QUESTION DE L'ABAISSEMENT DU DROIT D'ENTRÉE SUR LE BÉTAIL ÉTRANGER
L'ordre du jour ayant amené la question 6 : Quelles seraient pour les vallées du Rhône et de la Saône et pour les départements voisins les conséquences de l'abaissement du droit d'entrée sur les bestiaux étrangers? M. de Caumont dit que ce fut une grande émotion dans les pays d'eugraisseurs quand parut la pétition des bouchers de Paris réclamant la suppression des droits d'entrée sur le bétail étranger, vu l'insuffisance de ce bétail en France; l'association normande convoquée fixa des réunions pour discuter celte grave question. Il fut constaté que le prix de la viande n'avait pas augmenté hors des villes , et que dans les villes , l'augmentation n'avait eu pour cause que les droits d'octroi, et quelquefois la pénurie de fourrage causée parles intempéries. On avait dit que la viande
avait diminue : il fut reconnu dans plusieurs villes , et notamment à Saint-Lo , oii neuf cantons étaient représentés, que de \$Ï0 à 1836 le bétail avait augmenté d'un quart. M. le Ministre répondit à la Commission , dont M. de Cau mont Taisait partie, que le droit était nécessaire , mais que son opinion n'était pas fixée, et qu'il serait attentif à tout ee qui pourrait préparer la solution de cette question importante. L'année dernière , nouvelle pétition des bouchers faisant appréhender la disparition du bétail en France; le conseil-général de l'agriculture l'a prise en considération; la Normandie, à laquelle se réunit le Poitou, se déclare prête à soutenir que l'allégation des bouchers de Paris est complètement fausse, et M. de Garniront termine en disant que le conseil-général, tel qu'il est formé, n'est pas une fidèle représentation des intérêts agricoles de la France; il est composé de trente membres, ce qui n'en donne qu'un pour trois départements ; la Normandie n'y a pas un seul représentant.
M. Fulehiron , qui déclare , en commençant, ne pas demander la suppression du droit, mais simplement sa perception au poids, vient, dit-il, appuyé de faits recueillis , soit an conseil-général d'agriculture, soit aux sept commissions de douane, et aussi dans le cabinet du Ministre; il trouve étonnant que I on ait blâmé le conseil d'agriculture, qui , suivant lui , n'a consulté que l'intérêt général. Si l'on tire une ligne droite de Perpignan jusqu'à Dunkerquc, dit M. Fui-
chiffon, la Franc e sera partagée en deux parties à peu près égales, l'une dite de l'ouest, l'autre de Test; la partie de l'ouest produit suffisamment de bétail, mais il est insufltsant dans la partie de l'est. Or, Tintent général demande qu'il y ait du bétail pour tous , et , par conséquent , que celui de l'étranger soit admis , vu lïnsuflisancc de la production dans la moitié de la France. La Normandie a tort de s'alarmer; les bœufs d'Allemagne ne peuvent pas passer Troye à cause des fatigues de la marche ; le maximum du nombre i\o bêtes étrangères arrivées à Paris a été, dans une année , de cent trente têtes ; le marché de Paris reste donc à la Normandie sans concurrence; les départements de l'ouest, qui ont exporte, en 1839, dix-sept mille têtes de bétail, ont mauvaise grâce à demander la non importation.
La production du bétail n'a pas augmenté en France en raison de sa population qui est de trente-six millions d'habitants. Le droit ne fut, en 1822, proposé qu'au taux de 25 fr. , et la Chambre , par amendement, le porta immédiatement a 5*5 fr., dans l'intérêt des grands propriétaires qui dominaient dans cette Chambre, dit M. Fulchiron ; ce droit a causé des représailles sur nos vins et nos chanvres au préjudice de notre agriculture. M. Fulchiron conclut en disant qu'il se borne à demander l'introduction au poids, parce qu'il n'espère pas obtenir la complète réduction.
M. Arlè*~Jhtfour dit : Les agriculteurs regrettent que la France ne produise pas elle-même tout ce
c|ird le reçoit de l'étranger en produits agricoles ; si les fabricants, les savants , les artistes , émettaient le même vœu , la France n'aurait qu'à s'entourer d'une muraille de la Chine; or, au contraire, la vocation bien manifeste de la France est l'échange sur tous ses produits matériels , intellectuels et moraux. On récolte ce qu'on sème ; depuis l'Empire, la France et l'Angleterre sèment la prohibition, et partout on leur répond par des prohibitions : en maintenant les droits dits protecteurs, on fausse la vocation que Dieu a donnée à la France. — La cause principale des difficultés que Ton éprouve pour l'élève du bétail existe dans la loi civile qui pousse au morcellement des propriétés et, par là , rend plus difficile la production du fourrage ; si rien n'intervient pour arrêter les effets de cette loi , non-seulement le bétail disparaîtra , mais aussi les arbres , surtout les grands arbres : faudra-t-il dans ce cas imposer les bois étrangers ? Quant à l'unanimité obtenue dans toutes les réunions normandes contre la diminution des droits, M. Arles. dit qu'en réunissant les filatcurs de coton, de laine, de lin, les fabricants et les maîtres de forge, on obtiendrait la même unanimité pour le maintien de leurs protections respectives; le même raisonnement, que tiennent les défenseurs du droit sur le bétail, était fût, il y a quelques années, par les habitants de nos provinces séricicolcs, qui disaient qu'ils seraient perdus si le droit d'entrée sur les soies étrangères était diminué : ce droit a été entièrement supprimé, et
il avance, sans craindre d'être démenti, que la production de la soie a progressé sons le rapport de la quantité et de la qualité. — A la même époque, les producteurs de la soie demandaient en compensation de la libre entrée des soies leur libre sortie; nos fabricants s'émurent et dirent qu'ils éprouveraient un grand dommage si l'étranger pouvait enlever les soies qui leur étaient nécessaires; la Cbambre de commerce se prononça pour leur libre sortie, et M. Arles demande si la fabrique en a souffert : il se prononce pour la réduction du droit, s'il est prouvé que sa suppression soit impossible.
M. Puvis dit qu'il s'oppose au droit au poids réclamé par M. Fulchiron, parce qu'il faciliterait pardessus tout l'entrée cfu bétail maigre , découragerait l'élevage, et, par conséquent, l'établissement de la culture fourragère dans les seuls pays où elle n'est pas encore établie, et forcerait à rester pauvres les seuls pays qui le sont encore. Il ajoute que ce droit, dont on se plaint comme d'une chose inouïe et arrachée à un gouvernement faible par des hommes puissants , n'est, .après tout, qu'un droit de 15 pour 0/q à coté d'autres droits qui, pour d'autres industries, vont jusqu'à 30 pour 0/q; suivant M. Puvis, la diminution , que pourrait amener l'abaissement du droit dans le prix de viande , ne serait qu'une diminution de 1 0 centimes par kilog. , qui , au grand préjudice de la classe pauvre , aurait le fâcheux résullat d'une augmentation dans le prix du blé. On peut, dit-il
en finissant , permettre sans danger l' introduction des plantes étrangères qui apporteront avec elles la richesse du sol qui les aura produites , ainsi , par exemple: la soie , le vin, le chanvre , le lin, etc. Mais on doit repousser celle des productions qui font acquérir une grande richesse au sol ( ainsi , toutes les denrées animales ), surtout, si cette introduction étrangère doit avoir pour résultat de décourager la même production en France.
Opinion de M. JYivière.
Ce qu'il faut à la France et à sa population toujours croissante, c'est, avons-nous dit, d'abord une production croissant dans la même proportion que cette population, puis une production à bon marché, c'est-à-dire, laissant, après les frais de culture payés, un bénéfice qui suffise au producteur pour lui permettre d'élever ses enfants, d'acquitter ses impots, etc., sans souffrir.
Or, c'est à peine si la production de l'agriculture française peut se niveler avec nos besoins , et cependant, nous voyons chaque jour s'aggraver les charges qui enlèvent tout bénéfice au producteur. Une mauvaise saison, une menace de guerre suffisent pour nous forcer à demander à l'étranger les produits que nous aurions droit d'attendre de nos pays de grande culture: blés, bestiaux, chevaux, etc. Et si la production n'a pas encore fait défaut dans nos pays de petite culture, grâces à des efforts inouïs de travail sur une terre qui conserve encore quelque peu de cette richesse végétale
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qu'y avaient accumulée les bois et les prairies, bientôt les mêmes efforts, appliques à un sol que sollicite toujours le travail sans l'engrais, ne seront plus qu'une longue souffrance que viendront aggraver des charges de culture toujours croissantes.
Si nous ne sommes pas libres de ramener sur les champs étroits et morcelés de la petite culture les prairies qui alimentaient la production ancienne ; si nous ne sommes pas libres de rejeter les charges de culture qui nous écrasent, nous pourrons, quand nous le voudrons, échapper aux risques dont nous menace une production toujours plus insuflisantc et plus coûteuse, en établissant la culture fourragère comme base de la culture céréale dans les pays de grande culture céréale avec jachères, qui font encore plus de la moitié de la France.
Si rAllemagne du nord, autrefois dans les mêmes conditions, appauvrie par les guerres, impuissante à nourrir ses habitants avec les seules ressources de l'assolement triennal que lui avait imposé Charlcmagne, a déjà, dans l'espace de trente ans, trouvé cette fécondité qui fait obtenir en même temps et la production plus que suffisante et les bénéfices dans cette production; si ce résultat est dù en entier au bon sens qui lui a fait adopter sur toute l'étendue de son territoire cette culture fourragère dont le Ilolstein , affranchi des ordonnances agricoles dcCharlemagne, lui a fourni le modèle, que ne devons-nous pas espérer de rétablissement de la même culture sur nos grandes
terres, lorsque les capitaux et les lumières de leurs propriétaires, enrichis par l'exercice d'industries longtemps profitables , leur viendront en aide ! Mais pour que cette culture fourragère se substitue a la culture céréale exclusive, si fortement enracinée, et quelle devienne, comme elle, une routine séculaire, mais une routine constamment enrichissante et toujours en mesure de satisfaire à tous les besoins d'un grand pays; pour qu'elle s'établisse là où t épuisement du sol rend ses premiers pas si difficiles et ses premiers produits si coûteux, il faut quelque chose qui fasse que les fourrages , et particulièrement les plus faibles, soient payés à de hauts prix, et ensuite quelque chose qui , enseignant l'art de les produire au meilleur marché possible , rende ces hauts prix moins nécessaires. Ce double résultat sera obtenu d'abord , comme nous avons eu occasion de le dire, par un enseignement spécial et professionnel de grande culture, et ensuite par la conservation, pendant quelques années encore, du droit qui maintient le haut prix des produits qui se font avec les fourrages.
Ce serait une illusion de penser que le sacrifice qu'on irait faire de ce levier puissant , en supprimant le droit d'entrée , dut faire ouvrir sur la terre étrangère des marchés qui seraient, pour la France , une compensation des immenses avantages dont elle se déshériterait. L'Allemagne est en mesure de tout lui fournir, aussi bien les produits manufacturés que les matières premières , et cela , par la simple raison
qu'une industrie , qui a pris pour base l'enrichissement du sol , la production à bon marché de toutes les denrées et matières premières, et conséquemment la forte et économique nourriture de l'ouvrier, doit être au moins aussi avancée que la sienne.
Chaque année , l'Allemagne , qui exporte trentetrois millions de kilog. de laine , fabrique , en Saxe et en Prusse seulement, des draps pour une valeur de 160,000,000 fr. , et les moutons forment tout au plus la moitié des animaux entretenus ; la Prusse qui récoltait, en 1828, vingt-cinq mille hectolitres de vin , en récolte aujourd'hui soixante mille ; le quintal de cinquante kilog. de pommes de terre ne revient plus qu'à 30 centimes sur ses terres fécondées par les fourrages , et déjà les eaux-de-vie de ses immenses distilleries vont à Bordeaux par la voie de Hambourg. Les 50,000,000 fr. prêtés récemment par la banque de France à celle d'Angleterre ont été employés par cette nation à payer les blés allemands. En présence de pareils faits, penserait-on que ce soit le cas de dire : à l'Allemagne le marché des produits animaux, à la France celui des autres denrées agricoles? Nous y gagnerons, en ce sens que, cessant ses représailles, elle nous les achètera ! N'est-il pas évident que celui-là seul qui créera les produits animaux et qui verra ses terres enrichies par les engrais, résultat de cette production , pourra créer abondamment et à bon marché les autres produits qui , toujours et en tout lieu, sont d'autant plus abondants et à meilleur
marché que la terre est plus riche? N'esl-il pas évident qu'en renvoyant à l'étranger la production fourragère et animale et la création d'engrais qui en est la suilc , nous lui renvoyons par là même la production de toutes les autres denrées, et que dès lors ce sera lui qui nous les fournira et qui bénéficiera sur cette fourniture? Que si la prospérité agricole de nos voisins, que si la détresse agricole de nos pays de grande culture, et les peines inouïes que se donne la petite culture pour compenser par le travail le manque d'engrais, ne faisaient pas naître dans vos esprits la conviction que le mieux fumer , c'est-à-dire , le fourrage avait pour résujtat nécessaire la production abondante de toutes choses et une diminution énorme dans leur prix de revient , nonobstant des charges de culture accablantes, et que conséquemment ce doit être la seule industrie que doive garder avec jalousie, sans fausser sa vocation,, un grand peuple qui veut se mettre en mesure de satisfaire à ses besoins les plus indispensables, ceux de son alimentation , j'ajouterais une preuve qu'il m'a été donné de puiser à la source pure d'une comptabilité agricole allemande de vingt ans , et qui vous démontrera, j'espère, jusqu'à quel point il serait sage à nous, en présence des hauts prix de l'intérêt de l'argent, des salaires et des impôts, d'amoindrir les moyens de fumure de la moitié de la France, en primant à sou détriment la culture fourragère étrangère déjà grandement allégée des charges qui écrasent la nôtre.
Voici le prix de revient des blés el fourrages, suivant qu'ils sont cultivés avec ou sans fumure :
Un hectare, non fumé mais jachère tous les deux ans, adonné, en trois récoltes successives, froment, seigle, avoine, évalués en seigle mille cinquante-trois kilog.
de grain, soit quinze hectolitres.
Frais dits de surface , c'est-à-dire , qui sont toujours les mêmes , que la terre soit fumée ou non, ainsi ,par exemple : labours, f . c . semences, impots, cte 240 »
Frais dits de récolte, c'est-à-dire, qui sont proportionnels au poids de la récolte, ainsi, par exemple : transport, battage, etc. 1 G w
L'hectolitre coûte 1 7 fr. , puisque quinze coûtent . 25G »
Un hectare de terre, de même qualité et dans les mêmes conditions, mais fume h raison de cent soixante-quatorze quintaux métriques, a donné deux mille deux cent soixante-deux kilog. de seigle, soit trentedeux hectolitres, en trois ans (1).
Frais de surface, toujours les mêmes . 240 »
de récolte, proportionnels. ... 31 oO de fumure, à 75 cent, le quintal. 1.10 iiO
L'hectolitre coûte 12 fr. no c., puisque trente-deux coûtent 402 "
(i) Soil dix kilog. iirain pouf ernt kiloi:.
Un hectare , fumé à raison de trois cent cinquante quintaux métriques, a donné, en trois ans , quatre mille cinq cent soixante kilog. de seigle, soit soixante-cinq hectol.
Frais de surface 240 »
de récolte 63 »
de fumure 262 »
L'hectolitre coûte 8 fr. 69 c, puisque soixante-cinq coûtent 565 »
Avec la culture sans engrais, la production de blé n est donc, par hectare et par an, que de cinq hectolitres, coûtant à produire 17 fr. l'un, et faisant perdre à l'exploitant 25 fr. par hectare, dans la supposition d'un prix de vente à 1 2 fr. , tandis que la culturc avec engrais suffisant, c'est vingt-deux hectolitres à l'hectare, ne coûtant à produire que S fr. 69 c, et faisant gagner près de 72 fr. par hectare.
Un hectare, parfaitement travaillé mais non fumé, a donné, en trois ans, cinquante quintaux métriques de fourrage. f. c.
Frais de surface 388 »
de récolte 12 »
Cinquante qui h taux métriques coûtent 400
soit Tun 8 fr.
Un hectare, mêmes conditions de terre, auquel on a appliqué les cent quintaux métriques de fumier provenant des cinquante quintaux de fourrage produit précédemment, a donné, en trois ans, cent vingt-cinq quintaux de fourrage.
Frais de surface 388 »
de récolte 30 »
de fumure 75 »
Cent vingt-cinq quintaux ont coûté . . 493 »
soit l'un 3 fr. 95 c.
Un hectare , mêmes conditions de terre, auquel ont été appliqués les deux cent cinquante quintaux de fumier provenant des cent vingt-cinq quintaux de fourrage obtenu précédemment, a produit, en trois ans, deux cent trente-huit quintaux de foin (1 ). •
Frais de surface 388 »
de récolte 57 »
de fumure 18750
Deux cent trente-huit quintaux ont coûté 632 50
soit l'un 2 fr. 65 c.
Avec la culture sans engrais, la production du fourrage n'est donc, par hectare et par an, que de dix-sept quintaux métriques , coûtant à produire 8 fr. l'un, et faisant perdre 4 fr. par quintal , dans la supposition d'un prix de vente au bétail de 4 fr., ce qui est vrai , tandis que la culture avec engrais suffisant, c'est soixante-dix-neuf quintaux a l'hectare, coûtant à produire 2 f. 65 c. l'un, et faisant gagner 1 f . 35 c. par quintal.
Il est donc bien vrai que ce n'est que dans les conditions d'une culture fourragère largement établie et préparée par une bonne culture antérieure, que Tcxploi-
(I) Soit soixante- quinte kilojj. foin pour cent kilog. fumier.
tant, arrive! à pouvoir gagner 1 fr. 3: M > c. par quintal, pourra, tout en produisant du bétail rn abondance, le donner à beaucoup meilleur marché qu'aujourd'hui , sans qu'il soit au pouvoir de la concurrence étrangère de le constituer en perte sans perdre elle-même.
Étant donné que la protection du droit , laissée à l'agriculture française pendant vingt années encore, puisse, avec l'aide d'un enseignement spécial de grande culture, et nonobstant des charges de culture accablantes, amener nos grandes terres à passer, ainsi que Font fait les terres allemandes, de la période du blé coûtant 1 7 fr. et du fourrage coûtant 8 fr., à celle du blé produit au prix de 8 fr. et du fourrage produit au prix de 3 fr., c'est-à-dire, de la production insuffisante et ruineuse à une production satisfaisant à tous les besoins agricoles et manufacturiers , n'y a t il pas lieu de réfléchir avant de le supprimer?
Est-ce, lorsque la grande culture , réduite au système désastreux du métayage ou à la vente à parties brisées, ne se montre que trop disposée à délaisser la production fourragère, impuissante et ignorante qu'elle est à surmonter les difficultés d'une culture sans premier engrais , qu'il faut lui enlever le seul mobile qui pourrait l'encourager et qui a déjà fait la fortune des terres riches?
L'avantage d'une faible diminution dans le prix de la viande pourrait-il compenser les fâcheux cfl'els de l'augmentation que devrait nécessairement subir le prix de toutes les autres denrées , du moment ou leur
demande, devenue plus importante par suite de l'augmentation de la population , ne serait satisfaite qu'à demi , faute de fourrages nouveaux . faute de fumures nouvelles? Car je n'imagine pas qu'il entre dans l'idée de personne que I 1 introduction du bétail puisse en même temps être une introduction de fumier : le fumier reste là oîi a été consommé le fourrage. C'est à la terre suisse, c'est à la terre allemande, qui a fait consommer trente mille kilog. de foin au bœuf gras qu'elle nous envoie, qu'appartiennent les soixante mille quintaux de fumier, résultat de cette consommation ; c'est pour la terre étrangère et non pour la terre française que seront les six mille kilog. de grains, produit de cette fumure, à raison de dix kilog. grains par cent kilog. fumier; c'est pour la terre étrangère que sera le bénéfice de culture, résultat d'une production suffisamment fumée ; c'est chez elle que seront satisfaits tous les besoins d'une population en progrès, et quand elle en sera arrivée là , qu'aura-t-ellc à nous demander? qu'aurons-nous à lui donner, nous qui aurons déserté la culture fourragère? Tout ce qui vient du sol est plus abondant et à meilleur marché chez elle que chez nous : or, qu'avons-nous à lui offrir qui ne vienne pas du sol ? apparemment, le vin que fait obtenir le soleil sur quelques rochers privilégiés. Mais est-il bien sur qu'il sera toujours acheté par l'Allemagne, qui possède les deux rives du Rhin, qui, en 1 839, récoltait déjà trentecinq mille hectolitres de plus qu'en 1S38, et qui, dans
les seuls environs de la ville de Bcugert , vient de consacrer plus de 1,000,000 fr. à des travaux de terrassement pour la vigne?
Dans l'espoir tics-problématique de la vente de nos vins à l'étranger , les quinze millions d'hectares du rentre , du midi et de l'ouest de la France voues au métayage, par lequel on n'obtient sur des domaines de cent hectares que cent trente-cinq hectol . de seigle et vingt bêtes de gros bétail , perdant la moitié de leur fumier dans les bois et les friches, doivent-ils se refuser à la culture qui a pour terme en moyenne une demi-tête de bétail par hectare , nourrie à raison de soixante quintaux de foin ou l'équivalent, c'est-à-dire , sept millions de têtes de bétail , c'est-à-dire, quatre cent vingt millions de quintaux de fourrage, c'est-à-dire, huit cent quarante millions de quintaux de fumier , produisant quatre-vingt-quatre millions de quintaux de grains , soit cent douze millions (Chectolilres obtenus non plus au prix de 1 7 fr M comme les vingt millions d'hectolitres du métayage, mais à celui de 8 fr., parce que 1° la jachère morte, mal fumée et labourée quatre ou cinq fois tous les deux ou trois ans , aura cédé la place à la prairie de deux ou trois années de durée que suivra sur un seul labour une céréale d'un produit quadruple ; 2° que ce grain , richesse nouvelle , aura son prix de revient diminué de toutes les valeurs animales qu'auront produites les quatre cent vingt millions de quintaux de fourrage ? Et que Ton veuille bien remarquer que
je n'ai parlé cjnc de \\ tendue des terres soumises au système du métayage , et non de celles que rouvrent d'immenses landes incultes, et non de (elles nue le régime des baux à courts Urines condamne, en beaucoup d'endroits, à une culture peu soucieuse de l'amélioration du sol , et par conséquent mal fumée.
La persistance dans un statu quo si déplorable, en présence de voisins qui font des pas gigantesques dans la voie contraire , serait-elle donc la vocation de la France, et la mission à laquelle nous appelle M. Arles? Penserait on toujours que la quantité de vin que produit la France soit si grande que nous ne puissions le boire et le bien paver , quand une population plus que quadrupler sur la moitié de notre pays , grâces à une culture qui donnera vingt au lieu de cinq , sera en même temps riche par hectolitre de blé produit , de toute la différence de huit à dix-sept.
En vérité, je comprends le sang et les trésors de nos pères perdus chevalcresqucmcnt dans des croisades lointaines, dans les siècles de ferme croyance: mais la fortune de la France jetée sur la rive étrangère, dans un temps oii l'on ne croit plus qu'à l'argent, j'avoue que je ne le comprends pas.
11 ressort de calculs rigoureux que la suppression du droit d'entrée ne ferait pas baisser le prix de la viande de plus de 7 centimes par kilog. : j'accorde que cette diminution puisse être de 10 centimes par kilog. comme on l'a prétendu . elle proviendra bien certainement de ce que le cultivateur
français , et surtout L'éleveur des pays épuisés d'engrais aura été forcé de donner son bétail inaigre ou jeune au même prix que le présentait l'étranger , c'est-à-dire, au dessous de son prix de revient, c'està-dire, avec perte. Or, dans ces circonstances, peuton lui supposer assez d'énergie de volonté, assez de capitaux, de savoir cl de fermeté de vue, pour qu'il persiste* dans son essai de substitution d'une culture réclamée par des besoins nouveaux, à une culture qui a des siècles d'existence? Devra-t-il, sans le secours accordé à toutes les industries naissantes, essayera lui seul, à ses dépens, une révolution devant les difficultés de laquelle bien d'autres ont succombé? Non, s'il ne peut pas vendre , pour aller perdre le prix de cette vente dans des industries chanceuses, il s'abandonnera au misérable statu quo du métayage, sous le régime duquel la culture sans engrais n'est autre ebose que la production à 1 7 fr. de l'hectolitre qui pourrait s'obtenir à 8 fr., et par suite, l'augmentation de prix de toutes les denrées que la terre est appelée à fournir. S'il a vendu à parties brisées, les mêmes inconvénients seront reproduits par l'exagération du morcellement.
Il ne saurait y avoir qu'un cas oii l'augmentation de prix de toutes les denrées ne serait pas la suite nécessaire de l'abandon de la culture fourragère : ce serait celui oii le prix de ces denrées trop coûteuses à produire , et par conséquent trop chères en France , serait forcément maintenu à un prix moyen par l'in-
traduction rendue libre des matières similaires étrangères, produites à meilleur marché : mais alors , ce qui sera une fortune pour l'agriculture étrangère ne scra-t-il pas une ruine pour la notre? Nonobstant la diminution de 10 centimes par kilog. de viande, ne sera-ce pas une chose certaine que le malaise de tout ce qui, de près ou de loin , attend son aisance de la prospérité agricole : propriétaires, ouvrier* des campagnes, d'autant mieux et d'autant plus souvent salariés, que le propriétaire fait une culture plus profitable, enfants de ces ouvriers demeurant à la ville , caisses de l'étal, manufactures dont les produits ont pour acheteurs les propriétaires et les travailleurs du sol? Est-ce bien sérieusement que M. Fulchiron a pu dire que la suppression du droit qu'il demande doit avoir pour résultat l'aisance du grand nombre substituée à l'opulence aristocratique de quelques-uns? II me semble que, dans un pays aussi agricole qu'est la France, oii tout le monde tient, de près ou de loin, à l'agriculture, le grand nombre n'est pas chez ceux que l'agriculture n'intéresse en rien ; il me semble que , dans un pays ou il n'y a pas une réunion, sans qu'il y soil proclamé que la prospérité agricole pour la France sera toujours une prospérité nationale, il peut paraître étrange de v^iir chercher cette prospérité dans une mesure qui, refusant à l'industrie agricole, encore dans l'enfance* des grandes terres, ce qu'ont obtenu toutes les autres industries naissantes, condamnerait toute la partie de la France, qui est éloignée des firu-
Tes et des grandes voies de communication, à ne pas pouvoir essayer avec des capitaux d'argent , tout en restant grande culture , ce qui a été essayé avec des capitaux de bras et par le morcellement dans les pays de petite culture, et conséquemment, â n'atteindre le même résultat de production que dans cent ans, et seulement par la voie du morcellement qui, lui aussi, mène à l'aggravation de toutes les charges de culture.
M. Lagucttc de Mornay demande à M. INivière si les Allemands se sont aidés d'un droit protecteur quand ils ont voulu fonder la culture fourragère , il y a trente ans.
M. Nmère répond qu'il ne demande le maintien du droit, pendant quelques années encore , que pour avoir un secours qui fasse forcément bien payer le fourrage en compensation des charges accablantes qui le rendent si coûteux à produire aujourd'hui. Si ces charges n'existaient pas, si l'une ci elles seulement pouvait être diminuée, si les membres de la Chambre, qui demandent la suppression du droit, se préoccupaient en même temps de faire abaisser le prix de l'intérêt de l'argent pour l'agriculture , ce droit, dit M. Nivièrc, ne serait plus nécessaire; ainsi, les Allemands ne se donnèrent pas la protection d'un droit, d'abord, parce que c'eut été une dérision de nous défendre d'introduire notre bétail chez eux à une époque où nous en avions encore bien moins qu'aujourd'hui dans des campagnes que la guerre* avait privées des bras qui pouvaient la féconder, en-
suite cl surtout, parce qu'ils avaient eu la sagesse de faire descendre l'intérêt de l'argent d'abord de 8 pour 0/q à {) , puis à 4 pour 0/q avec amortissement du capital au bout de quarante ans, rien de semblable n'existe pour l'agriculture française. Or, veut-on savoir quel allégement relatif celte seule institution apporte aux charges de la culture allemande, et obtenir en même temps la preuve que ce droit d'entrée sur le bétail n'est qu'un palliatif nécessaire et toutefois bien faible du vice des institutions sous lesquelles nous laissons succomber notre agriculture?
En Allemagne, ou l'intérêt est à 3 pour 0/q, l'agriculteur trouve à emprunter les capitaux dont il a besoin , à raison de 4 p. 0/q par an , avec cet avantage de voir sa dette éteinte au bout de quarante ans. En France, où l'intérêt de l'argent emprunté par obligation revient, avec les frais, au moins à o pour 0/q , l'agriculteur, qui voudrait emprunter pour quarante ans à des conditions d'amortissement semblables, en supposant qu'il put les trouver, sera obligé de payer 6,6 pour 0/q chaque année, c'est-à-dire, 66 fr. par mille , tandis que l'Allemand ne paiera que 40 francs. Supposons un emprunt de 200,000 fr. dans l'un et l'autre pays : l'Allemand aura à payer annuellement Ii, c 200 fr. de moins que le Français; supposons que celte somme, perdue pour ce dernier dans un service d'intérêts, soit employée par le premier dans ses opérations agricoles qui lui paieront un intérêt de 6 pour 0/q ; supposons encore que cet in-
térct obtenu soit, à la fin de chaque année, capitalisé cl placé dans la culture qui continuera a en servir le même intérêt : au bout de vingt ans. l'Allemand disposera d'une somme de 202,761 fr. GG c. , et au bout de quarante ans, de 88a, 04 G fr. 24 c. que le Français n'aura pas. Cette somme placée à 3 p. 0/q par l'Allemand , mettra à sa disposition annuellement celle de 2 a, 690 fr. , qui viendra en allégement de ses frais de culture.
El c'est en présence de pareils faits, c'est alors que le fourrage , obtenu à si bon marché et en si grande abondance par nos voisins, ne leur contera plus que la dixième partie du prix auquel il revient au cultivateur français, que l'on prétendrait abaisser le droit d'entrée sur le bétail étranger !
IN'cst-il pas évident que, si, dans deux pays, dont l'un produira le fourrage au prix de 1 fr. 50 c, et l'autre à 4 fr. , nous supposons deux animaux ayant consommé chacun vingt-cinq quintaux de fourrage, l'un reviendra au producteur français à 100 fr., tandis que l'autre n'aura conté que 37 fr. ? N'est -il pas évident encore que si l'animal étranger ne doit supporter que 1 3 fr. de frais de transport pour arriver sur nos marchés, il faudra que, par un droit à l'entrée de :J0 fr. , il ne puisse pas cire vendu au -dessous do 100 fr. ? Ce qui ne rendra pas la position de l'Allemand pire que celle du Français : tous deux retireront le prix que leur aura conté leur fourrage. Remplacez . au contraire , le droit de !>0 fr. par un
droit de 25 fr., ce qui fera baisser le prix sur le marché de 25 fr. , voilà le Français en perte de cette somme que ne perdra pas l'étranger ; et si Ton veut bien se rappeler que , pour notre exploitant métayer des grandes terres, il ne s'agit pas encore d'une production de fourrage au prix de 4 fr. , ainsi que je viens de le supposer ; si Ton se rappelle que l'épuisement de son sol, son dénuement de premier engrais, le condamnent à ne pouvoir produire son premier fourrage qu'au prix de 6 ou 8 fr., on calculera pour lui une perte bien autrement considérable, et je demanderai toujours comment il est possible de comprendre que celte perte soit pour lui un encouragement à la production du bétail , lorsque , sous le régime du droit entier, il n'en était encore qu'au* velléités d'essai.
M. Arles demande à M. Nivière qu'il veuille bien lui dire si le blé était plus cher qu'aujourd'hui , en 1822, alors que le droit sur le bétail n'existait pas.
M. Xivièrc répond qu'en 1822 la population de la France était de vingt-trois millions, tandis qu'aujourd'hui elle est de trente-quatre millions, et cependant, en 1822 , la surface du territoire était ce qu'elle est aujourd'hui ; or, est-il étonnant qu'à surface productrice égale, mais avec onze millions d'acheteurs de moins, le blé ne fut pas plus cher que maintenant; ce qui devrait étonner, c'est qu'aujourd'hui, avec ces onze millions d'acheteurs de plus , le blé n'ait pas atteint un prix plus élevé qu'en 1822 : mais nous
savons maintenant que rétablisse mont d'un droit protecteur a du sufîire pour permettre le développement de la culture fourragère dans toutes les parties de la France, auxquelles le voisinage des villes et des grandes voies de communication , la richesse naturelle du sol, l'abondance de prairies et de pâturages, fournissaient le premier engrais; nous savons que cette UCtion fourragère , abondante et en bénéfice par cela qu'elle était obtenue d'un sol enrichi par l'engrais, leur a permis d'atteindre celle heureuse période oii la terre, suflisamment fumée comparée à celle qui ne l'est pas , donne en céréale un produit quadruple qui coûte la moitié moins : aussi, avouerai-je volontiers que les adversairesdu droit ont facilement raison contre ces parties favorisées de la Franco, et que, si tout son territoire en était là, le droit protecteur pourrait être supprimé sans inconvénient.
Mais, si l'épuisement du sol, la rareté de prairies , le manque de premier engrais . en un mot, doivent forcément faire revenir à b on 8 fr. le fourrage que voudraient essayer près de vingt mi liions d'hectares français encore à l'état de grandes terres, soit incultes, soit soumises au désastreux système du métayage; si celte production à 8 fr. d'un fourrage que le bétail paie 4 fr. doit nécessairement conduire près de la moitiéde la France au délaissement de sa culture et, par suite, au maintien de la production céréale insuffisante et ruineuse ; si la culture fourragère , qui ne sera jamais admise que capricieusement et difficile-
ment par la petite culture morcelée, ne peut s'établir, avec la largeur el la stabilité du séculaire assolement triennal, que sur de grandes terres auxquelles leur étendue et la rareté des bras font une nécessité d'un système de culture fixe, qui répartisse le travail d'une manière égale; s'il importe à la France que ces terres françaises, devenues le marché du bétail nécessaire à tous, nous sauvent du péril de le voir transporte , avec tous ses avantages, sur la rive étrangère ; si, dans ces contrées aujourd'hui désolées par une culture sans profits, et dont les adversaires du droit semblent ne pas soupçonner l'existence , l'industrie agricole peut à bon droit s'appeler dans V enfance; si, du développement de cette industrie, parallèlement à celle de la petite culture , dépend la prospérité vraie et durable de notre beau pays; si ce développement, qui tient uniquement au premier fourrage bien payé , ne demande d'être aide que pendant le temps nécessaire pour franchir la première période d'un assolement et pour constituer d'une manière solide un enseignement agricole spécial de grande culture, n'y a-t-il pas lieu de maintenir encore , pour les grandes terres , c'est-à-dire, pour la moitié de la France, la protection qui jamais , dans aucun pays, n'a manqué aux industries naissantes? Et quelle industrie que celle dont Je terme (atteint chez nos voisins) est une production quadrupléc et cependant diminuée de moitié dans son prix de revient, nonobstant le maintien des charges que nécessite malheureusement un état de civilisation avancée?
Diy i l i zbsJ by Girag le