‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 59 sur 247 · RÉCITS DU COLONEL RAMEL · texte numérisé non relu

RÉCITS DU COLONEL RAMEL

les féliciter , et de prendre part à cette fête patriarcale; j'écoutais avec un vif intérêt le récit des persécutions qu'avaient éprouvées mes amis pendant leur dure captivité, et c'est avec le même sentiment qu'ils m'entendaient raconter les événements qui n'étaient que la conséquence de leurs propres malheurs; nous avions tous été frappés du même coup, nous nous consolions par la conscience de la pureté de nos intentions ; nous formions les mêmes vœux, nous nous soutenions par les mêmes espérances.

Ainsi s'écoula, entre mes occupations littéraires et les soins de l'amitié , la dernière année de mon exil. J'avais rencontré à Hambourg , et j'amenai à Tremsbùttel , le brave colonel Bamel , qui s'était échappé avec les généraux Pichegru et Willot de leur horrible prison de Sinamary. Plusieurs de ceux qui avaient été déportés avec lui , et entre autres mon ami Tronçon-Ducoudray , y avaient déjà péri. Ramel , accueilli par mes hôtes , comme un malheureux naufragé , nous fit le récit de ses longues souffrances, et de celles de ses compagnons. Je l'écoutais avidement. Il avait de l'esprit naturel ? mais peu d'instruction et peu d'ordre dans les idées. Il abusait peut-être un peu trop du droit des voyageurs ; il exagérait en racontant ses aventures ; mais il y avait dans les horreurs de cette captivité tant

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de choses frappantes de vérité , et faites pour intéresser les hommes justes et sensibles, que je Fengageai à publier une relation. Tétais certain qu'une vive peinture des souffrances des déportés à Sinamary réveillerait la sympathie nationale pour des malheurs si peu mérités , et ne pouvait qu'être ultérieurement très-utile à notre cause. Ramel n'était point en état de faire un tel écrit dans ce but et avec le style convenable aux circonstances : je me chargeai de ce soin; à mesure que je l'interrogeais, je prenais, des notes ; je dessinai même , d'après ses souvenirs , un plan figuratif et presque idéal des localités de la position respective des cases qu'habitaient les déportés dans ce séjour pestilentiel. Je rédigeai ensuite la relation sur ces documents, et je la fis imprimer sous le nom du colonel Ramel. Peu de temps après, il désira de se rapprocher des frontières de France, et partit pour la Hollande : Pichegru était resté en Angleterre , Willot passa par Hambourg pour se rendre en Italie. Je ne tardai pas à apprendre que Ramel avait publié une seconde édition de sa relation , édition dans laquelle il avait fait insérer plusieurs détails qui ne se trouvaient pas dans la première. J'ai conservé un seul exemplaire de celle-ci , qui fut bientôt réimprimée et très-répandue en France. Ainsi que je l'avais prévu, cet écrit fut

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lu avec avidité , et ranima l'opinion publique en notre faveur. Mais il déplut beaucoup à ceux qui , par timidité , s'étaient rangés dans le parti du directoire, et qui, voulant à leur tour s'emparer du pouvoir qui lui échappait, cherchaient à se concilier , par une modération affectée , le suffrage des gens de bien.

A cette époque (vers la fin de l'année 1799), le désordre dans les finances , l'épuisement des ressources, la divergence et la nouvelle division des partis, la discorde entre les directeurs, les revers des armées en Italie et sur le Rhin , balancés seulement par la mémorable victoire de Zurich, où Masséna sauva la France, déterminèrent le général Bonaparte à abandonner son expédition d'Egypte. En observant, quoique d'un point de vue éloigné, ces causes de désorganisation, il jugea d'un coup d'oeil leurs effets et la maturité des circonstances. A peine eut-il touché le sol de la France qu'il en fut considéré comme le libérateur; sa seule présence refoula la terreur dans le cœur des terroristes. Il trouva tous les autres partis disposés à lui décerner le pouvoir dictatorial. Secondé par les chefs de l'armée, et sûr de l'obéissance des soldats , il osa frapper le coup d'État du 1 8 brumaire , et prit , avec le titre de premier consul, les rênes du gouvernement de la république. Il maintint les formes appa-

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rentes de la représentation nationale dans le pouvoir législatif; niais, en interdisant aux deux chambres toute discussion publique, en imposant à la tribune et à la presse un silence absolu , il ne conserva que la dénomination chimérique et la vaine image d'un gouvernement républicain : il se fit dictateur, et, sous le titre de premier consul, il exerça l'autorité souveraine sans contrôle: il n'attenta point à la liberté, puisqu'elle n'existait plus ; il étouffa le monstre de l'anarchie; il sauva la France, et ce fut le plus beau de ses triomphes.

Aussitôt que nous apprîmes cette nouvelle révolution, nous conçûmes l'espoir de notre prochain rappel. La part qu'y avaient prise plusieurs de nos amis restés dans les deux conseils, et dont les sentiments et la prudence nous étaient bien connus, la politique naturelle du dictateur, qui devait l'engager à s'appuyer sur l'opinion nationale, et à faire la paix publique par la fusion des partis, ne nous permettaient pas d'en douter. J'étais à Hambourg lorsque les premières nouvelles de cet événement y parvinrent, et je me hâtai de les transmettre à mon ami Portails. J'ai conservé la lettre qu'il m'écrivit à cette occasion , et dans laquelle , en partageant mon opinion sur les conséquences de la révolution du 1 8 brumaire, il blâmait les mesures de rigueur

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que le dictateur avait prises contre les jacobins : « Pour les tuer, me disait-il, il suffît de sourire « aux honnêtes gens; les mesures de justice sont

« trop lentes » *

Aussitôt que nous reçûmes l'avis officiel du rappel des proscrits, nous nous disposâmes à quitter cette heureuse terre, vierge encore des horreurs de la guerre, et qui nous avait été si secourable. J'allai faire mes adieux, à Tremsbùttel, à toute l'illustre famille des Stolberg et à leurs amis, le cœur plein de joie, et pourtant aussi de regrets de me séparer d'eux , me promet* tant bien de revenir, quand les circonstances le permettraient, leur porter de nouveau le juste tribut de ma reconnaissance et de celle de ma famille. Avant de les quitter, j'eus la satisfaction de leur annoncer que ma femme était accouchée le i4 décembre 1799, d'un fils, et que je comptais bien leur présenter un jour le filleul du comte Christian de Stolberg. Madame Dumas, n'ayant pu avouer sa grossesse et rompre son divorce, mon fils dut être présenté aux registres de l'état civil comme fils de père inconnu. Quelque répugnance que montrât ma femme pour un tel acte, la loi le voulait ainsi; elle dut s'y sour mettre, et l'état civil de mon fils ne put être rétabli que lorsqu'à mon retour je le reconnus par un nouveau mariage.

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