COUP D*(E1L GÉNÉRAL
Le congrès indiqué depuis plusieurs mois n'était pas encore officiellement ouvert, mais déjà les fêtes avaient commencé, quand j'arrivai à Vienne, vers les derniers jours du mois de septembre 1814. Dans le principe, on avait dit que les conférences seraient de fort courte durée. Mais les affaires, selon les uns, les plaisirs, selon les autres, et probablement ces deux causes réunies, en ordonnèrent autrement. Plusieurs semaines, plusieurs mois s'écoulèrent avant qu'on ne songeât à les dissoudre. Traitant de frères à frères, les souverains, ainsi que l'avait souhaité Catherine le Grand, arrangeaient amicalement et sans se presser les intérêts de leurs petits ménages ; on eût dit qu'ils voulaient réaliser le rêve philosophique de l'abbé de Saint-Pierre.
On évaluait à près de cent mille le nombre des étrangers que le congrès avait attirés à Vienne. Il faut aussi convenir qu'aucune autre ville ne pouvait être plus heureusement choisie pour ce mémorable rendezvous : Vienne est en réalité le centre de l'Europe, elle en était alors la capitale. Un Viennois, qui l'eût quittée quelques mois auparavant, aurait eu peine à se reconnaître au milieu de cette nouvelle population dorée et titrée qui s'3^ pressait à l'époque du congrès. Tous les souverains du Nord s'y étaient rendus; l'Ouest et le Midi avaient envoyé leurs notabilités les plus importantes. L'empereur Alexandre, encore jeune et brillant, l'impératrice Elisabeth, à la grâce mélancolique et touchante, et le grand-duc Constantin représentaient la Russie. Derrière eux se groupait une foule de ministres, de princes, de généraux parmi lesquels se distinguaient les comtes de Nesselrode, Capo d'Istria, Pozzo di Borgo (i), Stackelberg, appelés dès lors à jouer un si grand rôle dans les débats de l'Europe. Je ne dirai rien de ces hommes d'État; mais je ne puis passer sous silence les amis que je retrouvais là, et qui, dans mon pèlerinage en Allemagne, en Pologne et en Russie, m'avaient accueilli avec tant d'affection : Tettenborn,
(i) Voir infrà des notices biographiques sur ces différents personnages.
que je viens de revoir après vingt-cinq ans toujours ami dévoué et chaleureux, le comte de Witt, le prince Koslowski, enlevés tous deux par une mort prématurée, et Alexandre Ypsilantî, si ardent, si généreux, et destiné, hélas ! à une fin si cruelle dans les prisons de Montgatz et de Theresienstadt.
Le roi de Prusse ^tait accompagné des princes Guillaume et Auguste. Le baron de Humboltd (i) et le prince de Hardenberg dirigeaient ses conseils. La belle reine, qui, dans les négociations de 1807, avait vu toutes les séductions de sa grâce et de son esprit échouer contre la volonté de Napoléon, n'était plus. Le fils de l'inlortunée Caroline Mathilde (2), le roi de Danemark, Frédéric VI, -s'était aussi rendu à ce congrès qu'il devait quitter, trop heureux que ses modestes possessions n'eussent pas excité la convoitise de quelque ambitieux voisin.
Les rois de Bavière, de Wurtemberg, les ducs de Saxe-Cobourg, de Hesse-Darmstadt, de Hesse-Cassel, tous les princes et chefs de maisons régnantes d'Allemagne, étaient là pour prendre part, eux aussi, à ce festival politique, et pour connaître de quelle manière le tribunal suprême taillerait et rogneraitles limites de leurs petits États.
Le roi de Saxe, ce monarque adoré de ses sujets, était alors retiré en Prusse, pendant que les armées alliées occupaient son royaume. Cet excellent prince, le plus honnête homme qui ait occupé le trône! disait Napoléon, ne figura au congrès que par ses plénipatentiaires.
La France était représentée par le duc de Dalberg, le
(1) Kaioii Alexandre de Huniboldt, dipluiuate et homme d'Ktat de Mileur, phili)logue célèbre, né à Potsdam, en 1767, mort en i835. II prit part aux Conférences de Prague, de Châtillon, de Paris, de X'icnne ; il a laisse des ouvrages estimes sur les habitants primitifs de l'Kspagne, sur la langue chinoise (lettres écrites en français à M. A. de Rémusat), des études esthétiques, etc., û volumes, Berlin, 1841-1848.
(2) Sœur du roi George III, d'Angleterre. Elle aima Struensée devenu premier ministre et, tandis que son amant était décapité, elle était condamnée comme adultère au divorce et à Tcxil.