‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 58 sur 247 · ARRIVÉE DR MADAME DUMA · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DR MADAME DUMA

Quelle que fût ma résignation , je supportais avec beaucoup de peine l'absence de ma femme et de mes enfants : la vie tranquille et régulière que je menais me faisait sentir d'autant plus vivement tout le prix du bonheur domestique, dont les orages de la révolution, le travail continuel et les proscriptions me privaient depuis sept ans. Mes aimables hôtes voulurent ajouter à leurs bienfaits celui d'engager madame Dumas à venir avec l'aînée de mes filles, Cornélie, alors âgée de onze ans, passer quelques mois dans le Holstein.

Pour conserver à nos enfants les débris de notre petite fortune , et pour détourner de mon beau-père et de ma belle-mère de nouvelles persécutions, et surtout l'application de la loi des otages, j'avais, dès l'année 1793, exigé de ma femme qu'elle fît prononcer son divorce, et lorsque, rentré en France, j'avais été nommé membre du conseil des anciens, je m'étais bien gardé de l'annuler en contractant un nouveau mariage : la situation générale des affaires m'avait paru trop peu stable pour me décider à renoncer à cette précaution. Madame Dumas n'éprouva aucune difficulté pour obtenir ses passe-ports. Elle arriva à Tremsbûttel, et fut reçue, ainsi que ma fille, comme des enfants de la maison. Ma plus jeune fille, Oc ta vie, resta auprès de sa

MARIAGE DE CHARLES PORT A LIS. lîk)

grand'mère. Le bonheur que me fit éprouver cette réunion, ma reconnaissance envers ma femme pour cette preuve d'attachement, et envers mes hôtes pour une si douce consolation, ne sauraient s'exprimer; il faut, pour en sentir tout le prix, l'avoir reçue dans l'exil, presque sans espoir de revoir sa patrie.

La comtesse de Reventlow qui , depuis dix ans, luttait contre une maladie de consomption, à laquelle elle succomba quelques années après, était un modèle de toutes les vertus, comme elle avait été , peu de temps auparavant , un modèle de beauté et de toutes les grâces. Elle supportait de cruelles douleurs sans que sa douceur naturelle et son égalité d'humeur en fussent jamais altérées. Elle avait voyagé en Italie et dans la plus grande partie de l'Europe avec son mari , qui avait été ambassadeur en Angleterre, et depuis à Berlin. On ne peut imaginer un spectacle plus touchant que celui des soins qu'il rendait à sa Julie. La comtesse s'était fort attachée à mon ami Portalis, dont la conversation, aussi substantielle qu'intéressante , et les principes de morale philosophique et religieuse convenaient également à l'élévation de son âme , à la sensibilité de son cœur et aux lumières de son esprit. Le comte et la comtesse de Reventlow, n'ayant point d'enfants , avaient adopté et élevé près d'eux une

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jeune personne très-intéressante, mademoiselle lna, comtesse de Holck. Le fils de mon ami se montra digne de lui plaire, et le projet de cette union, qui s'effectua deux ans après, fut une des plus grandes consolations que pût recevoir la comtesse Julie.

Les réunions de famille au château d'Emkendorf étaient, surtout en hiver, nombreuses et très-intéressantes. Notre ange tutélaire Jacobi y venait souvent, ainsi que son ami Vanderbourg, mort après avoir été membre de l'Institut de France, auteur des poésies de Clotilde et d'une bonne traduction d'Horace. Cet ancien officier de marine, émigré dès la première année de la révolution et son camarade M. de Blois, avaient été, comme moi, accueillis par le philosophe Jacobi, présentés à ces respectables familles, et honorés de la même hospitalité. Quelques professeurs distingués de l'université de Riel, des hommes de lettres , tels que le poète Foss , le célèbre Klopstok, Nieburg, et plusieurs autres d'un mérite également reconnu, formaient, à cette époque, un cercle fort remarquable d'hommes dont les talents, les opinions véritablement libérales, la douce philosophie et la saine politique ornaient et honoraient le Holstein. On aurait peut-être vainement cherché en Europe un tel faisceau de lumières, une si bonne école de phi-

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losôphie pratique. Nous y représentions l'école française et nous y apportions un faible contingent. Le moindre était, sans doute, le mien ; car Portalis avait un fonds inépuisable, et son éloquence entraînante était soutenue par la force et la profondeur des pensées. Il dictait alors à son fils l'ouvrage que celui-ci a publié depuis : De l'usage et de Vabus de V esprit philosophique. Il improvisait quelquefois des discours sur des sujets qui lui étaient donnés par la comtesse Julie, et mes répliques servaient à animer son excellente discussion. Quatremère de Quincy, un de nos coaccusés, étant venu aussi chercher un asile sur cette terre hospitalière , Jacobi étendit également sur lui son inépuisable obligeance : il l'attira à Eu tin, où le ministre comte Frédéric de Stolberg s'empressa d'accueillir et de protéger un des littérateurs français les plus distingués par son goût pour les arts et ses profondes connaissances. Ses fameuses lettres sur l'enlèvement des monuments et chefs-d'œuvre de l'Italie l'avaient déjà rendu célèbre en Allemagne, et le recommandaient auprès de tous les amis des lettres et des beaux-arts.

Je passai à Tremsbùttel, avec ma femme et ma fille, les premiers mois de l'année 1799; elles ne pouvaient prolonger plus longtemps leur séjour hors de France. Autant leur arrivée m'avait III. 1 1

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comblé de joie, autant cette nouvelle sépara tioh me fut pénible : je les accompagnai jusqu'à Hambourg, d'où elles partirent vers la fin du mois d'avril : ma femme avait déjà un premier soupçon de son état de grossesse; et je pouvais espérer que le vœu de la comtesse Louise de Stolberg que j'eusse un fils qui fût un gage de mon souvenir de Tremsbùttel , serait accompli. Le comte Christian fit promettre à madame Dumas que cet enfant, si c'était un garçon, porterait son nom.

Je me trouvai si isolé, après le départ de ma femme et de ma fille, que je sentis le besoin de me faire une occupation sérieuse, de me donner une tâche à remplir. J'avais remarqué que les journaux français et allemands, en rendant compte des événements de la guerre, ne mettaient aucune suite, aucun raisonnement militaire dans leurs relations. Les ouvrages périodiques publiés dans le nord de l'Allemagne (si l'on en excepte le Spectateur du nord, la Minerva d Archenholtz) ri 'étaient guère plus satisfaisants. Je conçus l'idée de résumer les divers rapports officiels , avec le titre de Précis des événements militaires y et d'y joindre quelques vues générales sur la situation respective des puissances belligérantes. Je fis paraître chez le libraire Perthès le prospectus de cet ouvrage : il eut assez de

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succès : je fus surtout encouragé à le continuer par mon honorable ami Alexandre de Lameth, qui m'aida de ses conseils, de ses lumières, et voulut bien y coopérer par la composition de quelques notes historiques très-intéressantes qui donnèrent plus de prix à mes premiers essais. C'est le même ouvrage que j'ai continué depuis, lorsque après la restauration, j'ai fait de cette occupation un agréable emploi des loisirs de ma retraite. J'en avais publié à Hambourg vingt-quatre numéros, qui, refondus et corrigés d'après des matériaux plus sûrs et plus authentiques que ceux que j'avais pu me procurer à Hambourg, ont formé les deux premiers volumes de l'ouvrage. Ces essais historiques comprennent, en dix-neuf volumes in-8°, une période de dix années, depuis le congrès de Radstadt, en 1797, jusqu'à la paix de Tilsitt, en 1807. Je retirai de cette occupation quelques avantages pécuniaires, et cette ressource me fut très-précieuse, à cause du mauvais succès des affaires de la maison à laquelle je m'étais associé. Je me plais aussi à rappeler que j'eus la satisfaction de réserver sur ces modiques bénéfices une somme de cinquante louis que j'envoyai à ma femme pour subvenir aux frais de ses couches. Telles avaient été nos pertes et la réduction de notre petite fortune, que cette ressource lui fut précieuse.

l(>4 RÉUNION AVEC LES PRISONNIERS û'OLMUTZ.

La composition des numéros de ce journal m'obligeait à faire de fréquents voyages à Hambourg; j'y louai un appartement, et j'obtins la permission d'y séjourner. Le temps qui use tout, et la situation embarrassante dans laquelle les fautes du directoire l'avaient précipité , avaient rendu moins ardentes les persécutions du 1 8 fructidor, du moins hors des limites du territoire. Satisfait de laisser périr dans les déserts de Sinamary ceux d'entre nous qu'il avait pu atteindre le jour même de la révolution, le directoire s'était borné à exiler à l'île d'Oléron les proscrits qui , plus tard , avaient été découverts et arrêtés ; il ne prenait plus aucun souci de ceux qui, comme moi , Portalis , Quatremère de Quincy et quelques autres, avaient trouvé un asile chez l'étranger.

Le sage gouvernement danois accueillit aussi d'autres proscrits, victimes d'une faction non moins intolérante, non moins cruelle que celle sous laquelle gémissait la France. Les prisonniers d'Olmûtz, dont la délivrance fut un des fruits des victoires du général Bonaparte et du généreux emploi de son influence, vinrent se réfugier sur cette terre hospitalière. Le général la Fayette , Latour-Maubourg et Bureaux de Pusy, s'étaient établis au château de Lemkûhl : ils y avaient réuni leur famille. Je m'empressai d'aller

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