‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 47 sur 247 · I20 18 FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

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de sept ou huit personnes qui lisaient la proclamation que le directoire avait fait afficher pendant la nuit, avec des pièces qui inculpaient Pichegru et nous mêlaient dans la prétendue conjuration royaliste. Après avoir rapidement parcouru des yeux cet infâme placard , je me rendis chez mon ami Tronçon-Ducoudray, rue Notre-Dame des Victoires : je lui dis tout ce que je venais de voir, l'arrestation de nos amis, la manière dont ils m'avaient averti, ma miraculeuse délivrance, et la proclamation du directoire. Il ne put contenir son indignation : ce II faudra, me a dit-il, qu'ils m'assassinent à la tribune; je vais « me rendre à l'assemblée, je dévoilerai à la « France leurs infâmes manœuvres. » Je m'efforçai, mais en vain, de le détourner de cette résolution. « Je conçois, ajouta-t-il, qu'ils aient voulu « nous effrayer, en inculpant et faisant arrêter « quelques membres de la commission; vous « surtout, à cause de l'influence qu'ils voussup- « posaient sur la garde du corps législatif et sur a la garde nationale. Mais ils n'oseraient aller ce plus loin ; songez à votre sûreté et laissez-moi « faire. » Je le suppliai de nouveau de veiller à la sienne ; quoiqu'il ne fût point membre de la commission, je ne doutais pas qu'il ne fût compris dans la proscription des principaux orateurs des deux conseils. Je l'embrassai, pour ne plus le revoir.

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En sortant de chez Tronçon-Ducoudray, je rencontrai l'amiral Villaret-Joyeuse qui s'y rendait : il avait reçu des avis certains sur l'étendue de la liste des proscrits , et il m'engagea à ne pas tarder à chercher un asile : il était lui-même menacé* L'expérience des révolutions est vaine pour les hommes honnêtes; on n'apprend point à deviner l'âme des scélérats ; eux seuls ont toute la prévision du crime , et , jusqu'au dernier de leurs forfaits, leur audace surprend les hommes de bien les plus courageux et les plus prévoyants. Ceux des membres des deux conseils qui avaient entendu le signal d'alarme , s'étaient d'abord rendus aux Tuileries. L'amiral Villaret-Joyeuse, après m'avoir fait avertir par un domestique, avait été avec sa voiture chercher le général Pichegru , et l'avait conduit au pavillon Marsan; il avait, heureusement pour moi, oublié le numéro de la maison de mon frère.

Après l'arrestation de ceux des membres de la commission qui s'étaient trouvés réunis au pavillon Marsan , l'officier chargé de cette expédition voulut les emmener; ils s'y refusèrent, en déclarant qu'ils ne quitteraient pas leur poste et qu'il faudrait les en arracher par la violence. Il fallut demander de nouveaux ordres; on reçut celui de les emmener, morts ou vifs, à la prison du Temple. Un d'entre eux, Bourdon de l'Oise,

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ancien membre de la convention, fut appelé hors de la salle ; on lui dit qu'il pouvait s'échapper : il rentra dans la salle, répéta à ses collègues la proposition qu'on venait de lui faire, déclara qu'il rougirait de l'avoir méritée v et jura de mourir avec eux. — Pendant qu'on entraînait Pichegru dans l'escalier , un officier lui dit : «Te voilà donc, général de brigands? — Qui* « quand je te commandais , » répliqua-t-il froidement.

Pendant que le directoire mutilait ainsi la représentation nationale, il commettait sur ses propres collègues, Barthélémy et Carnot* le même attentat qu'il honorait de la dénomination de coup d'État. Carnot , prévenu par des amis vigilants , s'échappa par une porte qui , du fond de son appartement, communiquait au jardin du Luxembourg. Barthélémy, bloqué et surpris, fut arrêté et se soumit à son sort avec une résignation stoïque. Barras lui fit proposer de donner sa démission , en liii assurant qu'à ce prix on lui rendrait la liberté ; il s'y refusa , en observant que, dans la situation où il était, un tel acte n'aurait aucune valeur. On le pressa d'antidater sa démission ; il répondit que sans doute on ne voulait .le dépouiller de sa garantie constitutionnelle que pour le juger militairement ; mais qu'en acceptant la place et la position périlleuse de di-

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recteur , il s'était dévoué sans réserve. On le conduisit au Temple. Les triumvirs triomphants firent éclater une joie barbare. J'ai su , par un témoin oculaire de leurs honteuses félicitations, qu'un de leurs plus intimes conseillers me fit l'honneur de demander avec beaucoup d'empressement, à l'officier qui rendait compte de l'arrestation des membres du conseil des anciens, si Ton avait empoigné le général Dumas; et sur sa réponse : Pas encore ! « Tant pis , dit-il : « vous le retrouverez quelque jour; c'est un re- « venant. »

Indépendamment de la proclamation que j'avais lue , la police avait fait afficher divers autres placards : un arrêté annonçait que tous ceux qui violeraient les propriétés , tous les incitateurs au pillage , tous les provocateurs au rétablissement de la royauté, tous les partisans du duc d'Orléans, seraient jugés militairement; c'était, sous le prétexte du maintien de l'ordre , menacer de la peine de mort tous les citoyens qui prendraient une part quelconque aux événements de la journée ; précaution aussi perfide qu'inutile , puisque le peuple, depuis longtemps enchaîné par les usurpateurs de sa souveraineté et de ses droits, n'était, dans son abattement, que trop docile à leur joug. Un autre arrêté annonçait que provisoirement le conseil des cinq -cents

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