer que ce qui importe à la vérité de l'histoire. La conjuration directoriale du 1 8 fructidor se voit tout entière , avec ses causes et ses effets , dans la loi du 19 fructidor que dictèrent les triumvirs à leur parlement mutilé. Cette loi surpassa l'attente des conventionnels complices du directoire; elle détruisait jusqu'au fondement de la liberté française; elle cassait les élections du peuple, anéantissait la liberté des cultes et celle de la presse; elle rétablissait les sociétés populaires , encourageait les délateurs ; elle enlevait à la nation toutes les garanties sociales.

Iîi8 ASILE DANS PARIS.

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