‹ Souvenirs du ... comte Mathieu Dumas, de 1770 à 1836, publ. par son fils [C. Dumas]Chapitre 93 sur 247 · ENTRETIEN AVEC LE PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LE PREMIER CONSUL

« la république soit lésée, les dépenses dudit « mois.

« Il sera bon que vous fassiez sentir aux « fournisseurs , aux payeurs , aux inspecteurs «eux-mêmes, dans le règlement, l'importance « de leurs opérations , puisqu'elles seront la' « base réelle des liquidations.

« Si nous venons à bout de faire un bon rè- « glement, et d'établir sur des bases solides la <c comptabilité de la guerre , la morale publique, « le trésor et le soldat y gagneront beaucoup.

« Pour le premier consul ,

« Signé, Bourrienne. »

Un jour, à la Malmaison, dans un de ces entretiens dont le souvenir est ineffaçable dans la mémoire de ceux qui en furent honorés, s'interrompant tout à coup, il me dit : « J'ai lu les premiers numéros du Précis des événements militaires, que vous avez publiés pendant que vous étiez à Hambourg. Vous devriez continuer cet ouvrage, et je pourrais faire mettre à votre disposition les matériaux qui vous seraient nécessaires. » Je répondis que puisque le premier consul avait bien voulu me remettre en scène au nombre des acteurs, je ne croyais pas devoir reprendre la plume ; qu'on cesserait de croire à mon impartialité , et que voulant servir avec toute III. i 5

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l'activité dont j'étais capable, je préférais de réserver les occupations littéraires pour le temps et les loisirs de la retraite. Ma sincérité ne parut pas déplaire au grand homme; mais un courtisan plus habile que moi n'eût pas manqué cette occasion de devenir son historiographe.

Vers cette époqpe, celle de la paix d'Amiens, le général Bonaparte ayant conçu la grande pensée de la création de la Légion d'honneur, forma une commission de cinq membres, sous la présidence du consul Cambacérès. Je fus appelé à faire partie de cette commission, dont l'objet était de développer les bases que le premier consul avait fixées, et de lui présenter un projet de loi qui renfermât les principales dispositions nécessaires pour fonder solidement cette institution. Je fus particulièrement chargé de tenir la plume et de recueillir pendant la discussion les éléments des divers rapports qui furent successivement soumis au premier consul. Je pris une grande part à ce travail; et lorsque la dernière rédaction du projet de loi eut été définitivement approuvée, je fus nommé l'un des commissaires du gouvernement , pour en soutenir la discussion, d'abord dans les conférences avec la commission du tribunat, et ensuite devant le corps législatif.

Nous rencontrâmes une vive opposition dans

le tribunat , où les opinions républicaines avaient de chauds partisans et d'habiles défenseurs. Le plus remarquable et le plus éloquent d'entre eux fut Savoye-Rollin , beau-frère de Casimir Périer : il attaqua la loi sur tous les points vulnérables avec une grande force de logique, et s'attacha à démontrer qu'elle renversait le principe vital de l'égalité politique et violait la constitution. La majorité du tribunat adopta la loi, et Lucien Bonaparte , l'un des tribuns, fut chargé d'en soutenir la discussion devant le corps législatif. Malgré les derniers efforts du parti démocratique, plus hardi et plus animé que le premier consul ne l'avait supposé, la création de la Légion d'honneur avait toute la faveur de l'opinion publique. Cette rémunération, également offerte aux services civils et aux services militaires , loin de choquer les bons esprits, était reçue comme le plus sincère témoignage du respect du gouvernement pour le principe de l'égalité politique , et comme le moyen le plus propre à l'affermir en effaçant jusqu'au souvenir des anciennes distinctions aristocratiques et héréditaires. C'est sous ce point de vue que le génie de Bonaparte avait considéré cette institution. Elle fondait, sans doute, un nouveau patriciat ; sa formation des cohortes était , il faut en convenir , toute monarchique et presque féodale : s'il osait l'entreprendre, c'est

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qu'il avait justement et profondément observé que, ni les plus salutaires innovations, ni les convulsions de l'anarchie , n'avaient pu changer les mœurs du peuple français; qu'elles étaient restées essentiellement monarchiques, et resteraient telles jusqu'à la dissolution de l'état social. On a dit avec vérité que la création de la Légion d'honneur fut la transition et le plus grand pas fait de la dictature à la monarchie absolue de l'empire.

Les vrais patriotes ont déploré que ce génie incommensurable n'ait jamais senti la nécessité de poser lui-même des limites à l'excès de sa puissance, en donnant la vie au gouvernement représentatif, dont il ne conserva que les formes, et pour ainsi dire la lettre morte. L'histoire dira si l'état de l'Europe, les intérêts et les passions des hommes de son temps lui laissèrent jamais le loisir et la possibilité de le faire. Sur ce point important les opinions des contemporains ont été très-divergentes : plusieurs de ceux que leur position avait mis en mesure d'observer de près sa marche politique et de pénétrer ses desseins , paraissent être convaincus que ce maître absolu a été lui-même maîtrisé par les circonstances; que toujours provoqué par d'irréconciliables ennemis, il ne pouvait affermir son gouvernement et fixer les destinées de la France qu'en combattant; qu'il lui fallait conquérir toujours pour

conserver les premières conquêtes de la république; et que s'il ne coupait jusqu'à la dernière tète de l'hydre des coalitions, il n'obtiendrait que des trêves passagères, et ne dicterait que de fausses paix. D'autres, l'accusant d'une ambition sans frein, disent que, parvenu par la gloire des armes , dont il était enivré et dont la nation n'était pas moins que lui fascinée, il méditait toujours de nouvelles guerres; que, ne se confiant qu'à son génie et à sa fortune, il craignait que l'état de paix ne détendît les ressorts de son gouvernement, et n'attiédît cet enthousiasme, cette exaltation des esprits que soutenaient au plus haut degré ses victoires , la vie aventureuse des camps, les événements extraordinaires; enfin, qu'il n y avait de but et de terme à sa carrière, ni de sécurité dans la paix, pour lui et le peuple français, que lorsque sa domination serait partout établie, partout incontestée.

Je n'admets dans un sens absolu aucune de ces deux opinions. Je conviens que, malgré les transformations successives du gouvernement de la France, et la garantie qu'offrait aux puissances continentales la répression de l'anar.chie, la cause première de la guerre avait toujours la même intensité, et que la politique de l'Angleterre en rallumait le foyer par ses subsides : le célèbre fils de lord Chatam ne redoutait pas

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moins l'établissement d'un gouvernement régulier en France , et l'incorporation définitive de ses importantes conquêtes , que les efforts convulsifs du gouvernement révolutionnaire, qui avaient ébranlé toute l'Europe. Pitt disait au parlement d'Angleterre qu'il fallait faire à Bonaparte, dictateur, consul, empereur, une guerre viagère, et l'user jusqu'au bout. Et cependant il n'est pas vrai que la guerre ait toujours été provoquée par les alliés, pas même à l'époque de la rupture du traité d'Amiens. Napoléon a jugé dans plusieurs circonstances , et peut-être avait-il raison dans son système politique , qu'il lui était plus avantageux d'être l'agresseur pour garder tous ses avantages. Il n'est donc pas exact, il n'est pas juste d'attribuer uniquement à une aveugle et folle ambition , les expéditions gigantesques qu'il entreprit témérairement et qu'on a peut-être aussi trop sévèrement blâmées. Ce génie si vaste, si profond, si méditatif, ce législateur si positif, cet administrateur si prévoyant n'a pu se laisser entraîner et décevoir par un délire d'imagination. Je pense qu'il a failli par la base même de ses calculs. J'oserai dire que l'esprit du siècle et particulièrement celui de la nation française n'eut jamais à ses yeux sa force et sa valeur : ce fut là son erreur dès l'époque de son avènement au pouvoir suprême; et, comme

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ï'a fort biea remarqué lord Grey dans un de ses discours à la chambre des pairs d'Angleterre, Napoléon Ta noblement avoué dans ses commentaires à Sainte-Hélène. Je ne puis croire qu'il ne Tait pas reconnu bien avant ses affreuses conséquences : mais il était déjà trop tard. Eût-il vaincu à Waterloo , on peut douter qu'il lui eût été possible de changer de système. Oui, j'ai toujours pensé que ce puissant génie aurait pu fonder son gouvernement et sa dynastie sur une base plus solide et plus durable, en tempérant par des institutions libérales l'exercice du pouvoir souverain : principatum et libertatem. Lorsque, après la révolution du 18 brumaire, la nation, dégoûtée par les fureurs de l'anarchie, se jeta dans ses bras, il put croire que l'amour de la liberté était pour jamais éteint , et le considérer comme une vaine et dangereuse chimère : il fut trompé par de fausses apparences. Le feu sacré brûlait encore au fond des cœurs vraiment français.

Lorsque la loi, qui avait passé au tribunat, dut être présentée au corps législatif, je fus nommé commissaire du gouvernement avec mon collègue le conseiller d'État Rœderer et le tribun Lucien Bonaparte, ainsi que je l'ai dit plus haut. Lucien eut à remplir la tâche difficile d'exposer tous les motifs des dispositions de la loi, et de

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répliquer aux 'objections qui s'étaient élevées dans le tribunaty et qu'avait si bien exprimées Savoy e-Rollin. Il le fit avec beaucoup de précision et d'éloquence, peut-être avec un peu trop de chaleur , un grand nombre de députés paraissant disposés à voter contre la loi. C'était la première fois , depuis ma proscription du 1 8 fructidor, que je me trouvais dans l'assemblée des représentants de la nation. Ce fut avec un sentiment pénible que je fixai mes regards sur ce grand nombre de députés condamnés au silence, comme des juges impassibles devant lesquels s'agitait une question si grave , sans qu'ils pussent l'éclairer par la moindre observation , interpeller les organes du gouvernement, ni répondre à nos assertions.

La séance avait été indiquée pour le soir, le 1 9 mai 1 8oa ; la salle était éclairée , et le souvenir des orageuses séances de nuit de l'assemblée législative, auxquelles j'avais autrefois assisté, rendit d'autant plus frappant à mon esprit le contraste de ce morne et profond silence. Je parlai le dernier : Lucien avait épuisé la matière ; je n'aurais pu que répéter son argumentation , et fatiguer la muette assemblée . Je m'attachai à bien définir le but de l'institution ; prévenu que la dénomination de légion déplaisait surtout aux républicains , parce qu'elle impliquait l'idée d'une

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confédération toute militaire, j'expliquai par l'étymologie ce qu'on devait entendre par cette élite des citoyens qui, dans différentes carrières, avaient bien mérité de la patrie. J'essayai défaire sentir les avantages de ce reflet mutuel de gloire acquise sous les armes et sous la toge. Je terminai mon discours par la péroraison suivante, que je me permets de rappeler dans ces mémoires, parce qu'on me fit l'honneur de dire qu'elle avait décidé en faveur de la loi quelques suffrages incertains :

« On n'a que trop souvent , par

«une aveugle et funeste admiration, consacré « parmi nous de grandes erreurs politiques des « Romains, et donné en exemple les plus grands « crimes; il faudrait ne chercher dans leur his- « toire , si pleine , si féconde , que les plus utiles « leçons. Je terminerai donc par un de ces rap- « prochements applicables à nos mœurs et à la « circonstance présente , ces observations apo- « logétiques sur le titre et l'esprit de la loi sur « l'adoption de laquelle vous allez prononcer.

« Un illustre Romain , Marcus Claudius Mar- « cellus , celui qu'on appela Vépée de Rome , ceci lui qui , en assiégeant Syracuse , honora les a sciences par sa généreuse sollicitude pour la « conservation des jours d'Archimède, et qui «pleura sa mort; enfin celui dont le vœu du

« peuple avait , par cinq consulats , prolongé la « magistrature suprême, voulut élever un temple a à l'honneur et à la vertu , et il ne pouvait « l'être par de plus dignes mains. Les pontifes « consultés ayant répondu qu'un seul temple ne ce pouvait suffire à ces deux divinités , Marcellus a fit bâtir deux temples , construits de manière « qu'il fallait passer par celui de la vertu pour « arriver au temple de l'honneur.

« Eh bien ! notre Marcellus , notre consul , dont « le peuple vote en ce moment la perpétuelle « magistrature, celui qui protégea les sciences « et les arts au milieu des horreurs de la guerre , a qui , sous les ailes de la victoire , les fit revivre « en Egypte , dans leur premier berceau , d'où « les Grecs , les Àrchiinèdes, les avaient reçus ; « enfin notre épée de France vous propose, ponte tifes de la loi , d'élever un double temple à « l'honneur et à la vertu. »

On alla aux voix : la loi fut adoptée à la majorité de 166 votes contre uo.

Le premier consul fut étonné de ce dernier effort du parti républicain, et me sut gré de ceux que j'avais faits. Il me chargea de tous les détails d'exécution; j'en fus occupé jusqu'à l'époque de la rupture du traité d'Amiens : je rédigeais les statuts de l'ordre, je préparais les listes pour les nominations , je composais , de

concert avec la directeur général des domaines nationaux, les dotations des cohortes; chacune d'elles devait être le centre d'un établissement agricole selon la nature du pays. On avait eu soin de choisir, dans les possessions territoriales qui restaient à la disposition de l'État , provenant <les confiscations faites, soit sur le clergé, et qu'on désignait par la dénomination de biens nationaux de première origine 9 soit sur les émigrés, les propriétés les plus considérables, et sur ce fonds de dotations territoriales, les chefs de cohortes devaient chacun prélever un revenu au moins de quarante à cinquante mille francs. Quelques-uns de ces chefs-lieux de cohortes devaient être plus magnifiquement dotés; ainsi, par exemple, celui de la première cohorte, destiné au général Berthier, fut fixé à Chambord , et comprenait le château et l'immense parc clos de murs. Je travaillais directement avec le premier consul pour la composition des cohortes , tant pour le matériel que pour le personnel. •

Le grand conseil de la Légion s'étant formé, il dut procéder à la nomination du grand chancelier de l'ordre et du grancj trésorier. Lorsque le premier consul , comme grand maître de l'ordre 9 reunit ce conseil, conformément aux statuts qu'il avait approuvés, il recueillit les voix, et je fus unanimement présenté pour la place de grand

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chancelier. Mais ce choix n'entrait point dans les vues du premier consul ; il différa de prononcer, et dit à son frère Joseph , après la séance du conseil , qu'il ne voulait pas que cette grande place fut occupée par un officier général, mais bien par un personnage de l'ordre civil, afin d'ôter toute idée de préférence exclusive pour Tordre militaire ; qu'il nommerait en conséquence grand chancelier de la Légion d'honneur le sénateur Lacépède, qu'aucune autre mission ne distrairait des fonctions d'administrateur supérieur de la Légion ; tandis que le général Dumas devait être employé aux armées , comme il en avait témoigné le désir. Malgré l'espérance dont j'avais pu me flatter, ce n'eût pas été sans de vifs regrets , qu'en obtenant un poste aussi éminent , et aussi avantageux pour ma fortune , j'aurais vu*ma carrière militaire interrompue avant d'avoir recouvré le grade de général de division. J'avais en effet, depuis la rupture du traité d'Amiens, demandé plusieurs fois au premier consul de m'employer à l'armée , et de me donner occasion d'y reprendre mon rang. Ma famille , et particulièrement madame Dumas , ressentit plus que moi cette espèce de désappointement. Je continuais cependant de préparer le travail de la démarcation des cohortes , du choix des chefs-lieux, de la répartition des dotations ter-

ritoriales : mais lorsque je remis ce travail , entièrement terminé, au premier consul à Saint- Cloud, après l'avoir soigneusement examiné et discuté, il me dit tout à coup : « Ceci est trop « beau et trop considérable pour la Légion d'hon- « neur. Je veux relever le sénat par la puissance « des richesses, former des sénatoreries , et leur « donner de grandes dotations territoriales. Votre a travail est complet, il est tout prêt; les séna- « teurs sont les aînés de la famille, il faut leur a donner la préférence. Vous remettrez ce travail « et tout ce qui y est relatif à la commission « du sénat que j'ai formée pour cet objet, et « qui est présidée par M. Barthélémy. Nous do- « terons autrement la Légion d'honneur : je lui <x donnerai des rentes sur l'État et d'autres do- « maines : je lierai ainsi cette institution à la force tune publique. »

Après avoir exécuté cet ordre , je reçus celui de remettre au grand chancelier Lacépède, et au grand trésorier, le général Dejean, le portefeuille de la Légion d'honneur. Je n'eus plus à m'en occuper, si ce n'est pour les communications officieuses que pouvait rendre utiles la part que j'avais eue à ces travaux préparatoires.

Vers le mois de mai 1 8o3, le premier consul ayant érigé le grand-duché de Toscane en royaume d Etrurie, et appelé à ce nouveau trône le grand-

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