‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 91 sur 247 · POSITION. DES CORPS AUTRICHIENS. SI · texte numérisé non relu

POSITION. DES CORPS AUTRICHIENS. SI

loyauté de la part de l'ennemi , qu'on rie saurait considérer comme une ruse de guerre, ne lui avaient ravi le succès le mieux mérité-

Je pris une part si active à l'exécution du plan de campagne du général Macdonald, et je partageai si vivement ses regrets de n'avoir pu la terminer, comme il l'espérait, par une brillante victoire, que je ne puis më défendre de rappeler ici le résultat de nos combinaisons, résultat d'ailleurs complètement obtenu , et la singulière coïncidence du fait qui sauva une partie considérable de l'armée autrichienne ( environ vingt mille hommes), et paralysa l'action et les mou» vements de l'armée des Grisons.

Les. corps autrichiens commandés par les généraux Wuckassowich , Davidowieh et Laudon , forcés d'évacuer le haut Tyrol occidental, soit par .les progrès de notre armée du Rhin , soit par les attaques deâ divisions Baraguay et Morlot, dont j'ai parlé ci-dessus, s'étaient jetés dans le Trentin, et menaçaient l'aile gauche de l'armée d'Italie commandée en chef par le général Brune. Celui-ci leur avait opposé les deux divisions sous les ordres du général Moncey , qui , remontant la vallée de L'Adige , les avait chassés de positions en positions, et les avait acculés à la position de la Pietra. C'est au moment même où le général Moncey allait les y attaquer en

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front et de vive force , que le général Macdonald arrivait à Trente , et se disposait à les couper de la vallée de la Brenta, en se portant sur Le* vico. Quelle ne fut pas sa surprise et son désappointement, lorsqu'il apprit que le général Moncey, trompé par une fausse déclaration officielle d'un prétendu armistice, venait de permettre aux généraux autrichiens d'évacuer la position de la Pietra, et de se retirer par lq Brenta, pour se rallier à l'aile droite de l'armée du général Bellegarde ! Lç brave et loyal général Moncey ignorait et n'avait pu deviner la rapidité des der-> nières marches de l'armée des Grisons, et la situation critique où se trouvait le général Laudon. Si celui-ci avait été retenu quelques heures de plus à la Pietra , toute retraite lui était coupée , et ce corps tout entier , qui ne s'échappa que par un sentier presque impraticable , à la faveur d'un faux armistice , eût été contraint de mettre bas les armes.

Macdonald établit son quartier général à Trente, et laissa le général Moncey, renforcé d'une division de cavalerie, sous les ordres du général Davoust, poursuivre dans la vallée de la Brenta les corps autrichiens sous les ordres du général Laudon. Mais ils avaient déjà gagné une marche, et leuf arrière-garde put à peine être atteinte à Bassano. Nous apprîmes, peu de jours

OCCUPATION DU TYROL. ai5

après, l'armistice conclu à l'armée d'Italie, et dans lequel se trouvait comprise l'armée des Grisons : c'est cet armistice dont le premier consul fut si mécontent, parce que le général Brune n'avait pas obtenu la reddition de Mantoue, condition qu'il exigea absolument, et qui ne fut consentie par l'Autriche que dans le nouvel armistice conclu à Lunéville.

Notre tâche était remplie; car nous étions réduits sur notre gauche, du côté du Tyrol, à une inutile observation , et sur notre droite nous étions dépassés par les mouvements de l'armée du général Brune. L'armistice de l'armée du Rhin ayant stipulé l'entière évacuation du Tyrol par les troupes autrichiennes, et l'occupation de ces provinces par de simples sauvegardes françaises, je reçusl'ordre de me rendre à Bautzen, pour y conférer sur l'exécution de cette clause, avec le général marquis de Chasteler, qui, jusque-là, avait exercé le commandement supérieur dans tout le Tyrol. J'eus fort à me louer de son accueil, et j'eus beaucoup à profiter de l'intéressaïite conversation de cet officier général, l'un de ceux qui se sont le plus illustrés dans l'armée autri*

chienne.

De retour à Trente, je reçus du général Macdonald une nouvelle preuve de confiance ; il me chargea d'aller au quartier général du

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général Moreau, établi à Saltzbourg depuis l'armistice de Steyer, afin de concerter avec lui la part que devait prendre l'armée des Grisons aux opérations de l'armée du Rhin , en débouchant par la vallée de la Drave, dans le cas d'une prochaine rupture de l'armistice. J'étais accompagné par l'un des aides de camp du général Moreau, le colonel Lenormand, qu'il avait envoyé auprès du général Macdonald, pour lui faire connaître les diverses positions de ses troupes dans la haute Autriche, et ses projets ultérieurs. Nous traversâmes le Tyrol en suivant la route du Brenner : c'était vers la fin de janvier ; j'admirai les travaux exécu tés sur cette belle route, l'une des artères de la monarchie autrichienne, et le soin avec lequel elle est maintenue constamment ouverte par des corvées de paysans, malgré les neiges et les glaces dont ses hautes sommités sont encombrées. Je passai à Inspruck où je rencontrai le général de cavalerie Nansouty, auquel le général Moreau avait confié le commandement de toutes les sauvegardes françaises qui stationnaient dans tout le Tyrol , conformément aux stipulations de l'armistice. Avant de quitter la capitale, j'allai visiter le magnifique et singulier tombeau de l'empereur Maximilien , orné d'une suite de bas-reliefs, précieusement sculptés, qui représentent les actions les plus remarquables

MISSION PRÈS DU GÉNÉRAL MOREAU. Sa 1 7

du prince, et les faits les plus mémorables de son règne. Autour du tombeau, qui se trouve au milieu du chceur de la cathédrale, on voit les statues en bronze de tous les souverains de l'Europe qui furent ses contemporains : ces statues sont de grandeur naturelle, et semblent, par leur attitude, être venues là rendre hommage à la mémoire de ce prince.

Je suivis la route d'Inspruck à Saltzbourg, laissant à gauche la forteresse de Kuffstein, que nos troupes occupaient. En arrivant à Saltzbourg, je descendis chez mon frère Saint-Fulcrand, qui, ainsi que je l'ai dit, était l'un des munitionnaires généraux de cette armée. Je me rendis au quartier général, où je reçus du vainqueur de Hohenlinden le plus obligeant accueil. La mission dont j'étais chargé me retint quelques jours près de lui , et me donna l'occasion de l'entretenir fréquemment: Les divers événements de là guerre, la situation générale des affaires furent le sujet de nos conversations. Son mécontentement, sa jalousie de l'ascendant qu'avait pris le premier consul, son opposition alors toute républicaine, perçaient dans tous ses discours. Moreau était loin de connaître et d'apprécier le génie de Napoléon, son immense capacité, sa flexibilité, son esprit de ressources , sa profonde science de l'art de la guerre. Toutefois, il rendait justice au

Sl8 MISSION PRÈS DU GÉMÉKJLL MORE AU.

grand talent qu'avait déployé celui qu'il considérait comme son rival. Il me disait un jour : « Pour « la conception des plans, pour la conduite des « grandes opérations, et pour la politique de la « guerre, c'est notre maître à tous. Mais pour la « guerre méthodique, sur un théâtre déterminé , « pour la partie d'échecs, c'est autre chose; là, « je crois valoir mieux que lui. »

Je mis à profit mon séjour au quartier général de l'armée du Rhin, où se trouvaient réunis les généraux et les officiers supérieurs qui avaient pris la part la plus active aux opérations de la dernière campagne, et plus particulièrement à la victoire décisive de Hohenlinden. Le général Moreau prit soin de m'expliquer le plan qu'il avait conçu, et l'admirable précision avec laquelle ses dispositions avaient été exécutées. Il m'engagea à retourner dans le Tyrol par Munich, afin de reconnaître le champ de bataille. Je recueillis avec soin les notes et les détails que me donnèrent les principaux officiers de son état-major, le général Dessolles, les colonels Lamarque, Lahorie, Guilleminot, et plusieurs autres que, dès lors et depuis, de beaux faits d'armes ont rendus célèbres.

Le général Lecourbe avait aussi son quartier général à Saltzbourg, et j'eus grand plaisir à me faire raconter par lui-même sa campagne de

LE CHAMP DE BATAILLE DE HOHÉNLIirDEN. 31Q

Suisse. Il en parlait aussi bien qu'il l'avait faite. Sa grande intelligence, son audace et sa ténacité le rendaient éminemment propre à conduire la guerre de montagnes.

Je quittai Saltzbourg, prenant la route de Mu* nich. J'avais auprès de moi mon aicfe de camp le chef d'escadron Louis Rom eu f , qui avait été , ainsi que son frère Alexandre , aide de camp du général la Fayette. Cet excellent officier, qui fut toujours aussi un excellent ami , ne m'a presque jamais quitté , et, comme on le verra plus tard , j'eus la douleur de lui fermer les yeux sur le champ de bataille de la Moscowa. Avant d'arriver à Munich, nous traversâmes la forêt de Hohenlinden : la route était encore couverte des débris de la bataille. Je m'empressai, ainsi que le général More au me l'avait indiqué, d'aller trouver le général Richepanse, qui avait eu la plus grande part au succès de cette mémorable journée, ainsi que le général Walter, qui y avait été grièvement blessé. Richepanse était malade; il aurait voulu m'accompagner et me faire reconnaître lui-même le champ de bataille; il voulut bien charger ses aides de camp , les chefs d'escadron Mauc omble et Lapointe, de m'y conduire. Je suivis avec eux la marche du général Richepanse depuis son point de départ à l'extrémité de l'aile droite de la ligne française, jusqu'à

IIO LE CHAMP DE BATAILLE DE HOHENLINDEff.

Mattempôt, où il déboucha parla grande chaussée de la forêt, sur les derrières de l'armée autrichienne et bavaroise, pendant que le général Moreau, avec le centre de. son armée, attaquait de front la tête des colonnes qui débouchaient dans l'éclaircie de Hohenlinden, et que le général Decaen attaquait leur flanc gauche avec une seule brigade. C'est d'après cette reconnaissance du champ de bataille, d'après mes conversations avec le général Moreau, et les officiers qui, sous ses ordres , firent exécuter tous les mouvements qu'il avait tracés d'avance, enfin , d'après les pièces officielles et les divers ordres qui m'ont été communiqués par le général Dessolles, chef d'état-major de cette armée, que j'ai décrit cette bataille dans mes Essais historiques, ou Précis des événements militaires. Si je ne renvoyais fréquemment à cet ouvrage les lecteurs de . ces mémoires, il me faudrait transcrire des passages entiers, lorsque je voudrais rendre compte des événements dont j'ai été témoin oculaire.

En revenant à Trente, je suivis la route de Munich à Insprûck, et j'eus occasion de voir les fameux retranchements de Scharnitz sur la frontière du Tyrol : le marquis de Chasteller, sous la direction duquel ils avaient été construits, m'en avait parlé comme d'une impénétrable barrière. C'était la clef du Tyrol et le

PAIX DE LIJNÉVILLE. 221

nœud du système de défense. Il me sembla que, malgré l'avantage évident de la position et l'asr périté des montagnes à cet étroit passage , les retranchements pouvaient être tournés par leur appui de gauche; et en effet, cette attaque audacieuse fut exécutée avec un plein succès quelques années après par le maréchal Ney. Le général Lecourbe avait raison lorsqu'il me disait : « Les Autrichiens, pour défendre leur « grande citadelle du Tyrol, ont élevé partout « des fortifications ; ils ont barré les hautes «vallées, fermé toutes les passes : il y a des « chiusa à chaque pas. Nous leur ferons voir « que nos voltigeurs grimpent et descendent « partout où les chèvres peuvent passer, et ces « contrées hérissées de montagnes ne seront « pour nous qu'une plaine , un pays ouvert. »

Peu de temps après mon retour à Trente, nous y reçûmes la nouvelle de la paix de Lunéville, et Tordre de la dislocation de l'armée des Grisons. Le général Macdonald , qui m'avait comblé de témoignages honorables de sa satis* faction et de preuves d'amitié, me permit de le devancer à Paris. Je repris la route du Tyrol par Insprûck, et m'arrêtai quelques jours à Munich avec mes deux frères. Je ramenai avec moi . mon aide de camp, le chef d'escadron Louis Romeuf , et le jeune Alfred deLameth qui faisait

2!ia ENTRÊK AU CONSEIL d'ÉTAT.

près de moi le service d'ordonnance, le même qui fut depuis aide de camp du maréchal Soult, et périt si malheureusement en Portugal, assassiné par des brigands, officier d'une grande espérance, et que je considérais comme un de mes enfants.

De retour au sein de ma famille, au mois de mai 1801 , je fus bien accueilli par le premier consul, qui, sur l'obligeante sollicitation du général Macdonald , me nomma conseiller d'État en service ordinaire à la section de la guerre. Cette section était alors présidée par le général Lacuée , et j'eus pour collègues les généraux de division Brune, Gouvion- Saint -Cyr, Dessolles et Andréossy. Je pris une part irès-active aux nombreux travaux de la section de la guerre. Mes rapports furent remarqués par le premier consul; il me chargea particulièrement de traiter diverses questions importantes , relatives soit à l'organisation , soit à l'administration de l'armée. ie présidai une commission pour l'apurement de la comptabilité des Invalides, et une seconde pour celle des hôpitaux militaires. Je fus aussi pendatitquelque temps très-occupé de recherches et de rapports spéciaux qui servirent à l'arrêté des consuls sur la comptabilité de la solde et le nouvel établissement des revues.

L'inspecteur en chef aux revues, Daru, me

TRAVAIL SUR LA COMPTAMLITlL m'\

fut adjoint pour ce grand travail , et je dus à ses lumières et à son expérience la meilleure part du succès. Je fus à cette occasion fréquemment appelé auprès du premier consul , qui ne manquait jamais de discuter personnellement avec les conseillers d'État auxquels il avait confié l'examen d'une question d'administration, et descendait jusqu'aux moindres détails avec une admirable précision, sansjamais perdre de vue le but principal, l'ensemble et les moyens d'exécution.

Pour en donner un exemple authentique, je trancris ici une des lettres instructives qu'il m'adressait pour diriger mon travail :

« Paris i le 18 fructidor anix delà république « française.

« Au conseiller d'État Dumas.

« J'ai lu , citoyen , les observations du co- « mité que vous m'avez envoyées; il fi'y a rien. « de raisonnable.

« Le projet de règlement que vous proposez, « approche très^près du but. J'y trouve un peu « trop de laconisme .

« Le titre 1 er ne me paraît pas assez clair et « assez développé. Comme il doit servir de rè- « gles aux payeurs et aux différents fournisseurs, « je crois que ce règlement doit contenir autant « de titres qu'il y a de matières différentes.

« Vous trouverez ci-jointes quelques obser-

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