‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 8 sur 247 · EMBARQUEMENT AU HAVRE · texte numérisé non relu

EMBARQUEMENT AU HAVRE

On cloua les planches qui les masquaient, et je me souviens que chaque coup de marteau me retentissait au cœur. C'était un peu avant la sortie du port , et pendant que le bâtiment se halait le long de la jetée en virant au cabestan, que se faisait la visite. Les vents étaient au sudouest, et la mer très-houleuse rendait la manœuvre lente , difficile , et non sans quelque danger. Un assez grand nombre de curieux, parmi lesquels s'étaient mêlés nos amis, aidaient au halage. Je ne dois pas oublier que la famille de Beaumarchais et son intéressante fille Eugénie, déjà promise à mon beau-frère Delarue, se trouvaient dans ce groupe qui nous aidait à sortir du port. Le tumulte des matelots qui viraient au cabestan , le mouvement que faisaient dans l'entrepont les commissaires de la municipalité et les soldats qui les escortaient , les cris répétés sur le rivage, ceux de nos femmes et de nos enfants que le mal de mer tourmentait et qui ne respiraient plus que difficilement dans leur étroite prison, me décidèrent à briser les planches qui me séparaient de l'entrepont et à renverser, non sans fracas , une étagère qu'on y avait appliquée pour mieux masquer la cachette, et sur laquelle se trouvaient des porcelaines, des verres et des bouteilles. J'allai à la cloison. Elle était intacte, et après avoir reconimaudé à

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nos femmes d'empêcher le cri des enfants et de prendre patience encore quelques instants , je montai sur le pont : les commissaires y étaient encore. Je. me mêlai avec les matelots qui viraient au cabestan; et peu d'instants après, le capitaine fit servir les voiles, et nous dépassâmes rapidement le inusoir. Avec quel empressement nous aidâmes, Charles Lameth et moi, à arracher la cloison ! Il en était temps. Ces dames étaient évanouies, et nos petites filles ne respiraient presque plus.

La nuit se fit. Elle était sombre. Les vents fraîchirent du sud-ouest. La mer était grosse et tout annonçait une tempête. Quoique nous eussions vent arrière, le bâtiment, mauvais marcheur, ne fuyait point à la lame; nous étions talonnés par des coups de mer, et nous souffrions beaucoup du roulis. Nos femmes et nos petites filles étaient exténuées , lorsque , après cette longue nuit, nous nous trouvâmes au point du jour à la vue de Douvres. Le capitaine du bâtiment, dont la destination était pour un port de Norwége, refusa de tenir ses engagements et de nous déposer à Douvres, parce que, disait-il, les vents et l'état de la mer ne lui permettraient pas de sortir du port. A force de prières et de menaces, nous obtînmes qu'il mettrait en panne dans la rade de Deal , qu'il appellerait des pilotes

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et tâcherait de nous faire débarquer avec nos effets. Cette opération faite toutefois , nous nous séparâmes sans accident du bâtiment, et dans quelques minutes nous abordâmes. sur la grève devant le village de Deal. Après nous être un peu restaurés dans une auberge, et avoir oublié notre orageuse traversée, nous partîmes pour Londres, où nous descendîmes à l'hôtel de *** dans Piccadilly. Nous y fûmes bientôt rejoints par le duc et la duchesse d'Aiguillon, qui s'étaient embarqués à Boulogne-sur-mer. Après quelques jours de repos, et de courses pour nos affaires, nous allâmes nous établir dans une maison de campagne à Hackney. Nous convînmes d'y vivre à frais communs en famille, et sans former encore aucun autre projet. Nous n'étions occupés que des malheurs de notre patrie , et nous allégions les chagrins de l'exil par la satisfaction d'avoir du moins sauvé ce que nous avions de plus cher. Nous avions visité la ville et ses principaux monuments; nous faisions des excursions dans la campagne, belle encore pendant le mois d'octobre, et nous revenions trouver, dans notre petit cercle, des consolations que tant d'autres de nos compagnons nous auraient enviées.

Cette sécurité fut bientôt troublée par un accident imprévu. Charles Lameth, l'un des membres de la minorité de la noblesse les plus pro-

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nonces dans le parti patriote, avait eu plusieurs affaires d'honneur pendant le cours de la session de l'assemblée constituante. Provoqué une troisième fois par le chevalier de Blot, et ne voulant pas favoriser les desseins des ennemis de la révolution en hasardant de laisser son poste vacant , il n'avait accepté le défi du spadassin qu'à leur première rencontre après la session. Le chevalier de Blot, qui se trouvait à Londres, lui adressa un cartel, et se rendit à Hackney au jour et à l'heure convenus. Il avait pris pour témoin le chevalier de Chabannes, notre ancien compagnon d'armes en Amérique. Le duc d'Aiguillon servit de témoin à Charles Lameth, qui reçut un coup d'épée dans le ventre, moins dangereux que nous le crûmes d'abord. L'affaire fut ainsi terminée.

Nous comptions passer l'hiver tranquillement dans cette solitude. Mais les nouvelles que nous reçûmes vers la fin de novembre firent changer nos premières résolutions. Les décrets fulminés par la convention contre les émigrés, les lois de confiscation nous obligèrent à nous séparer de nos femmes et de nos enfants, sous peine de sacrifier leur existence et celle de nos familles. Je fus le premier à tenter le retour en France , parce que mon respectable beau-père, M. Delarue, allait être arrêté et gardé en otage , jusqu'à ce que ma présence sur le territoire français eût été constatée.

iG RENTREE EN FRANCE.

Je me décidai à retourner au Havre; mais je n'osai emmener avec moi ma femme et mes deux filles avant d'avoir préparé leur rentrée et leur avoir ménagé un asile sûr. Je me rendis donc à Portsmouth, où je frétai un paquebot pour moi seul, et un second pour madame Dumas et mes deux petites filles qui devaient me suivre deux ou trois jours après. Ma traversée fut prompte et heureuse. Je débarquai sans être aperçu, et j'allai d'abord chez M. Delalanne, où j'occupai un petit belvédère d'où je pouvais découvrir la rade et l'entrée du port. Après avoir passé trois jours dans la plus cruelle anxiété, le temps étant très-orageux , je vis paraître le paquebot portant au haut du mât le signal convenu. Il entra dans le port, et accosta la jetée du sud sur un point assez écarté du côté de la citadelle. J'en vis sortir ma femme, mes enfants, et une bonne anglaise qu'elle emmenait avec elle, et qui plus tard nous embarrassa beaucoup. J'allai les joindre, et je les conduisis dans la maison de mon correspondant, M. Delavigne, qui eut la loyauté de nous recevoir, et qui, de concert avec le maire du Havre, mon ancien et digne collègue à l'assemblée législative, M. Christina, me rendit toute sorte de bons offices. J'aime à lui consacrer ici un témoignage de ma recon^ naissance. M. Delavigne, dont les opérations de

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commerce étaient alors très-prospères t éprouva depuis, comme tant d'autres négociants, de grands malheurs. 11 a aujourd'hui la consolation de voir les succès- bien mérités de ses fils, alors enfants presque au berceau.

Lorsque, par les soins de ces dignes amis, j'eus fait bien établir légalement notre séjour non interrompu dans la ville du Havre, et que je pus rendre ma femme et mes enfants à leurs parents, je songeai à mon propre salut. Je restai caché au Havre pendant le reste du mois de décembre, et jusqu'à la fin de janvier 1793. Je correspondais avec mon ami Théodore Lameth, qui était rentré à Paris, et avait, de son côté, ménagé le retour de sa belle-sœur, la comtesse Charles, et de la duchesse d'Aiguillon, avec leurs enfants. Charles Lameth et le duc d'Aiguillon se réfugièrent à Hambourg, où, s'étant réunis, ils formèrent une petite maison de commerce pour s'assurer d'un asile. Ainsi fut dispersée notre petite société de Hackney.

Cependant la recherche des proscrits était partout si Vive, que je fus averti que je ne pouvais rester plus longtemps au Havre sans y être découvert et poursuivi. Un de mes collègues à l'assemblée législative, des plus distingués par ses lumières et son caractère, Vimar, qui fut depuis sénateur et pair de France, et qui avait beau- III. a

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coup d'influence et beaucoup d'amis dévoués dans son département (la Seine-Inférieure), se chargea, sur la proposition de Théodore Lameth, de me trouver une retraite sûre, pourvu que je consentisse à ne conserver aucune relation qui pût compromettre ceux qui voulaient bien me recevoir. M. Goux, son neveu, juge de paix dans le canton de Neufchâtel, habitait une petite maison de campagne sur la lisière de la foret d'Éady. Il n'avait près de lui qu'une nièce, ancienne religieuse, une servante et un vieux domestique. Je me rendis d'abord à Rouen , et , sans m'y arre» ter, j'allai seul, à pied et de nuit, présenter à M. Goux la petite lettre d'introduction que m'avait remise mon honorable collègue Vimar. Il faut s'être trouvé dans une telle situation pour sentir tout le prix d'une semblable hospitalité. M. Goux me reçut et me traita comme il aurait reçu et traité son frère.

C'était un homme très-éclairé, véritable philosophe pratique, de mœurs fort douces. Sa fortune était médiocre. Il vivait frugalement. Sa petite maison était proprement tenue. Sa nièce, âgée d'environ quarante ans, et qu'il aimait tendrement, était une personne spirituelle, gracieuse, et d'une grande égalité d'humeur. Ses opinions n'étaient autres que celles de son oncle, et celles-ci absolument les miennes. Je fus donc

ASILE CHEZ M. GOUX. ig

aussi heureux dans cette solitude qu'il fut possible de l'être dans de telles circonstances et dans la disposition d'esprit où j'étais. Je trouvai quelques bons livres dans la petite bibliothèque de M. Goux. J'essayai de reproduire de mémoire un plaidoyer que j'avais écrit au Havre pendant le

procès du roi, et que je destinais Triste et

vaine occupation qu'interrompit la nouvelle de la catastrophe

La mort de Louis XVI fut, on ne le sait que trop , bientôt suivie de la plus mémorable expia* tion d'un si grand crime , l'hécatombe de tous les gens de bien qui n'avaient pas su nous aider à le prévenir, et le massacre confus et mutuel des juges bourreaux de ce malheureux prince*.

La sanguinaire domination, les fureurs, l'agitation des remords, les recherches des agents de la terreur furent telles, qu'il n'y eut plus pour les constitutionnels d'asile assuré. Nos têtes étaient véritablement mises au prix le plus haut, puisque nul ne pouvait nous faire partager son toit sans hasarder la sienne.

M. Goux me conseilla de ne rien écrire, de ne laisser aucune trace, et je suivis ses sages conseils. Je ne sortais guère de la maison que pour prendre un peu d'exercice en m'égarant quelquefois dans la foret voisine. Ma conversation, pleine de tendres souvenirs, paraissait être agré$*

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