RÔLE DE TALLEYRAND
merveilleusement compris que ces deux faits se tenaient intimement et découlaient l'un de l'autre. De là, sa conduite et ses efforts pour obtenir la déclaration du i3 mars.
C'est ici que vient se placer cet acte fameux, si diversement apprécié. L'irritation à Vienne était au comble, entretenue par la perspective d'une guerre acharnée. L'enthousiasme que la présence de Napoléon avait excité, l'accueil des populations, la défection de l'armée, tout faisait considérer la nation française entière comme complice de la rupture de cette paix tant désirée. On s'effrayait aussi du retour des idées révolutionnaires, dont le délire avait épouvanté l'Europe. L'empereur d'Autriche s'adressant au czar lui avait dit :
« Voyez, sire, ce qu'il arrive d'avoir protégé vos jacobins de Paris.
— C'est vrai, avait répondu Alexandre, mais pour réparer mes torts^ je mets ma personne et mes armées au service de Votre Majesté. »
La querelle allait donc s'engager entre la France d'une part, et d'autre part l'Europe tout entière, duel à mort qui ne pouvait finir qu'avec la vie d'un des deux combattants. J'ai entendu aussi prononcer le mot de partage^ et l'exemple de la Pologne était là pour apprendre qu'une nation peut être rayée du livre de la famille européenne.
M. de Talleyrand, au contraire, posa en principe qu'en i8i5, comme un an auparavant, l'Europe ne pouvait être en guerre qu'avec Napoléon, et non pas avec la France. Il manœuvra avec une telle adresse ou un tel bonheur, qu'il triompha de tous les obstacles, changea complètement les dispositions hostiles à la France, et obtint la consécration de ce principe. Vingt fois le Congrès fut sur le point de se séparer sans rien décider, si ce n'est une guerre aveugle ; vingt fois il rallia les opinions qui se choquaient entre elles. Je sais que des esprits absolus ne peuvent admettre ces transactions de la prudence. Mieux eût valu pour la France, a-t-on dit,- une déclaration de guerre, une menace
d'extermination qui se fût adressée à elle-même : le pays eût trouvé dans son désespoir une force surnaturelle ; il eût succombé à la lutte, ou il eût triomphé avec gloire.
M. de Talleyrand avait dans l'esprit une trop haute modération, il appréciait trop bien les ressources de la France affaiblie pour la jeter dans ces partis violents et extrêmes. Il voyait l'Europe soulevée : il la dirigea contre un homme et non contre un peuple. En cela il fit bien. Sa conduite fut, à Vienne, appréciée et admirée comme le triomphe de la raison et d'un patriotisme éclairé.
Parfois, au sortir de la conférence, il rentrait à son hôtel entièrement découragé. Le matin du i3 mars, jour où devait être signé cet acte si important, il doutait encore du succès. Cependant tout était là. Prêt à partir pour se rendre chez M. de Metternich, son entourage témoignait une inquiétude bien concevable.
« Attendez-moi, leur dit-il : pour ne pas retarder
d'un instant votre impatience, guettez mon retour aux
fenêtres de l'hôtel. Si j'ai triomphé, vous me verrez par
' la portière de ma voiture vous montrer le traité d'où
dépendra le sort de l'Europe et de la France. »
Peu d'heures après, à son retour, il agitait le rouleau contenant les signatures des arbitres de la paix, redevenus les arbitres de la guerre. Un instant, cependant, cet accord si laborieusement obtenu parut être sur le point de se rompre. Ce fut quand on apprit la fuite de Louis XVIII et l'installation de Napoléon aux Tuileries sans coup férir. L'empereur Alexandre surtout ne pouvait comprendre que la famille des Bourbons n'eût tenté aucune résistance, et que pas un défenseur ne se fût levé pour elle.
Un matin je rencontrai le général Ouvaroff.
(( Le czar, me dit-il, ne peut revenir de sa surprise. Il est las de la guerre: et tout à l'heure il vient de me répétervingt fois : Non, non, jamais je ne tirerai l'épée pour eux. »
Il fallut encore chez M. de Talleyrand des prodiges