LE CONGRES EST DISSOUS
de patience et d'habileté pour renouer le faisceau et diriger vers un but commun toutes ces volontés divergentes.
Si les masses apercevaient avec effroi l'horizon se charger de nuages menaçants, les ambitieux voyaient avec joie revenir le bon temps de leur gloire. Car, on ne peut se le dissimuler, l'intrigue qui s'agitait déjà pour renverser Napoléon ou le soutenir, avait en perspective un prompt résultat de grandeur et de richesse.
Parmi tous ces ambitieux de divers étages qui alors accoururent en foule à Vienne, on vit arriver, un des premiers, l'inévitable Fauche-Borel(i;. Il venait encore mettre sa fortune, son dévouement et jusqu'au sang de sa famille à la disposition d'une cause pour laquelle il avait tout sacrifié. Qui mieux que lui eût pu dire en parlant des rois : ces illustres ingrats? Sa vie aventureuse, ses goûts dispendieux avaient promptement dévoré toutes les sommes qu'il avait reçues de la maison de Bourbon et du gouvernement anglais. Bizarre destinée ! La réussite de ses efforts avait été un désastre pour sa fortune personnelle. Pendant vingt ans, ses innombrables créanciers avaient attendu patiemment que le jour du succès arrivât pour lui. A peine les Bourbons furent-ils remontés sur le trône, dont il leur avait facilité l'accès, qu'on crut le malheureux libraire de Neufchâtel comblé d'or et d'honneurs. Pressé de toutes parts, mesquinement rémunéré, sa position fut mille fois plus cruelle qu'auparavant. Il allait donc recommencer cette vie d'intrigues et d'espérances. Si on voulait citer un exemple pour prémunir les ambitieux contre cette soif d'être et de paraître qui les dévore, où en trouver un plus frappant que celui de Fauche-Borel se punissant par le suicide des déceptions de son ambition, et scellant de sa mort tout ce qu'on a dit sur l'ingratitude des princes ?
w Le Congrès est dissous •), avait dit Napoléon en touchant le sol français à Cannes. Cependant, le
(i) Agent secret des Princes pendant l'émigration; a public de longs et fastidieux Mémoires.
Il mars, au milieu de TeffVoi général, une troupe d'amateurs jouait encore dans la salle des redoutes. Le Calife de Bagdad et les Rivaux d' eux-mêmes composaient ce spectacle intempestif, auquel s'étaient rendus quelques curieux moins rares qu'on ne pourrait le croire.
Mais c'est la dernière lueur d'une lampe qui s'éteint, le dernier son affaibli d'un instrument qui se tait. Le plaisir a fui : le Congrès est dissous.