‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 7 sur 247 · S ARRESTATION A YVETOT · texte numérisé non relu

S ARRESTATION A YVETOT

hésitation de plusieurs des municipaux, et l'un d'eux ayant observé que deux commissaires de la nouvelle convention venaient de passer pour se rendre au Havre avec une mission extraordinaire, je repris la parole et je proposai d'écrire moi-même aux deux commissaires, mes anciens collègues , Lacroix et Aréna , pour leur faire connaître cet incident, et je fis observer à ceux qui voulaient que je fusse reconduit immédiatement à Paris , que c'était un court délai , et qu'ils seraient à temps de prendre ce funeste parti si les commissaires l'approuvaient. Ils délibérèrent en tnaprésence> et décidèrent qu'on enverrait, à mes frais, un courrier aux deux commissaires, et qu'en attendant leur réponse > je serais gardé à vue. J'écrivis ma lettre sur le bureau de la municipalité. Je fus mis sous la garde du commandant de la garde nationale, qui) avec une forte escorte, nous fit traverser la foule qui entourait la municipalité, et me conduisit dans une auberge où je dus attendre le retour du courrier expédié pour le Havre. On plaça des sentinelles autour de l'auberge, et jusqu'au corridor qui conduisait à la chambre que j'occupais, et dont la porte resta ouverte. Ce commandant de la garde nationale ne me quitta point. Il eut pour moi les plus grands égards* Je n'eus point de peine à l'intéresser, et je pus comprendre, dans

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nos conversations, que si quelque moyen de salut dépendait de lui, je pouvais compter sur ses bonnes dispositions. Je passai vingt-quatre heures dans cette anxiété, et le lendemain, vers trois heures, nous vîmes arriver dans une berline Lacroix et Aréna, qui accoururent de leur personne pour me dégager. Aussitôt qu'ils avaient reçu le compte rendu par la municipalité d'Yvetot, ainsi que ma lettre, ils n'avaient pas balancé un instant. Us avaient eu même l'obligeance d'aller eux-mêmes rassurer ma belle-mère et ma femme. Je fus touché comme je devais l'être de ce loyal procédé. Lacroix, ancien militaire, était avec moi membre du comité. Je connaissais moins Aréna. L'un et l'autre étaient fort liés avec Danton. J'ai toujours gardé un souvenir reconnaissant du service important qu'il m'avait rendu, et ce souvenir s'est surtout réveillé et m'a fait déplorer leur erreur et leur funeste fin : on sait trop que l'un et l'autre ont péri sur l'échafaud. « Partez, partez sur-le-champ, me dirent-ils en « m 'abordant. Nous avons dit à la municipalité « que si l'on attentait, même indirectement, à « l'inviolabilité des députés pendant le laps de « temps qu'elle leur est garantie, la république re- « présentative ne serait plus qu'une chimère « Mais la fermentation est telle, et les esprits « sont si divisés, qu'un peu plus tard nous ne

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« pourrions répondre de rien. Ne vous arrêtez « point au Havre. Tâchez de passer en Angleterre « le plus tôt que vous pourrez. Nous fermerons « les yeux , c'est tout ce que nous pouvons faire. » Ils me conduisirent eux-mêmes à ma voiture et

me suivirent de près. J'arrivai au Havre vers deux heures du matin. Madame Dumas entendant ma voiture s'arrêter, vint elle-même ouvrir la porte de la rue, me mena à sa mère et au lit où mes deux petites filles dormaient paisiblement. Cet instant de bonheur effaça tous les chagrins , toutes les tribulations que j'avais essuyées depuis un an. Ce n'était déjà plus qu'un songe.

Après quelques heures d'un doux repos chèrement acheté, mon premier soin fut d'aller trouver mon ami Charles de Lametb, qui venait de se réunir aussi à sa femme et à sa jeune fille; il m'attendait avec impatience. Nous nous con- ' certâmes sur les moyens de passer en Angleterre avec nos femmes et nos enfants. Des négociants de nos amis, et surtout M. Delalanne, correspondant de Charles Lameth, s'en étaient déjà occupés. Le capitaine d'un brick anglais, qui sous deux jours devait mettre à la voile, se chargea, moyennant une forte rétribution, de nous transporter à Douvres. Mais comme, avant la sortie du port, on faisait, dans chaque bâtiment,

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de quelque nation qu'il fût, une recherche rigoureuse pour empêcher les émigrations et l'exportation du numéraire , il fallait trouver un moyen de nous soustraire à cette recherche. Il y avait sur la rade extérieure une telle vigilance, que nous ne pouvions hasarder, quand même l'état de la mer l'aurait permis, de rejoindre le bâtiment au dehors; nous eussions infailliblement été arrêtés. On imagina de faire, dans l'entrepont du bâtiment, à la séparation de la chambre du capitaine, une double cloison, dans laquelle on put trouver à peine l'espace nécessaire pour y faire asseoir nos deux femmes et nos trois enfants. Mais il fallait, pour ôter toute espèce de soupçon, qu'après les y avoir enfermés, les planches fussent soigneusement rejointes, clouées, et qu'on y suspendît des hamacs, des armes, ou d'autres effets. Deux autres cachettes séparées, pour Charles Lameth et moi, furent aussi pratiquées entre les membrures et les bordages du bâtiment. Lorsque tout fut prêt, nous nous rendîmes tous à bord , la nuit, et avec beaucoup de précaution. Le bâtiment était encore dans le bassin. Il nous fallut attendre la marée. Pendant que le bâtiment se dégageait du bassin et s'approchait de l'entrée du port, nous nous plaçâmes chacun dans les cachettes qui avaient été préparées.

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