‹ Souvenirs du Far-WestChapitre 2 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

E. PLON ET G'S IMPRLMEUUS-ÉDITIÎUUS

RUE GAR ANCI ÈKIÎ, 18

Tous divils réscivcf

AVAINT-PIIOPOS

/'/' plurihm unuw.

Sans clicrclicr l'accord parlait et l'harmonie dos couleurs, qu'il me soit permis de m'auloriser de la l)ollc devise des Ëlats-Unis pour grouper dans CCS pages quelques souvenirs rapportés du Far-West. Ce seront ceux de mes plus agréables promenades.

Puissent ces souvenirs personnels inspirer à d'aulres le désir de voir ce coin du nouveau monde, trop peu connu et apprécié de l'ancien!

Soiron, jiiillel 1882.

SOUVENIRS DU FARWEST

UNE SEMAINli) EN WAGON

Le train -éclair. — Pulmanii cars et leurs aménagements. — Le dortoir. — Les >ervi(es du nègre. — Le niHrchimd aiiibul.int. — La plaie -forme. — On faitcoimrtissaiic^ — i'etilslalenisdesuciélé.— Diàltactions. — L'Américaine en voyage. — R-'ncontre de sa"vai:es. — liKvndies. — Coups de fusil. — Une élection préridecitii-lle à toute vapeur. — Bagaa;e des Américains. — Provisions et repas. — Les FUs du Ciel. — Les Indiens inen, liants. — Tout le monde à bord !

Qui donc en Europe penserait à passer sept jours et sept nuils de suite en wiigon? Quel est le « coiurier » qui consentirait à rouler ainsi, emprisonné comme un colis?

Aux États-Unis, où les oisifs sont rares, et les points cardinaux fort éloignés l'un de l'autre, nombre de gens se décident du jour au lendemain à courir directement de l'Atlantique au Pacifique. Leurs affaires terminées, ces mêmes personnes, qui ne se piquent d'aucune originalité cependant, reviennent sur leurs pas : c'est quelquefois une vacance pour elles, un repos pour l'esprit surexcité; et je ne serais pas surpris de voir les médecins, les (( physiciens » de là-bas, — dont beaucoup sont homœopatlies, — recommander à leurs clients une semaine en wagon aux lieu et place d'une saison de bains, cherchant à guérir ainsi la fatigue parla fatigue.

Le chemin de fer du Pacifique a deux trains par jour : Texpress et le train d'émigrantSc Un jour, — c'était le 4 juillet 1 876, le « great holy day », le centième anniversaire de l'Indépendance, — il y eut un train supplémentaire, un train-éclair direct, de New -York à

San-Francisco. Quelques reporters intrépides avaient obtenu la faveur d'y monter. Le voyage ne devait être que de trois jours. C'était une gageure que beaucoup traitaient de téméraire. L'excitation était grande dans toute l'Amérique du Nord. Toutes les pages desjournaux étaient émailléesdetélégrammes annonçant le passage de V Éclair. Mais le chauvinisme, plus fort là-bas que partout ailleurs, se montra fier et pleinement satisfait d'apprendre que les Compagnies avaient gagné leur pari.

Depuis, je ne crois pas qu'on ait recommencé une expérience aussi ruineuse pour le matériel, et l'on est toujours forcé de s'en tenir au Pacific mail.

C'est un étrange voyage, que celui que l'on accomplit ainsi en ligne droite, à bord du (( transcontinental ».

Moi-même, un lundi d'octobre 18*76, j'ai quitté de la sorte les bords du Pacifique par

une température tropicale, et le lundi suivant je sortais du train, grelottant de froid sous la bise glacée de New- York.

Il ne sera pas sans intérêt, je pense, de raconter comment le temps se passe dans cette traversée, si semblable à celle d'une mer calme. Les plus petits événements y prennent des proportions inattendues, et tout se modifie, les goûts et les habitudes, pour se plier au milieu temporaire, au moule uniforme qui s'impose aux plus récalcitrants.

Et d'abord, — le croirait-on? — malgré la monotonie du désert dans lequel on passe trois jours au moins sur les sept, l'ennui et la lassitude se font peu sentir. C'est qu'ils sont si confortablement aménagés, ces Palmann cars où vous n'avez rien à désirer! Tout le monde a pu voir, aux expositions universelles, quelqu'une de ces voitures, et il ne faut pas avoir fait de grands déplacements pour apprécier combien elles sont

complètes : nulle part un coia perdu; tout est prévu, tout est utilisé.

Chaque voyageur a droite sa demi-section. Si Ton est deux, et si Ton a eu soin de télégraphier pour retenir ses places, on obtient une section entière, c'est-à-dire, le jour, deux canapés se faisant vis-à-vis, et, la nuit, deux lits superposés comme dans un navire, quoique deux fois plus larges et mieux aérés. Naturellement, dans ces longues voitures, c'est au centre que sont les places de choix : la trépidation y est infiniment moindre qu'aux extrémités.

Mais, direz-vous, tout cabanon, si doré soit-il, finit par peser à son hôte. Oubliezvous que nous sommes au pays qui se targue le plus d'indépendance?

Attendez, je vous prie, le chapitre des distractions. Songez aussi que Tinstallation n'est pas déiinilive du départ à l'arrivée; le séjour est loin d'être forcé pour tout le par-

cours. On change de voiture à Cliicago, à Omaha et à Odgen, et c'est déjà comme un changement d'air.

Moyennant une légère augmentation de prix, vous pouvez même voyager comme des souverains en prenant, si vous êtes quatre ou si vous tenez à l'isolement, ce que Ton appelle une state-room, salon ferme qui se trouve dans presque tous les s/cÉ^pi/z^-cars, dans lequel vous êtes absolument comme chez vous. Les familles affligées de babies en bas âge prennent d'ordinaire ces compartiments réservés, fort heureusement pour le célibataire morose qu'agacent les vagissements des nouveau-nés et les colères des enfants plus grands. Je croirais cependant manquer à ma conscience si je ne m'empressais d'ajouter que les babies américains sont bien moins pleurnicheurs que les petits Européens; à quatre ans, ce sont déjà de petits hommes et de petites femmes qui jouent au

citoyen libre et à la respectable young lady, La première fois qu'on entre dans un de ces caravansérails roulants, on reste un moment stupéfait devant Télégance recherchée du mobilier. C'est aux machines-outils qu'est due toute l'ébénisterie intérieure, et le seul reproche que l'on pourrait faire à ces aménagements luxueux serait de l'être trop.

Mais ie goût du pays le veut ainsi : joindre l'agréable à l'utile, faire mieux qu'ailleurs, sont d'assez honorables prétentions; on ne peut dès lors que les approuver. Aussi, depuis les appartements des grands hôtels et les salons des bateaux à vapeur jusqu'aux pompes à incendie et aux moissonneuses mécaniques, tout reluit, flamboie et miroite comme une corbeille de mariage. On dirait que la clientèle se compose de princes. Et les fabricants n'ont pas tort, puisqu'ils s'adressent au (( peuple souverain». En saine économie politique, toutes choses étant égales

d'ailleurs, — devant le dieu Dollar, — l'offre ne peut que répondre à la demande.

Aucun pays ne peut rivaliser avec l'Amérique pour la variété des bois et leur bon marché; et de ces matériaux sont seuls employés les plus beaux et les plus solides. Ici, tous ces bois, oii Téraljle domine, sont ajustés avec art; et c'est merveille de voir, comme dans une léerie, ce salon se transformer la nuit en dortoir. Le dossier du canapé glisse, et, repoussant le siège, va audevant de son vis-à-vis, qui le rejoint au milieu de la section : voilà un lit tout prêt. Le lambris tombe à son tour sous la pression d'un bouton, et, retenu par des chaînes, vient s'aligner au-dessus du premier lit. Des volets s'ancrent dans la paroi et vous séparent des sections voi.sines. Du côté du couloir, des rideaux mobiles vous permettent de vous isoler complètement. Chapeaux et habits s'accrochent aux palères des parois; et l'on

dort là, sur un matelas, dans des draps généralement blancs, mieux que dans la cabine d'un transatlantique. Le couloir central reste inoccupé et éclairé toute la nuit. Les serrefreins que leur service oblige à traverser les voitures, étouffent le bruit de leurs pas, et le conducteur ne fait point le contrôle des billets pendant les heures de sommeil. Enfin, chaque voiture a son nègre, le porter^ qui est jour et nuit aux ordres des voyageurs. C'est lui qui prend vos bottes chaque malin sous le lit inférieur, et les recouvre d'une nouvelle couche de cirage, d'un brillant, d'un glacé, d'un velouté à satisfaire Thomme le plus pointilleux sur ce chapitre premier de l'élégance masculine en Amérique. C'est à lui aussi que vous devrez la faveur d'une serviette particulière pour vos ablutions du matin, si vous répugnez à vous servir de l'essuie -main sans fin qui tourne sur un rouleau au-dessus du lavabo.

Que de choses dans ce petit espace où votre existence est maintenant confinée pour cent soixante-huit heures! Et que de compartiments sont doublés, celui des hommes et celui des dames!

Avez-vous soif? Voici la fontaine d'eau glacée avec la timbale démocratique — et enchaînée — à laquelle chacun trempe ses lèvres. Avez-vous faim et ne pouvez- vous attendre l'heure du repas? Voilà le marchand de gâteaux, de fruits, de chocolat, qui vient vous offrir sa marchandise appétissante. Cet industriel reviendra tout à l'heure placer auprès de vous la nourriture qu'il croit convenir à votre esprit : aux politiciens, des journaux etdes revues ; aux dames, des éventailset des romans pleins de sentiment; aux enfants, des jeux de patience; à tous, des guides du voyage. Quand vous aurez eu le temps d'y jeter un regard, il repassera pour voir si vous en avez gardé quelque chose. C'est

l'homme le plus occupe du train. Sans cesse on le voit apparaître, et toujours avec quelque nouveauté. Suivant les heures du jour, le temps qu'il fait, l'aspect du paysage, il vous offrira l'actualité : aux beaux endroits, des jumelles de campagne; dans le désert, les fruits les plus savoureux; dans les prairies monotones, les journaux illustrés et les brochures humoristiques. Il n'est pas jusqu'à la plate-forme extérieure où il ne trouve des pratiques, en présentant aux amateurs du tabac à fumer, à priser, à... mâcher : ce dernier article est même celui qui se vend le mieux. Le marchand ambulant, ce porleballe modernisé, se trouve d'ailleurs sur toutes les voies ferrées, sur les plus petits parcours comme sur les plus longs; il exerce un monopole dont les voyageurs payent la prime. Mais je viens de parler de la plate-forme. C'est la place favorite de tous ceux qui haïssent le renfermé, de tout ce qui est jeune,

de tout ce qui n'est pas bhisé. Protd'gé tant bien que noal par un garde-fou, assis sur un frein de la voiture ou sur les marches de l'escalier, suspendu des deux mains au-dessus du vide, vous pouvez y laisser fuir les heures, dans la volu[)té d'un bain d'air... et de poussière. Le fumeur, à défaut de tabagie, y cherche un refuge pour savourer paisiblement le cigare de Cuba ou de Californie qu'il vient de payer un prix insensé; l'ami de la nature, le géologue, le botaniste s'y retrouvent et échangent leurs remarques et leurs idées.

Quoi qu'on en ait pu penser, l'Amérique ne manque pas d'artistes; il n'est même personne qui ne se pique de l'être un peu quand il s'agit de faire admirer à l'Européen les beautés sans rivales de ce pays fortuné. A l'exemple du propriétaire de Gresset,

On ne vous fera pas grâce d'une lailue.

Je ne déteste pas cet amour-propre un peu

exalté des Yankees, qui croient leur patrie la plus bille et la meilleure, et le proclament hautement à la face des nations. Illusions généreuses autant que naïves! A d'autres le cruel plaisir de désabuser ces braves cœurs! Pour moi, je respecte cet enthousiasme, je le trouve naturel; et, serait-ce même un genre que les Américains voudraient se donner, il me semble qu'ils n'auraient pas tort.

Quoi qu'il en soit, chaque fois que le train s'arrête dans les prairies, il faut voir comme tous les crayons s'abattent sur les carnets. C'est à qui croquera le mieux la bizarre silhouette du moulin à vent, avec sa roue dentelée penchée sur l'oreille comme la fleur du tournesol sur sa tige.

En même temps, une légion de collectionneurs des deux sexes se précipite hors du train. Les femmes cueillent les graminées du désert, quelques brins de sauge ou d'herbe à bufialos, ou bien encore la fleur

jaune du cactus nain. Les hommes glanent la poussière d'alcali ou de soude, détachent des cailloux roulés, des échantillons de minéraux curieux. Et le train se remet déjà en marche, que tous ces fourragours se décident avec peine à quitter l'herborisation ou la géologie pour courir après lui et remonter comme ils peuvent. Vingt fois j'ai vu ces grands enfants, les pieds sur la dernière marche de l'escalier, accrochés par des prodiges d'équilibre, rivaliser de crânerie pour saisir au passage une touffe d'herbe ou une feuille d'arbre-coton.

Il faut que l'imprudence des voyageurs aille bien loin pour que les employés du train leur en fassent l'observation. Une plaque indique bien qu'il n'est pas permis de se tenir sur la plate-forme, mais c'est simplement pour dégager la responsabilité de la compagnie. Si quelque accident arrive, on était averti. Partant de ce principe que

chacun est intéressé à sa propre conservation, on laisse à Tindividu toute liberté d'agir à sa guise, tant qu'il n'entrave pas le service et ne dérange pas la majorité des voyageurs.

Si, d'une part, un fumeur est mal venu à rouler une cigarette en présence d'une dame, même sur la plate-forme, par contre, il lui est permis de mâcher du tabac. Je me rappelle encore TeCTroi d'un de mes compatriotes à l'aspect des aspiloons)) symétriquement placés à portée de chacun : « On craint donc que nous ayons le mal de mer! » me disait-il naïvement. Et le fait est que pour les gens non acclimatés, aux cœurs sensibles encore, il est plus sage de se détourner de ces voisins sans façon.

Dans les défilés des montagnes, le mouvement d'escarpolette est assez accentué, les trucs de ces longues voitures leur permettant de suivre les courbes les plus violentes; et Ton éprouve le ballottement inégal d'un

navire soulevé par la houle. Mais aussi n'estce pas un voyage à long cours que nous avons entrepris? Tout ne rappelle-t-il pas la navigation? La longueur du trajet sans toucher le «plancher des vaches», l'espace restreint dans lequel on se retourne, les cadres où Ton dort, la passerelle où l'on fume, le roulis et les malades, les jeux et les causeries entre gens qui ne se connaissaient pas la veille et ne se connaîtront plus le lendemain?...

L'homme est fait pour la société, n'est-ce pas ? Vœ solif. . . Dans une réunion de hasard, on s'observe le premier jour; puis les sympathies et les antipathies se déclarent, et Ton en vient bientôt à un échange de cartes qui remplacent!' ((introduction» obligée.

(( Quelle est votre spécialité? De quelles affaires vous occupez-vous? » Telle est invariablement l'entrée en matière d'un voisin sociable, et le plus souvent entre deux airs,

siffles fort impertinemment. — 2" « Que pensez-vous de r Amérique? «Malheur à vous, si vous n'en dites pas un bien excessif. Vous vous prépareriez de tristes journées : h toute heure, l'interlocuteur viendrait vous relancer pouressayerdevousconverlirâ d'autres idées et vous prouver que vous ne savez pas vivre. Il est rare que l'on n'ait pas l'occasion de se rendre de légers services; et, lorsqu'est arrivé ce moment psychologique où l'on décompte les jours, où le paysage fatigue et la lecture aussi, rien ne délasse comme de pouvoir échanger quelques impressions, de pénétrer un peu dans l'existence de ses compagnons et de les laisser lire dans la sienne. Il y a toujours quelque chose à apprendre d'un homme dont on a découvert les goûts, la tournure d'esprit, la spécialité. Et si la chance vous a favorisé du voisinage de quelque Américaine jeune, jolie, spirituelle, comme il y en a tant, dans les causeries

OÙ Tesprit entre seul d'abord, le cœur finit par avoir quelquefois sa part.

Que de romans ont commencé ainsi, au beau milieu de la Prairie, cette terre à l'aspect désolé, ce désert dont on ne voit pas la fin! Et chaque jour apporte un nouveau feuilleton dont la suite est remise au lendemain. Pour l'observateur lui-même qui, de son coin tranquille, suit les péripéties de l'action engagée sous ses yeux, l'intérêt ne languit pas, car les scènes sont changeantes, et le dénoùment pourrait bien être celui de tout bon roman : un mariage.

Je ne sais si les agences matrimoniales ont jamais songé au parti à tirer des rencontres fortuites sur le chemin de fer du Pacifique; mais je suis persuadé qu'il y a là une '( idée » dont plus d'un père américain a saisi les développements avantageux.

Cette miss nonchalante, qui fait semblant de dormir là-bas, dresse déjà ses plans de

UNE SEMAINE EiS WAGON. 19

campagne. D'un regard elle a parcouru le camp des adversaires, le côte des hommes; son siège sera bientôt fait, et les diplomates trouveront à qui parler.

Ce que femme vent, elle le veut bien; mais ce que TAméricaine veut, arrivera, — n'en doutez point, — fatalement. Avec ses manières émancipées, ses goûts de toilette, ses instincts de luxe et de bien-être, lixyoung lady sait commander à son cœur; elle jette promptement, non pas légèrement, son dévolu. Les parents laissent faire : le sclf-liclp est la doctrine de la nation. A elle de se trouver le mari de son choix; aux parents la sanction, le veto suspensif ou absolu. Sans prendre aucune part aux escarmouches d'avant-posles, le père ou le frère se réservent pour forcer la main qui ne voudrait pas se donner.

Méfiez -vous de la sirène! Voyez : l'attaque est commencée; elle flirte... (Flirt : le joli

mot! Devenu français faute d'analogue, il n'exprime rien de français. Mcfiez-vous des entraînements du flirl. On se pique à ce jeulà, quand on ne le connaît point.)

Oli! l'adorable petite fée, avec quelle animation elle débite mille riens charmants dans cette langue anglaise si nuancée!

Quelle vivacité dans ses répliques! Quel feu! Quel entrain! Et, avec cela, quelle nonchalance gracieuse dans ses poses ! quelle ingénuité dans ses regards! Quelle énergie sous des apparences frivoles!

Faite de contrastes, elle plaît à tous. Elle a le sourire le plus doux qui se puisse imaginer; elle rougit pour un rien; elle n'aime que les fleurs, la peinture, la musique; elle est poëte à ses heures; elle est angclique, elle a des sentiments nobles et fiers. Eh! la ravissante pelite personne!

J'entends d'ici des voix railleuses qui me disent : Ce n'est qu'une sirène, avant tout

préoccupée de plaire... Elle ne saurait être ni mère, ni femme de ménage... Elle est faite à ravir parce qu'on lui donne tout ce qu'elle veut pour s'habiller; mais est-elle vraiment belle?... Oui, de celle beauté du diable, de cette fraîcheur de jeunesse qui passe si vite; pas de lignes, pas de galbe!... — Il y a là toutes les coquetteries, toutes les séductions, soit; mais absence de sens moral... La religion : une affaire d'habitude et de décorum... — C'est une poupée.

— Mon Dieu! que vous êtes difficiles!

Moi, je ne sais pas tout cela. Votre poupée, je nela vois ici qu'en chemin de fer. J'admire, je n'apprécie point. Tout ce que je sais, c'est qu'elle est brave, cette petite femme. Vienne une contrariété, un retard, un accident, et vous retrouverez en elle le calme stoïque de l'Anglo-Saxon. Patiente ou décidée, elle vous étonnera par son courage.

Mais ce ne sont pas seulement des jeunes

filles plus ou moins « fast » , des inventeurs plus ou moins ingénieux, des hommes d'affaires plus ou moins véreux que vous rencontrez ainsi dans ces trajets étranges ; il y a encore les nomades habitants de ces plaines qui parfois font irruption dans les wagons comme des moineaux francs dans un pigeonnier.

Un jour, j'ai vu monter dans le train où je me trouvais une bande entière d'Indiens. Sales et misérables, drapés de couvertures voyantes, chaussés de leurs mocassins de peau de daim, ils étaient bien une vingtaine. Ils n'avaient pas de billets. On les laissa faire. N'étaient-ils pas chez eux, et ne leur devait-on pas au moins le transport gratuit à travers quelques parcelles de leur antique territoire?

On les regardait beaucoup, on prétendait qu'ils posaient pour la galerie. Eux se mettaient au-dessus de ces mesquines considérations;, et, sans échanger une parole, un

geste, un clin d'œil, demeuraient graves, pensifs et comme abîmés dans leurs réflexions mélancoliques. Pauvres gens, jadis les rois de ces solitudes !

Quelques heures après, ils s'en allaient comme ils étaient venus, sans jeter un regard derrière eux. Et longtemps après nous les voyions encore assis au bord d'un ruisseau, tenant peut-être conseil pour savoir comment ils prolongeraient leur terrible lutte pour l'existence.

Le même soir, j'étais à mon poste d'observation sur le marchepied de ma voiture. Un ciel menaçant me promettait un spectacle souvent admiré dans les Montagnes Rocheuses. Je regardais les nuages noirs accourant à l'envi au rendez-vous de leur grande fête aérienne. La Prairie, toute brunie par l'ombre croissante, s'illuminait parfois des étincelles de notre locomotive, et le long de la voie, les herbes folles s'entr'ouvraient, touchées

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par elles, pour se chiner de longues traînées de feu qui les faisait se tordre et crépiter.

Tout à coup, je vis le ciel aussi s'éclairer de fusées lumineuses. Était-ce déjà forage? Un voisin me détrompa : c'étaient des coups de fusil devant nous. Aussitôt les employés se précipitèrent sur les freins, et le train stoppa précisément devant le feu d'artifice. Quelques capitalistes de New-York, serrant le revolver dans la poche, se demandaient si le cheftrain, de connivence avec des brigands, obéissait à leurs sommations, lorsqu'à leur grande surprise quatre trappeurs, dans leur costume bien connu, entrèrent comme étaient entrés les Indiens et s'assirent de même, leurs armes entre leurs genoux, et fort paisibles d'ailleurs.

Le chemin de fer passait devant l'établissement de ces colons, et personne ne se plaignit qu'ils eussent arrêté le train plutôt

que d'aller Taltendre a la prochaine station, distanle de cinq ou six lieues.

Dans ce bienheureux pays où Tesprit d'inilialive est tout, il faut plus qu'ailleurs une forte dose d'originalité pour se faire remarquer. Un quart d'heure après, l'incident était oublié de tous, tant il avait fait peu de bruit.

Disons aussi en passant que le suprême bon ton, pour l'Américain, paraît être de converser tout bas, surtout en présence des femmes, qu'il respecte beaucoup. Si quelqu'un bavarde ou rit en public, tenez pour certain qu'il est étranger.

Mais voici un nouveau visiteur qui se penche à l'oreille des homujes comme pour les confesser. Qu'est-ce que ce monsieur? Si c'était le conducteur, on le verrait, sans avertissement, se saisir des chapeaux des voyageurs pour y prendre les coupons qu'il serait sûr d'y trouver... Si c'était un policier, il

ne serait pas accueilli avec tant de sourires et même parfois d'enthousiasme... Et que voulez-vous que ce soit, sinon un politicien? non pas certainement un de ces carpetbaggers qui briguent des suffrages pour leurs patrons, mais un modeste amateur, qui s'amuse à tâter l'opinion sur la prochaine élection présidentielle. Une fantaisie d'artiste ! De wagon en wagon, il va recueillir les votes pour Hayes ou Tilden. Pas d'abstentions, implore-t-il.

Pour ma part, j'ai beau arguer de mon incapacité électorale, n'ayant pas l'honneur d'être citoyen des États-Unis : « Never mindî Peu importe! nous ne sommes pas exclusifs ici, me dit-il en souriant. Que prenez-vous, le ticket républicain ou le démocratique? Choisissez. »

Le scrutin dépouillé , cet amusant personnage revient, dans chaque voiture, en proclamer le résultat. Il se trouve qu'aucun des

candidats n'a la majorité; un ballottage est nécessaire. Grâce enQn au mécanicien, oublié la première fois sur sa locomotive, les républicains l'emportent d'une voix.

— Accipio omen, s'écrie tout haut un légiste (attorncy at law) , qui venait justement de me vanter les bienfaits du système protecteur et de la centralisation à Washington. Oui, messieurs, j'en acceptel'augure. La plateforme démocratique de Saint-Louis est vengée par la plate-forme de notre locomotive...

Sur ce mot bien américain, explosion d'hilarité. Les démocrates rient tous les premiers : c'est un désarmement. L'homme de loi se lève, salue à la ronde et va boire un verre d'eau glacée à la fontaine. Supposez qu'il se fût régalé d'un drink au whisky ^ et nous en avions pour une heure à entendre quelque speech éloquent ou grotesque. Le simple verre d'eau ne suffit pas toujours aux improvisateurs.

C'est une justice à rendre à ce plaisant pays, il a beau se servir du suffrage cha(|ue jour, et à différents degrés, il ne connaît pas la satiété. C'est un corps saturé d'alcool : il ne peut plus se passer du poison qui l'alimente.

L'avouerai-je cependant? L'industrie des carpelhaggers, dans l'Ouest tout au moins, m'a paru bien moins florissante que ne veulent le croire ces voyageurs en chambre, auxquels nous devons tant de livres sur l'Amérique. L'air sec et pur des Prairies ne convient pas à leur tempérament.

A première vue, il est vrai, nos compagnons de voyage répondent, pour la plupart, au signalement bien connu des carpct-bcif/gers. Ils en ont le bagage sommaire : un petit sac renfermant quelques faux-cols en papier et une brosse à dents. Avec cela un Américain irait au bout du monde.

Quelques-uns se sont bien donné le luxe

d'un panier à provisions, mais ceux-là voyagent en famille. Ce sont les arrivés de la veille, les repus du jour, les accapareurs du lendemain. Ils ont Tinsolcnce des parvenus. Voyez comme ils commandent au porter , cet « homme noir » préposé au service de chaque voiture! Le porter fixe une planche dans la section , et voilà la table mise. Avec les gâteaux et les fruits qui se vendent dans le train, les dindes froides, les pâtés, les boîtes de conserves qu'on retire du panier, le repas se complète et satisferait les plus exigeants. De plus raffinés encore font leur café siu^ un réchaud.

Mais pour le commun des mortels, il faut s'en tenir aux repas que la Compagnie du chemin de fer leur dispense à ses heures, comme un dompteur de foire à sa ménagerie ambulante.

Je ne veux pas l'oublier, sur une partie de la ligne, de Chicago à New -York, fonc-

lionne nn restaurant roulant, où l'on peut se faire servir, à la carte, des plats chauds, aussi variés qu'on le désire, où Ton boit, à la glace, des vins de Fiance et de Hongrie; mais là il s'agit de ne pas perdre de temps : trois lignes sont concurrentes! Dans les montagnes de rOuest, dans les marais de Californie, la voie est mauvaise ou dangereuse, et Ton se hâte plus lentement. Là, plus rien n'est donné à la fantaisie. Trois fois par jour, quand la machine s'arrête pour s'abreuver, il vous est permis d'en faire autant.

Vous êtes assuré d'un arrêt de vingt- cinq minutes; seulement, les étapes sont irrégulières, approximatives. Tant pis pour les estomacs! Tantôt le premier déjeuner est à SIX heures du matin et le dîner à une heure, tantôt on ne déjeune qu'à dix heures pour dîner déjà à midi et ensuite attendre le souper jusqu'à huit heures du soir. Il est juste de dire que le pays n'est point habité.

Il faut bien qu'il y ait des stations pour permettre aux machines de se bourrer de combustible et d'eau; mais il y en a le moins possible, et l'on aurait pu, — tout aussi bien que de leur chercher des noms, — les numéroter comme les bornes d'une grand' route.

— Vingt-cinq minutes d'arrêt!

Une musique infernale frappe vos oreilles: c'est le gong chinois. Dans cette cabane de pionniers, le festin vous attend.

Aimez-vous V antilope? On en a mis partout.

Rôtie, bouillie, la chair qu'on vous offrira pendant plusieurs jours sera exclusivement de l'antilope. Avec cela du riz et des palates douces, du pain de maïs, du lait condense en boîtes ou du thé glacé, et quelquefois pour le dessert un peu de fruits sauvages (la manne du désert!), des fraises, des framboises ou des mûres.

Du reste, pour qui a le bras long et n'at-

32 SOUVErsIRS DU FAR-WEST.

tend pas d'être servi, pour qui mange à l'américaine, c'est-à dire lestement et sans changer d'assiette, il y a très-bien moyen de manger à sa faim.

Quant aux infortunés qui attendent leur tour, se croyant assis à une table d'hôte, ne leur reste-t-il pas le régal des yeux, et l'intime satisfaction de savoir le repas apprêté par des FîVs du Ciel? Car, au delà des Montagnes Rocheuses, la population ne paraît se composer que de Chinois. Très-pimpants, du reste, sous leurs blancs atours, ces serveurs à longue natte et à la face glabre! Très-étonnante aussi leur obséquiosité dans un milieu si nivelé!

Dans des centres plus populeux, où il y a jusqu'à trois habitations, l'inévitable concurrence surgit et s'annonce par une sonnette,

— N'écoutez pas le gong, me disait un Français que je rencontrai dans ces parages; faites comme moi. Je l'ai délaissé pour la

sonnette de la concurrence» La nourrilure est la môme; seulement, on ne paye que la moitié.

Un respectable monsieur dont je fis la connaissance profita indirectement du conseil. Il voyageait avec son valet de chambre, et paraissait fort humilié de le voir lui faire vis-à-vis aux. démocratiques repas des stations. Caleb fut désormais envoyé à la concurrence, et put so payer à San-Francisco une montre dor sur les économies qu'il avait faites en mangeant.

— Tout le monde à bord! s'écrient d'une voix de commandement les conducteurs du train. C'est le premier appel. Il y aura un réappel.

Attardons-nous un instant à jeter un coup d'œil sur les curiosités de l'endroit : collections de minéraux, pétrifications, têtes d'animaux empaillés, aigles ou pumas qui se rongent d'ennui dans des cages étroites.

Une rareté assez fréquente à ces stations est de voir de petits groupes d'Indiens loafers (mendiants), vêtus d'oripeaux bizarres et tristement accroupis sur des tas de bûches, le long de la voie.

Les voilà donc, ces Indiens! dit un petit bureaucrate de l'Est. On a vraiment raison de dire que ce sont des brutes!

— Oli ! riiorreur! s'exclame à son tour une femme docteur. Voyez ces sauvagesses qui portent dans des boîtes fixées à leurs épaules leurs nouveau-nés malingres et souffreteux. A bit to sce tîw papoose : vite une pièce blanche, un petit billet de dix sous pour voir le mioche! Oh! le pauvre baby! tout emmaillotté dans son étui d'écorce et de peau d'antilope! Et penser qu'il deviendra laid et méchant comme père et mère! Oh! l'affreuse guenon qui le porte sur son dos voûté!..*

Heureusement la squaw, mère du papoose.

ne comprend rien à ce qui se dit, et ne voit qne la monnaie qu'on lui donne.

Curieux ignorants, on a eu soin de ne pas vous dire que ces Indiens dégradés étaient la lie de leur nation. Et les Peaux-Rouges, qui ne voient généralement des « visages pâles» que les plus mauvais : des pillards de frontières, des mineurs sans foi ni loi, des agents dont les trois quarts sont menteurs et voleurs, n'ont-ils pas aussi quelque raison, ces indigènes, de penser tout le mal possible du peuple usurpateur?

— Tout le monde à bord!

C'est le dernier avertissement. Le train s'ébranle déjà, et chacun de courir pour le rattraper.

Courez à vos affaires, financiers, inventeurs, politiciens : le train n'attend pas. Surtout tâchez d'arriver à temps.

Nous ne lutterons pas de vitesse avec vous ; nous regardons passer le train.

La fièvre de la pra'rie. — Ceux qui en sont attaqués. — Leurs têves; leurs éblouissements. — Angoisses qui les étreignent. — Accablement des premiers jours.

A. Colons. — Arrivée. — Choix d'une terre. — Campement. — Log house. — Corral. — Nourriture. — Défri( hements. — Essais de culture. — Ciôure de la propriété. — Lois d'homestead et de préemption. — Histoire d'un ami. — Exploitation modèle.

B. Mineurs — Esquisse d'une société de mineurs. — Les superstitieux. — Cheyenne et Deadwood. - Gentlemen et scélérats. — Éludes de mœurs. — Le chercheur d'or amateur. — Camps de mineurs. — Une ville Lâtie en six mois .

C. Trappeurs. — Équipement. — Caractère. — La carabine favorite. — Chasse au cerf. — Les loups. — Les aiglos. — Le voleur du cump. — Mousiiques. — Chiens de prairie. — La sauge. — Les buffs ; aperçu géologique. — L'antilope et l'express. — Poules de sauge.

— Perdu dans le désert! — Rencontre de serpents à sonnettes. — Le terrible grizzly. — L'ours cannelle.

— Menu du trappeur. — Pêt-he aux truites. — Gomment on chasse aux buffalos. — Un village de castors.

— Fourrures de toute espèce. — Adieu définitif à la vie nomade.

Puisque nous y sommes, restons donc dans ces prairies, et allons vivre de cette bonne vie errante des pionniers et des sauvages.

— Avez-vous entendu parler de la fièvre de la prairie, et savez -vous ce que l'on entend par là ?

— La fièvre! Mais cela ne présage rien de bon.

— Eh! eh! la fièvre de l'or!...

La fièvre des Prairies est une fièvre maligne qui ne lâche plus son patient une fois qu'elle le tient. C'est une fièvre intermittente. Au moment où vous vous y attendez le moins, elle vient s'accouder à votre chevet; elle exalte l'imagination et fait briller

l'œil; elle donne des jambes et elle donne soif.

Contre elle il y a peu d'antidotes. C'est surtout après une longue accalmie, et spécialement dans le séjour des villes, que cette fièvre revient, s'inslallant dans le cerveau pour y faire son œuvre de termite et le surchauffer, si bien que les témoins de l'accès le qualifient souvent de folie.

Que faire, quand un solliciteur acharné vous poursuit de ses obsessions? Pour nepas le mettre dehors, on sort avec lui. C'est aussi ce que fait le possédé de ce mal étrange, feu dévorant, rongeur opiniâtre...

On me racontait au Missouri que les ondes troublées du Père des eaux ont l'étonnante vertu de guérir la fièvre que le grand fleuve propage : ainsi en est-il de la prairie. Le remède est auprès du mal.

Ce nom de fièvre de la prairie caractérise, aux États-Unis, le violent désir de retourner

à la vie sauvage éprouvé par tout individu qui en a goûté une fois.

Comme je comprends ces grands fauves qui végètent et meurent lentement dans nos parcs, et ces fiers Indiens qui refusent d'être mis au régime débilitant des tribus soumises!

C'est encore au Far-West, au Wild Westj, dans ce « sauvage Ouest » si méprisé, qu'il faut aller pour se rafraîchir le sang, respirer l'air libre, et trouver des horizons étendus. Qu'il fait bon, là-bas, chercher sa nourriture à la sueur de son front, fouler aux pieds le sol vierge du désert, sentir et voir l'infini tout autour de soi î

Évidemment, cette existence ne convient pas à tous, et je n'ai pas le moins du monde envie d'en exagérer 'les agréments, bien négatifs au point de vue de notre société policée. Moins que personne, je n'ai de raison de forcer la note enthousiaste, ayant eu moi-même, je l'avoue, pas mal de mé-

comptes et de désillusions dans les commencements. Ailleurs, j'ai donné, sans lacunes, le journal de Ma vie nom^ade aux Montagnes- Rocheuses \ Chasseur, j'y allais surtout pour voir du gibier, et j'en ai relativement peu vu; habitué au bien-être de la vie civilisée, j'ai eu à m'endurcir contre toutes les privations, j'ai souffert de la faim, du froid, de mille misères; et, malgré tout, les souvenirs qui me sont restés de cette expédition sont les meilleurs que j'ai rapportés de mes voyages.

Aurais-je dû, comme on me l'a fait observer, cacher mes déceptions, et faire, après tant d'autres, le roman delà prairie ou de la montagne ? J'ai préféré ne donner que la copie de mon journal. Rapporteur impartial, — le plus du moins qu'il m'a été possible, — j'y reflétais l'impression générale de notre

^ Un volume in-IS jésus. Paris, Didot, 1878.

42 SOUVENlPxS DU FAR-WEST.

petite troupe. Il n'est guère admissible que nous fussions tous mal disposés, chagrins ou moroses : aurions-nous vécu ensemble sans nous quereller pendant plus de deux mois ? Ou bien avions-nous quelque motif d'aigreur contre notre destinée ou contre le genre Immain? Il semble que non, puisque notre jeune philosophie, plus humoristique que profonde, s'alliait fort bien à la plus franche gaieté.

Qu'on ne s'y trompe pas, avant de courir les bois ou la prairie, il ne suffit point de s'hal)iller de cuir, d'entonner nn air du Freischûtz, de s'écrier : « A nous l'espace ! Foin du confort des villes! » Il faut encore et surtout faire ample provision de patience, oublier le foyer domestique, détacher ses regards et son cœur du chemin parcouru pour ne plus regarder que devant soi. A ce prix seulement, l'acclimatation est possible.

Et savez-vous quelles sont ces gens qui s'exposent à ce dur apprentissage?

Le plus grand nombre court après la fortune : ce sont des naïls ou des présomptueux; d'autres, — les tristes, les blessés, les bandits sans feu ni lieu, — vont là pour se cacher.

De tous ceux pour lesquels faire fortune est le but, il en est bien peu qui n'aient déjà quelques notions de la rude existence qu'ils entreprennent. Rarement ils arrivent des villes américaines, plus rarement de la vieille Europe. Quelqu'un leur a parlé des trésors agricoles et miniers de la terre vierge. On en a rêvé la nuit, on y a pensé tout le jour; c'a été la préoccupation constante pendant des mois. Que d'éblouissements dans ce mot : trésors! Et quel charme dans cette émancipation! Plus de propriétaire, plus de loyer, plus d'impôts! Avoir son homCy son cliez-soi! Changer de résidence à sa fantaisie

comme un grand seigneur, voyager, être libre! Libre! Oui, c'est là qu'est la liberté, c'est là qu est le bien-être. Arrière les soucis! Dans les premiers temps, vivre comme on pourra; mais plus tard l'aisance, la richesse... Le jour viendra où l'on sera quelqu'un !

C'est un raisonnement de célibataire.

Dit-on de ces choses à un père de famille? Dans les pays arriérés, non; mais, dans la jeune Amérique, on peut trouver des défricheurs qui colonisent. Beaucoup ont déjà cherché fortune ailleurs : leur rôle est celui du coin de fer dans le marbre; ils pénètrent par soubresauts , par étapes , ouvrant la route et l'aplanissant pour les délicats qui aiment à trouver la besogne préparée.

A côté de ces rudes pionniers, il faut placer les mineurs qui s'en vont la pioche à la main, la carabine à l'épaule, remplir leur

ceinture de poudre d'or et d'argent. Où vont-ils? Ils n'en savent rien. Ils se risquent. L'autre, du moins, le colon, possède quelques chevaux, vaches ou moutons; il n'en est pas de même du mineur. Il attend tout du hasard, il est fataliste comme tous les joueurs. Quelques connaissances géologiques sommaires, et r a œil américain » : il ne lui faut rien de plus. A quoi bon des renseignements? Suspects! Le monde n'est-il pas guidé par l'intérêt personnel?... Ainsi raisonne-t-il, et son jugement se croit infaillible.

D'autres émigrantssont séduits par l'appât des aventures; ils vont s'attaquer à tout ce qu'ils rencontrent. Leur nom grandira sur les frontières; ce seront des héros. Munis de quelques provisions, armés de pied en cap, ils ne laissent rien derrière eux. Ils ne reviendront que couverts de dépouilles, s'ils reviennent. Ce sont des braves dépourvus de

46 SOUVENIRS 1)1 lAR-WEST.

préjugés, et je ne sais quel piestii^e les accompagne. Quelques notions de droit naturel leur suftîsent. I/insouc'iiUU'c fait le fonds de ces caractères. La prairie est leur domaine; ils n'ont pas de domicile connu. Quand ils font une fugue jusqu'au fort voisin ou jusqu'à la première bourgade, leur inildélité n'est que d'un jour : le temps d'échanger leurs peaux de bètes ou leurs trouvailles minérales contre des munitions et de la farine. In pareil trafic ne les enrichit guère. Et le colon qui a hébergé pendant une nuit le chasseur nomade, se dit en le \oyant reprendre le cheuiin du désert : « Heureux s'il préserve son scalp encore cette fois-ci ! »

Parmi ces hardis montagnards ou trappeurs, atlublés des sobriquets les plus fantaisistes, il en est peu qui ne fassent bon marché de la vie. Ils ont leurs raisons pour cela. Des spéculations malhenreuses, un chagrin secret, ont sulU à leur fan^e chercher la soli-

PIONNIERS ET MOMAGNARDS. 47

lucle avec la même ardeur que d'autres mettent à l'éviter. Souvent ce sont de nobles cœurs, pas assez nobles toutefois pour comprendre qu'ils ont un but ici-bas, et que c'est trahison de quitter la tâclie que Dieu a assignée à tout homme. Moralement, c'est un suicide commis à la muette.

Mais la nature est là, et la variété des scènes offertes à qui l'étudié de près est un baume merveilleux contre les maladies corrosives de l'âme : rien n'est plus propre à relever l'homme découragé de tout.

C'est aussi pour chercher l'oubli que de moins honnêtes franchissent la frontière de la civilisation. Traqués par la justice des hommes, la rage aucœur, prenant le dernier parti qui leur reste, des échappés de bagnes, voleurs, faussaires, meurtriers, criminels de la pire espèce, se réfugient au désert comme le faisait naguère le nègre marron : le plus fin limier ne les suit pas longtemps. Là du

moins ils ne verront pas toujours suspendue à un fil riiorripilante épée de Damoclès. Là ils pourront j s'ils sont rusés, sharp, comme on dit, vivre de rapines aux dépens des colons ou des mineurs dont ils partageront la vie; et, si l'endurcissement au crime n'est pas complet chez eux, ils pourront peut-être se refaire une honnêteté.

Mais, qu'il arrive d'Europe avec toutes les illusions du chercheur d'or, ou bien failli et ruiné du fond des États de l'Est ; qu'il cherche à « faire de l'argent » ou qu'il soit seulement un broken lieart, un pauvre cœur brisé, fuyant les étroites conventions de la société; qu'il ait le caractère entreprenant, hardi, résolu, énergique, ou qu'il soit devenu sceptique, farouche, brutal, ce qu'on appelle roiigh enfin, l'aventurier qui se rejette ainsi à corps perdu dans la vie sauvage est bien loin de prévoir ce qui l'attend. A quelles difficultés va-t-il se heurter dès le début? On frémit

d'y songer. Tout libre qu'il se croit, il devra peut-être travailler pour d'autres hommes, — si l'on veut bien de ses bras. Pour un tel mercenaire, quel pire ennemi que l'homme lui-même? Le Chinois est besoigneux et sournois; le Peau-Rouge est voleur, rusé, vindicatif, et le vagabond de sa race, aventurier comme lui, se montre son rival de tous les jours, tricheur à tous les jeux, sans aucun scrupule, prompt à toutes les fourberies.

Et dans le cauchemar des premières nuits de fièvre, défilera le cortège des fantômes les plus terrifiants : la faim, la soif, les maladies, les accidents. Plus près de lui, à travers les flammes du bivouac, des ombres se montreront menaçantes : des troupes de loups, des jaguars, des ours et des serpents; il se verra en butte aux coups d'ennemis plus insatiables et plus insaisissables : les sauterelles et les moustiques. Son imprévoyance gaspillera ce que la chasse et la pêche lui

auront procuré de vivres. Dès les premiers jours il manquera d'eau, de combustible; ou bien son estomac devra se contenter d'écorces et de fruits amers, trop heureux s'il a pour se repaître le précieux navet indien. « Je suis donc maudit! s'écriera-l-il; rien ne me réussit, tout tourne contre moi. »

S'il a la chance de rencontrer quelque vieux coureur des bois, trappeur ou traitant, celui-ci ricanera doucement : « Vous êtes encore vert; c'est un défaut dont on se guérit tous les jours », lui dira-t-il pour le réconforter.

Et c'est vrai. Tant qu'il n'a pas acquis le degré de sauvagerie voulu, tant qu'il ne s'est pas cuirassé contre les vicissitudes de la vie, qu'il n'est pas parvenu à se suOire à luimême et à secouer cet abattement de naufragé, le nouveau venu est encore « vert ». On m'a cité des hommes courageux qui n'avaient pu, au bout de plusieurs années.

arriver au point de maturité exigé daus de telles circonstances. Vous aurez beau vous croire l'âme trempée de façon à défier les événements, elle aura plus d'un retour sur le passé, plus d'un soupir, plus d'un accablement de se trouver seule ainsi dans le désert.

Ce n'est pas dans la Prairie proprement dite, c'est dans un de ces vallons élargis qu'on appelle aussi prairies , délicieuses pelouses qui s'étendent à perte de vue entre des collines plus ou moins élevées, c'est là que s'élèvent les a ranches », hâtives constructions des colons. Au delà du dernier ranche, de la dernière cabane, transportonsnous un instant par la pensée à la suite de ce nouvel arrivé qui va planter sa tente.

L'emplacement est bien choisi. Une rivière rapide roule ses eaux claires entre une double haie d'aunelles. A vingt pas de l'endroit où ses rives s'abaissent pour former un gué,

l'émigrant arrête le wagon qui porte sa fortune. Les mules sont bientôt dételées et toutes joyeuses se roulent un monient sur le sol; puis, après avoir été boire à longs traits, elles commencent à tondre Therbe bleue et rose, fine et drue, de ce pré naturel.

Le colon les regarde et semble repaître ses yeux de ce spectacle. Son regard a la tendresse émue d'un regard d'amoureux. Cet homme rêve. Il est heureux; il a trouvé ce qu'il cherchait. Voici de l'herbe en abondance, des terrains d'alluvion propres à toute culture; voici une belle eau limpide dans laquelle sautent des truites qu'il soupèse déjà. Plus loin, un bosquet de pins prêt à fournir le chauffage et le bois de construction, et, sur les hauteurs qui enserrent cette oasis charmante, d'épais fourrés d'arbres-coton, remise chère au gibier.

Le site est ravissant, et, comme un joyeux sourire de bienvenue, les feux mourants du

soleil caressent de tons doux et satinés le domaine tout entier. Car ce domaine est le sien : il était au premier occupant, il est à lui, à lui qui hier encore ne possédait pas une demi-acre de terre. Oh! qu'il est bon de se sentir ainsi chez soi!

Mais un cri strident et prolongé se fait entendre, et l'homme y répond par un autre cri qui éclate décuplé dans l'atmosphère calme et pure. Tout retombe ensuite dans le silence jusqu'à ce qu'un hennissement des mules avertisse de nouveau le maître.

Il voit alors, suivantles traces qu'a laissées le chariot, un petit convoi de bestiaux, vingtcinq bêtes au plus, escortées d'un homme à cheval et d'un magnifique terre-neuve.

— Bonté du ciel ! s'écrie le nouveau venu après avoir traversé le ruisseau, vous avez découvert la Terre promise!

— Le fait est, capitaine, que nous ne serons pas mal ici, je présume.

— Vous avez raison, colonel, vous avez raison comme toujours. Tout le monde vous donne raison. Voyez les vaches, monsieur, voyez comme elles sont attablées! Elles n'ont jamais été à pareille fête.

— A notre tour maintenant, mon vieux!

Descendez de cheval, sans vous commander, et nous pourrons dresser la tente.

— Oh! Dick est toujours prêt à donner un coup de main. Toutefois, mon opinion est que ce n'est pas nécessaire aujourd'hui. Le ciel est sans nuages; il va geler. Qu'avonsnous besoin d'un ciel de lit?... Et, à propos, le feUjCharley! Yoilà quelesoleil secouche, et le froid viendra vite. Gomment, vous n'avez pas songé au feu?

Alors Charley saisit dans le wagon une hache légère dont le manche est en bois d'hickory, et s'en va couper le baliveau mort le plus proche. Puis le feu s'allume, et nos deux amis enfouissent dans la braise la café-

tière légendaire qui les accompagne partout. L'un d'eux tire du wagon une pièce de venaison pour la faire rôtir h la broche, tandis que l'autre remplit sa gourde au baril de whisky.

Nos deux associés veulent fêter dignement leur joyeuse entrée dans leur royaume.

Longtemps la causerie se prolonge au coin du feu, causerie animée plus qu'à l'ordinaire, et où les deux compagnons se traitent tantôt avec les plus grands, égards et tantôt avec la plus grande familiarité.

Étrange contraste que ces prétentions au savoir-vivre, ces exagérations de politesse alternant avec les expressions les plus triviales! Ce sont là signes de race. Le Yankee ne peut pas plus se départir dans l'énoncé de ses opinions d'un certain ton déclamatoire et presque hypocrite que l'homme de l'Ouest ne peut s'empêcher d'appeler les choses par leur nom, dans le langage le plus fruste qu'on puisse imaginer.

Ici nous avons un mélange de l'un et de l'autre : nos futurs setllers sont nés au bord de l'Atlantique, et, bien jeunes, ont commencé à marcher vers l'Ouest, essayant de tous les métiers. Pour « faire de l'argent )), ils se sont avancés d'étape en étape, guidés seulement par l'esprit d'aventure, le pire des guides, et qui ne vaut pas le chien d'aveugle. Diverses couches successives se sont ainsi superposées sur le premier vernis, et il en est résulté le plus singulier amalgame du monde. De pareils types ne sont pas rares au Far-^Yest.

Mais la nuit est venue brusquement.

— Du diable si je vois encore la fumée de ma pipe! s'écrie Charley. Vous n'ignorez pas, vieux Dick, qu'il n'y a pas de plaisir à fumer dans l'obscurité. D'ailleurs, je vais m'endormir. Yvoyez-vous quelque objection, capitaine?

— Une seule, mon digne ami : s'il doit

geler toute la nuit, et mes rhumatismes se prononcent en faveur de celte hypothèse, s'il doit geler, nous n'aurons pas assez de combustible. Où donc avez-vous mis la hache?

— Oh! la hache, c'est mon outil de prédilection.

— Oui, je sais que cela vous connaît.

— Voilà contre mon dos un jeune arbre sec comme une allumette. Je gage qu'il ne me faut pas plus de quatre coups pour l'abattre.

Et le colonel, brandissant sa hache, en quatre coups bien dirigés renverse tout à côté du foyer un jeune arbre de vingt ans.

Au fracas de la chute succède un bruit de galop.

— C'étaient les animaux domestiques, dit le capitaine. Tout va bien. Pas d'ours aux environs. Du reste, Bravo est préposé à notre garde.

Sur un signe de son maître, Bravo, le

lerre-neuve, s'éloigne pour rassembler vaclies, chevaux et mules auprès du camp.

Pendant ce temps-là, les colons débitent l'arbre mort, en empilent plusieurs tronçons sur le foyer, puis, s'enroulant dans leurs couvertures, s'étendent les pieds vers le feu et s'endorment paisiblement.

Ni la lune qui brille au ciel, ni Tappel mélancolique de l'orfraie vigilante alternant avec les refrains éclatants de la grenouille d'arbre, ni les voix discordantes d'une meute de loups hurlant dans la montagne, aucune de ces influences extérieures n'est capable d'inquiéter le sommeil de ces hommes habitués à la vie en plein air. Leurs sens sont déjà engourdis. Ils vont rêver qu'ils font fortune.

Et demain, lorsque le soleil paraîtra, leur premier soin sera d'étudier un plan pour leur habitation.

Nos architectes improvisés l'ont bientôt

dressé. De préférence à quelques pas du ruisseau, tout auprès du gué, s'élèvera la log-house, la maison d'émigrants.

Sans perdre de temps à discuter la valeur des matériaux, ils iront à la recherche de jeunes pins rouges d'égales dimensions et en feront un grand abatis. A peine équarries, mises en équilibre Tune sur Tautre, rejointoyées avec de la boue que le soleil se chargera de sécher, ces grosses perches feront tous les frais de l'édifice. Quelques pierres plates posées sur champ formeront la cheminée. En quelques jours, sans fondements, sans clous ni ciment, le chalet rustique sera bâti. Plus tard, qui sait? une table de pierre, des escabeaux formés avec de vieilles souches d'arbres, un lit peut-être, fruit des longues soirées d'hiver, sans préjudice des trophées de bois de cerf, d'antilope ou d'élan, viendront meubler et décorer cet ermitage.

On pourra songer alors au corral. Le

corral est un enclos carré fermé d'une haute palissade : fenil ou refuge des bestiaux par les temps de neige, parc d'acclimatation, lieu de réunion annuelle et obligatoire des veaux qu'il s'agira de marquer au fer rouge, prison des chevaux ou mulets indociles qui y resteront entravés, le corral, dans ses multiples destinations, est de toute première nécessité.

Voilà tout le monde casé. Fiers de leur ouvrage, nos colons ont certes bien mérité de s'adonner aux distractions. Que leur faut-il de plus? Les vaches ne donnent-elles pas du lait en abondance? la rivière n'estelle pas riche en truites, et la forêt vive en grands fauves?

Ces hommes sont heureux à leur manière, mais ils sont hommes, et partant, ambitieux. Nous l'avons appris, ce n'est pas la première fois qu'ils essayent de la vie insouciante et aventureuse à la fois du Far-West. Ailleurs,

ils se sont occupés déjà d'élevage, laissant leurs troupeaux se multiplier et s'engraisser à leur guise dans les pâturages naturels que broutaient naguère encore les buffles. Mais la vie pastorale lasse l'homme d'action. Le jour où s'est présenté un Irlandais portant sur lui de l'argent comptant et décidé à acquérir la propriété, le syndicat s'est empressé de réaliser. Toute réflexion faite, exceptant du marché un petit lot des meilleures vaches laitières, nos aventuriers ont échangé le reste de leur avoir, la propriété et tout ce qui était dessus, contre un matériel agricole et des instruments aratoires tout neufs.

Le « wagon » que nous leur avons vu amener, de construction solide et légère, ce chariot d'émigrants popularisé par la gravure, lewagon contient toutes ces choses. Sous les sacs de farine et de semences diverses est caché le matériel agricole :

la sulky ploiigh ou charrue particulière inventée spécialement pour briser le sol vierge, un choix d'outils indispensables et même une moissonneuse du dernier système. Chaussures et vêtements de rechange, lassos et harnais, batterie de cuisine, trousse de pharmacie, munitions de chasse et de pêche, une grande quantité de café, du tabac en feuilles . comprimées, jusqu'au tonnelet de \vhisky, tout est entré dans ce wagon que traînaient allègrement deux mules. Un habitant du vieux monde se représentera difficilement les obstacles de tout genre qu'ont dû surmonter nos émigrants pour amener leurs bagages jusqu'ici, en dehors de tous sentiers battus, à travers bois, rivières et rochers.

Et maintenant que s'est arrêtée cette nouvelle arche de Noé, le rameau d'olivier est entre les mains des nomades. Conquérants pacifiques, ils tracent selon leur bon plaisir les limites de leur domaine.

l.a terre est d'excellente qualité : c'est une (( prairie » ondulée, arrosée de sources nombreuses, fertileen promesses inépuisables pour qui en prend possession. Sur la montagne, la célèbre herbe à bu Halos suftira à la nourriture du petit troupeau .

Tout permet ici de créer une exploitation modèle. Les herbes naturelles de la vallée sont condamnées à disparaître, et le premier agent employé est le feu. Dès que l'incendie aura été éteint iaute d'aliment, les colons pourront mettre la main à la charrue. On dit qu'un homme et deux chevaux peuvent en un jour, au moyen de la sulky, labourer un hectare, soit deux acres et demie, mesure agraire américaine. Il ne leur faudrait donc que six semaines à deux mois pour donner le premier labour, celui d'été, aux 160 acres auxquels a droit le premier occupant, en vertu de l'acte du Congrès.

Cependant les herbes folles reviendront

encore, et, à l'automne, il sera nécessaire de retourner la terre en sens inverse. Ensuite, un hersage fait avec soin la préparera à porter du maïs ou des légumes, si le squatter ne sait pas modérer son impatience. Plus sage, il attendrait que l'hiver et la gelée eussent rendu friables les paquets de racines emmêlées depuis des siècles. En tout cas, il ne songera à semer du blé que la deuxième année. La mise en train seule exige un peu de peine. Dans les bonnes terres d'alluvion, les récoltes se suivent sans assolement. L'engrais est une nuisance.

Décidés à faire de la culture en grand, nos hommes défricheront aussi les collines, et de la façon la plus expéditive, en mettant le feu aux bois : il ne restera debout çà et là que le tronc calciné d'un cèdre ou d'un pin géant, et, sous cette égide tutélaire, on verra se presser en rangs serrés des moissons évoquant l'image de l'âge d'or.

Peu à pe\i,une ligne serpentinede perches croisées viendra barricader l'ensemble des champs et préviendra toute compélilion de la part d'un voisin qui peut arriver d'un moment à Tautre. Les charmes de la société sont peu de chose pour les pionniers. On peut être certain, lorsque les deux rives des rares cours d'eau ont été prises, que personne ne perdra son temps à creuser des puits.

Telle est l'esquisse rapide, non le mirage, des premiers travaux du squatter en possession du sol vierge. Il ne lui reste plus qu'à faire cadastrer son domaine.

Trois ans après son installation , il reprendra le chemin du chef-lieu de district, emmenant avec lui les produits de sa culture et tout ce dont il veut se défaire. Arrivé au hameau misérable qui porte le nom de cHij, il va tout d'abord frapper à la cabane de l'agent du gouvernement. Allant droit au fait, il justifie de sa résidence ininterrompue et réclame

6« SOUVENIRS Dr FAt-WEST.

son titre de propriété. Oo ne peut le lai refcser. De sqvaiter le voilà devenu setller.

Ce n'est pas tout. En payant un dollar et quart par acre, il pourra ajouter un nouveau « quart de section » à celui qu'il possède déjà : c'est le droit de préemption. Ce droit n'est pas plus étendu, et il ne faut pas s'en étonner, parce que l'établissement du colon le premier arrivé dans une région fertile empêcherait le pays de se peupler. Toutefois, une famille composée du père et d'au moins deux fiîs majeurs aura le droit d'acquérir une section entière, ou 640 acres d'un seul gazon. Ce dernier chiffre est le maximum que peut atteindre une propriété au Far- West. Au surplus, par des ventes simulées, il n'est pas rare que l'on élude la loi, faite seulement dans un but de colonisation.

Un de mes compagnons des Montagnes Rocheuses, un garçon charmant qui avait tout ce qu'il fallait pour réussir dans le

PIONMERS ET MOMAGNARDS. 67

monde, est allé à vingt et un ans planter sa lente aux dernières limites du Texas. Je n'ai pas été surpris de sa détermination. Doux, et naturellement porté vers l'étude de la nature, énergique sous des apparences modestes et timides, mon ami était revenu de notre expédition fortement pénétré des impressions de la vie sauvage.

La pureté de l'atmosphère, le climat tonique et stimulant, la majestueuse beauté de ce paradis terrestre, tout l'attirait et le retenait.

Il avait la fièvre de la Prairie.

Tu ne la quitteras plus de si tôt, cette chère Prairie, mou vieux camarade. Te voilà pour longtemps ranchero sur les frontières des Indiens! Es-tu satisfait de ta nouvelle vie? Es-tu à la tète d'une vaste exploitation agricole? Es-tu devenu un de ces cow-punchers kinijs, un de ces « rois » des éleveurs qui envoient chaque année des

milliers de têtes de bétail au marché de Chicago?

Sans doute, les commencements auront été pénibles. Comme tant d'autres, tu auras dû travailler de tes mains. Nuit et jour tu auras du défendre ton troupeau jeune et inexpérimenté contre les carnassiers et les maraudeurs. Les produits de la chasse et de la pêche auront-ils suffi à ta nourriture, à cet appétit féroce que je t'ai connu?

Il me semble te voir, comme à nos jours de famine à Ohio Creek ou à Belgian Creek, faisant sauter dans la poêle à frire des tortillas, des crêpes ou des galettes confectionnées avec ce qui te reste de blé indien. Et je te \ois rire silencieusement en faisant, pour les assaisonner, bouillir l'eau des ruisseaux salés.

Victime de ta loyauté dans les échanges, victime du gaspillage de tes domestiques, ramassés, — hélas! il le faut bien, — dans

les dernières couches de la société, n'en as-tu pas été réduit à l'expédient des Diggers, de ces Indiens de la tribu des Fossoyeurs? ne t'es-tu pas contenté de racines comestibles, de patates sauvages ou de pommes blanches?

Pauvre ami! Tout n'est pas rose dans la vie du colon, et tu en auras fait Texpérience. A la distance qui nous sépare, on ne peut deviner les pensées, les préoccupations, les soucis qui ont certainenaent passé dans cette tête de vingt ans.

Allez donc au bout du monde pour être tranquille! Les soucis vous suivront comme votre ombre, et ce n'est qu'en marchant dessus, en faisant tête aux chiens, que vous trouverez le répit, parce que vous vous sentirez le plus fort.

Eh! sans doute, le tableau a son côté sombre. Dans cette prairie qu'on avait quittée si riante et si belle au printemps, les

70 <0UVE\1RS DU lAR-WEST.

troupeaux avides peuvent n'avoir trouvé à fourrager que du foin naturel rôti sur pied parle soleil. Pour obtenir de Tberbe meilleure, rincendiesera promené en tous sens.

H peut être arrivé pis encore. L'épidémie est fréquente au Texas parmi le bétail importé. Un seul achat moins judicieux peut avoir causé la perte de toutes les bètes non complètement acclimatées.

Et puis, gare aux invasions de fourmis rou£;es, £:are surtout aux sauterelles dont les hordes aûamées tombant sans avertissement préalable sur la prairie , sur les champs nouveaux, sur les arbres même, rongeront jusqu'au dernier vestige de verdure.

Si, à ce moment, les hommes à gages désertent ou se mettent en grève, exigeant une double paye, si ce sont des nègres et que, par leur incurie habituelle, ils ont laisse se détériorer les outils, les machines perfectionnées, alors tout est à recommencer.

Encore fânt-il avoir, comme on dit, les reins solides pour supporter de pareilles épreuves.

Bah ! le sang-froid domine la situation la plus critique. Mon ami n'est pas sans avoir une forte réserve pour les mauvais jours. îl s'est dit d'avance qu'en toutes entreprises les de\is et prévisions étaient dépassés par la réalité. A quoi lui serviraient l'expérience ainsi que les multiples connatssances acquises, s'il ne savait reconstituer sur des bases nouvelles le 5fl/*fmrwf un instant compromis? Le déoooimgoiieiit n'a pas eu de prise sur son âme: ses vaillants efforts sont enfin couronnés de succès.

Tour à tour arehitecte, éleveur, fermier, ingénieur, il ajoute à son ranche des dépendances nouvelles : dortoirs pour son personnel, hangars pour la « machinerie ».

abris pour les moutons, laiterie sous le sol traversée par un cours d'eau et Teotilée par des appareils chinois: il maintient ses trou-

72 SOCTEMRS DU lAR-WEST.

peaox de bœufs, de moutons et de porcs dans les conditions hygiéniques les plus favorables, et par une sélection intelligente iirrive à développer, suivant les cas, os et muscles, viande ou graisse; il creuse des fossés d'irrigation, plante des arbres fruitiers, trace des routes, construit des ponts, n a Fœil à tout.

Le soir venu, il rentre chez lui, décroche sa selle mexicaine aux laides sabots de bois, ses éperons à clochettes, son grand fouet de buUwacker et le lasso utile à tous les usages. puis il lance dans l'air un long sifflement aigu. Presque aussitôt il voit apparaître au galop son cheval favori, un grand poney du Texas à la robe rude et mouchetée qu'il a payé trente à quarante dollars au plus. Le bon compagnon sait ce que l'on attend de lui et s'y prête volontiers.

Ainsi équipé, le settîer s'en >-a faire son tour de propriétaire. Il aide ses œw-putichers^

à ramener rers le cenlre les bestiaux épars. Dans leur galop incessant, ils enferment et rassemblent, à grands coups de chambrière accompagnes de cris saxîvages, les animaux domestiques groupés çà et là. Lorsque le cercle se sera rétréci, les voix et les fouets cesseront d'éclater, tout se taira, les vaches se coucheront l'une après l'autre, et. sans crainte du lendemain, le colon pourra, lui aussi, penser à se reposer.

La llction n'entre pour rien dans ce cadre synoptique, où j'ai réuni tout ce que je sais de la vie du colon. Je voudrais, avec la même connaissance de cause, retracer la vie du chercheur d'or. Je l'ai vue de moins près. Ce que j'en ai entendu dire n'engageait pas beaucoup à en connaître davantage.

De loin , elles paraissent tentantes et pleines d'é-motîoiis , ces chances que l'on

court pour s'enrichir. Mais attention! C'est un jeu qu'il ne faut pas jouer avec des grecs. La société ne passe pas pour être très-choisie dans les mines d'or. Oh ! je suis tout disposé à croire qu'elle vaut mieux que sa réputation. L'homme n'est pas naturellement vil. La contagion seulement me fait peur, parce qu'elle amène la décomposition.

Il ne manque pas de recruteurs pour les prospects. Leurs appels et leurs piperies engluent les déclassés. Je ne puis me rappeler sans dégoût un vieillard qu'il m'arriva de rencontrer dans l'un des endroits les plus pittoresques des parcs du Colorado. Depuis trente ans, cet homme courait les placers; des millions avaient glissé entre ses doigts de terrassier; et le jeu, l'inconduite, les orgies de quelques nuits avaient chaque fois dévoré le trésor conquis au prix des plus grandes souffrances.

Une dernière fois, disait-il, il voulait s'en-

ricllir et saurait bien conserver pour ses derniers jours ce qu'il pourrait encore glaner; il le jurait sur ses cheveux blancs, le malheureux 1 Tous les raisonnements du monde ne l'auraient pas arrêté. C'était un incurable.

Combien j'en ai vu partir, de ces mineurs, se croyant plus retors les uns que les autres, tous munis d'un secret infaillible qui devait les faire réussir I Des tatouages, des amulettes, des fétiches, leur couvraient le corps. Dans le nombre, plusieurs étaient bien capables d'avoir pendu quelqu'un, rien que pour avoir de la corde authentique.

A cette époque, la petite ville de Gheyenne, capitale du nouvel État de Wyoming, était le rendez- vous de ces hallucinés. Sur la foi des journaux, ils se dirigeaient vers un point désigné des Black Hills, oii devaient se trouver de considérables gisements métaUiques. Par tous les trains se précipitait un débor-

dément de gens à mauvaise mine, qui se répandaient dans les hôtels avec leurs armes et leurs outils de travail. Paisibles, du reste, malgré leurs allures inquiétantes, ils semblaient peu communicatifs et cachaient, sous un fatalisme apparent, leur méfiance instinctive. Leur laisser-aller dépassait tout ce que j'avais vu.

A table, j'avais pour vis-à-vis une brute au linge sale, à la barbe inculte. C'était un professeur. A ses doigts crochus brillaient des diamants de la plus belle eau. Par-dessus la nappe, l'un de ses pieds, heureusement botté, tenait en respect la corbeille de fruits. J'aurais pu le soupçonner de vouloir m'ôter l'appétit, si l'honorable professeur n'avait été l'objet d'attentions particulières. Toujours servi le premier, il expédiait avec voracité les ragoûts les plus hétéroclites qu'il ratissait dans son assiette; puis, sans sourciller, replaçait à côté de son pied le verre

de Ihe glacé qu'il faisait souvent renouveler. Les nègres qui nous servaient, attachés depuis peu de temps à l'hôtel, ouvraient démesurément leurs bons yeux ahuris, et, rêvant de verroterie, laissaient tomber les soucoupes qui tenaient lieu de plats. Sans souci de nos réclamations, ces hommes libres s'échouaient bientôt derrière nous, sur les canapés, en dodelinant la tête.

Je me crus dans une maison de fous et cherchai à m'enfuir; mais il fallait attendre le train du lendemain, près de vingt-quatre heures encore.

Dans le hall de l'hôtel, le contact de ces épaules trapues, l'expression de ces physionomies aux appétits désordonnés, la trivialité de l'argot dans lequel s'échangeaient les saints, tout froissait, tout répugnait, tout donnait une triste opinion de l'espèce humaine.

Plus loin, au bar room, les clients assidus,

débraillés et dyspeptiques, crachaient avec ensemble au plafond et se levaient de temps à autre pour aller boire une consommation.

Il me restait à me réfugier dans le cabinet de lecture. La presse locale y était seule représentée, et j'eus tout loisir de m'extasier avec elle sur les ressources de Cheyenne, l'urbanité de ses habitants et l'avenir réservé à ce centre intelligent et cultivé.

Le soir, dans les rues peu ou point éclairées, des détonations d'armes à feu retentissaient sourdement, et par les fenêtres des cabarets on apercevait , dans des poses dignes des héros de VAssomiJwir, les millionnaires de demain s'offrant des tournées.

Un incendie éclata la nuit en face de l'hôtel. Les trottoirs de bois communiquèrent le feu à tout un pâté de maisons. L'admirable organisation des pompiers parvint à sauver les autres blocs.

Le lendemain, la ville avait son aspect ordinaire. Des trappeurs parcouraient les rues au galop, le fusil en travers de la selle et le lasso enroulé sur l'épaule. A tout moment passaient des diligences bondées de voyageurs à l'air fruste et sournois, qui s'amusaient à tirer en l'air des coups de pistolet pour annoncer leur départ U7^bi et orbi.

Un détail me frappa.

Ces diligences étaient d'anciens camions d'une compagnie de transports de New- York, et sous le siège du cocher s'étalait en lettres énormes l'ancienne étiquette sociale : millio7is in it.

En achetant au rabais un billet de retour pour le chemin de fer dans une boutique de tabac, je m'informai de la destination de ces véhicules.

— Eh ! Deadwood, mister! C'est du nouveau, Deadwood. On y a trouvé de l'or et de l'argent. Il n'y a qu'un mois que la décou-

verle a été faite, et déjà Deadwood a des milliers d'habitants.

— Vous allez bien, dans ce pays-cil Mais comment Sitting Bull, le grand chef des Sioux, vous laisse-t-il faire?

— On l'a repoussé, mister. On se bat tous les jours. Les blancs sont en force.

— Je leur souhaite bonne chance.

Et de nouvelles diligences, des chars d'émigrants , des cavaliers, passaient toujours, montant vers les Black Hills. L'admirable transparence de l'air me permettait de les suivre longtemps des yeux

Dans la plaine immense, on eût dit qu'ils n'avançaient pas, tandis que bien loin, bien loin, les forêts sombres desBlackHills m'apparaissaient tout autres qu'à eux, comme un monument respecté par les siècles et s'écroulant sur des Vandales.

Depuis mon départ de Cheyenne, j'ai pu étudier les travaux des chercheurs d'or;

mais je ne veux pas répéter ici ce qui sera mieux à sa place dans mes notes rapportées de Californie.

L'intérêt pour moi eût été bien plus grand si j'avais pu, au risque de passer pour un espion, pénétrer dans quelque exploitation nouvelle comme celle de Deadwood.

Pour s'en faire une idée, il faut avoir lu les Scènes de la vie des mineurs et des Indiens en Californie, vigoureusement enlevées par Joaquin Miller.

L'impression en est ineffaçable lorsqu'on a, fût-ce un instant, coudoyé la rude société de ces travailleurs. C'est du naturalisme de la bonne école.

Au milieu des types les plus repoussants du monde, il y a des laideurs auxquelles on s'habitue, des infortunes qui font pitié. L'antithèse est perpétuelle entre les beautés immuables de la nature primitive et l'orgueilleuse obstination de l'homme à tout

faire tomber autour de lui pour paraître plus grand qu'il n'est.

Mes conversations avec les anciens mineurs concordent avec mes lectures. Ils ont l'air de gens échappés à un naufrage. Tant d'autres ont laissé s'engloutir patrimoine, santé et conscience! La sagesse n'est venue qu'après coup.

Aux plus jeunes, aux plus forts, cette vie d'aventures ne se montre que par les côtés enivrants; et lassés parfois, jamais rassasiés, ils sont toujours prêts à recommencer.

Pauvres naïfs! L'appât les attire, les fascine. Ils n'ont plus de repos qu'ils n'en aient goûté. Des quatre coins de l'horizon voyezles accourir à la curée î

Ils ne s'en cachent pas, au contraire ! Affolés par les chansons à boire de la presse, qu'ont-ils donc tous à dire qu'ils ont soif? Est-ce qu'il n'y a donc plus de par le monde

que des partageux, des égoïstes, des imbéciles ?

Eh bien, soit ! dira un Européen, allez-y donc, puisque rien ne peut vous retenir. Allez au fond des forêts recueillir des pépites d'or ; battez-vous au revolver et au couteau pour conserver ce que vous avez déterré^ buvez du whisky pour vous donner du cœur; jouez dans l'espoir de doubler votre gain; devenez sharp , si vous croyez que cette finesse ne confine pas à la friponnerie. Espérez-vous que votre corps résistera à ce labeur excessif, compliqué de plaies et bosses et d'émotions malsaines? Ce n'est rien encore. Devenu riche, vous rentrerez dans la société; elle n'est pas difficile, si du jour au lendemain elle vous ouvre ses bras. J'admets que vous deveniez un personnage : vous ne vaudrez jamais que votre pesant d'or...

Eh! qu'importent ces exhortations d'esprits chagrins! Les aventuriers ne se mé-

prennent point sur l'opinion que l'on se fait d'eux. Ils vont même plus loin, et se considèrent comme des coquins jusqu'à preuve contraire.

C'est la conséquence de la promiscuité forcée avec les décavés, les cyniques, les chevaliers d'industrie. Par leurs désordres, ceux-ci font peser une complicité morale sur ceux qui partagent leur vie et leurs travaux.

Joaquin Miller observe que tous les mineurs ont des sobriquets. « Il se peut, dit-il, que ce soit dans l'intérêt de ceux qui ont quelque raison plausible pour cacher leur véritable nom... »

Les joueurs de profession, les vagabonds, tous ceux que l'on est convenu d'appeler desperadoes, ont pour spécialité de rôder autour des mines, mais ils n'y font pas la loi. Leurs fréquents déplacements ne sont pas toujours heureux.

lONNIERS ET MONTAGNARDS. 85

leur arrive de voir leur incognito trahi par un ancien associé ou par une dupe affamée de vengeance. Alors le juge Lynch se charge de faire un terrible exemple. Les arrêts de ce grand justicier sont immédiatement mis à exécution : c'est une véritable Sainte-Vehme.

Aux Black Hills , dans les nouvelles fouilles, les tableaux de mœurs se succèdent, colorés, dramatiques. Comment ne s'est-il pas encore trouvé un peintre assez courageux, assez amoureux de son art pour aller les saisir sur le vif? Dira-t-on du peuple américain qu'il ne témoigne aucun intérêt pour l'art?

Mais écoutez-le parler : il y a chez lui une éloquence naturelle et surtout fort originale. L'artiste cependant cherche encore sa voie. Il reste confiné dans V illustration mercantile, les portraits de parvenus ou la peinture décorative des caî's de tramways. La fantaisie

d'un Mécène désireux de décrasser ses écus^ tout au moins le coup d'épaule de Barnum, devrait bien envoyer quelques élèves choisis faire une quarantaine dans un simple camp de mineurs. Ils en reviendraient avec de la couleur et du sentiment, et bientôt nous forceraient à apprendre leurs noms. Plus tarJ, leurs œuvres passeraient l'Océan, faisant l'envie des collectionneurs.

Jusqu'à présent, ce n'est pas pour son éducation artistique que Yankee Doodle s'en va sur sa mule, chevauchant d'un c/aY;?i à l'autre. 11 applique toutes ses facultés à découvrir les indices ordinaires de la présence de l'or.

Souvent il s'arrête, donne à la terre quel- ([ues coups de pic au hasard, examine le sable détaché, le soupèse, le palpe, le goûte, le lave au ruisseau voisin, et déçu ou médiocrement satisfait, il repart pour dompter le mauvais sort.

Si quelque circonstance favorable le re-

tient, il entrave sa mule, descend ses bagages et, par une encoche rapide à l'arbre le plus voisin, prend possession du sol en y inscrivant son nom. \

Il sait bien des choses pratiques en miné- ' ralogie; il sait que tout ce qui brille n'est pas or; il recherche le sable noir dans le ruisseau, les cristaux de quartz ou les pyrites de fer dans la montagne. Au besoin, il détourne par un barrage le cours de l'eau et s'assure si elle ne convoie pas de l'or. Il creuse des, puits jusqu'à la couche de rocher, fore des trous de mines et ne compte que sur ses propres forces, car, tout gauche qu'il paraît, il est robuste et tenace.

S'il s'associe, c'est avec un plus jeune, parce que les jeunes portent bonheur.

Une résignation stoïque le soutient dans l'adversité; il ne s'énerve pas facilement et compte bien trouver un jour son trésor dans une gangue de quartz.

88 SOUVEr^IRS DU FAR-WEST.

On cite de ^ces coups de fortune extraordinaires : d'anciens mendiants sont devenus subitement plusieurs fois millionnaires... — et fous par surcroît. Le cerveau ne résiste pas à de tels éblouissements. Dans les banques, n'arrive-t-il pas que des employés sont pris de vertige, à force d'entendre le ruissellement de l'or?

Dans un camp de mineurs, dans une exploitation en pleine activité, la passion endiablée des richesses est bien plus apparente. C'est l'image d'une bataille. Une mêmcolline est attaquée en tous sens. Des brèches à fleur de sol l'entament, des galeries obliques la minent, des puits perpendiculaires la perforent. Aucun plan d'ensemble. Chaque brigade est une société anonyme.

Elle a fait une tontine. On marche d'inspiration comme d'autres joueraient à la roulette.

C'est un chassé croisé d'un entrain indes-

criptibîe. On lutte jusque sous terre. Aux points de rencontre, c'est à qui passera le premier. On jure dans toutes les langues du monde. Parfois la parole reste aux rifles.

Malgré la mort et les défections des lâches, le camp de ces barbares s'étend chaque jour. Bientôt des rues sont tracées et des huttes bâties tant bien que mal. ' A peine ont-ils le nécessaire qu'il leur faut déjà le superflu, et tout d'abord un journal et un club.

Avec le bien-être augmentent les besoins : différents métiers trouvent de l'emploi. En fm de compte, qu'ils travaillent le fer ou le cuir, qu'ils manipulent les épiceries ou les drogues, le tabac ou les conserves de légumes, ils sont tous alchimistes, ils cherchent tous à faire de l'or. Tout se paye cent fois sa valeur. Aussi les oiseaux de proie arrivent en foule.

Moins de six mois après, la population a

décuplé, et le camp a pris rang de cité.

Autant l'Européen se sent peu de sympathie pour les chercheurs d'or, autant il s'engoue aisément des exploits des trappeurs. Il faut être bien casanier de nature, bien ami de la vie factice, pour ne pas voir tout ce qu'il y a d'affriolant dans cette perspective d'être son maître, de ne devoir rien à personne, de n'avoir jamais à revenir sur ses pas, jamais d'autre résidence que celle où l'on se plaît, jamais d'autre guide que son bon plaisir.

Il n'est pas donné à tout homme d'explorer des forets vierges; mais si l'occasion vous est olïerte, à vous qui n'eu avez pas Aiies, protitez-en, ou vous le regretterez un jour.

Et si vous avez vécu comme les mnntacpiards, vous serez heureux comme eux le jour où vous pourrez de nouveau pousser

votre cri de guerre en repartant pour la montagne.

Dans les nivellements de la civilisation, l'esprit est chaque jour plus terre à terre. Tout trappeur, au contraire, est doublé d'un poëte; il chérit sa montagne, le dit et le fait comprendre.

Cet ours n'est pas mis à la mode du jour, ce qui n'empêche pas qu'il serait assuré d'un joli succès à un bal costumé. Cet ours a l'aspect plus pittoresque que les Écossais des Highlands , si énergiques et si braves malgré leurs jupons; plus dramatique que celui des Tyroliens à Valpenstock solide, si crânes, si agiles, si forts, si beaux. Il a moins de recherche dans sa toilette. Son costume caractéristique n'en frappe que davantage.

Le Highlander se pare d'une toque aux couleurs de son clan, et y enchâsse la grosse pierre jaune qu'il appelle clairngorm; le Tyrolien a le chapeau pointu orné d'une queue

d'averhalm; le coureur des bois se coiffe d'un sombrero grand comme un parasol chinois.

Il est chevelu ainsi que l'étaient les rois mérovingiens, d'après la légende.

Il porte une robe de buffle, c'est-à-dire un complet de peaux de bêtes. Ces peaux, préparées à l'indienne, sont souples comme des gants de Suède; ordinairement, elles sont brodées avec des soies de porc-épic et garnies de fourrures de castor, ou simplement terminées par des franges. Sur la poitrine, la tunique reste entr'ouverte. Sur l'épaule gauche est enroulé le lasso, d'une vingtaine de pieds de long. A la ceinture sont accrochés le revolver, le couteau de chasse et la coupe d'étain. Aux pieds chaussés de mocassins résonnent les clochettes d'acier des éperons mexicains.

L'homme que je fais poser ici n'est pas un brigand. Gardez-vous de le comparer à ces malandrins de Sicile dont les exploits tien-

nent du roman. Tout en lui est simple et naïf; il ne promet que ce qu'il veut tenir, il sera « jusqu'à la mort » sûr dans son amitié, implacable dans ses haines. C'est presque un chevalier du moyen âge.

II a la passion du mouvement, des aventures et du danger. Par-dessus tout, il aime à se trouver en face de la nature vierge. Il est homme à rester toute une année dans la vie sauvage, sans rencontrer âme qui vive. Il est le roi des solitudes, et cependant se sent bien peu de chose au milieu des scènes fantastiques qui se renouvellent constamment autour de lui.

Quel cadre sans pareil que ces Montagnes Rocheuses aux crêtes blanches, aux pitons aigus, aux canons ou défilés saisissants d'imprévu, aux immenses bois noirs à force d'être verts, aux plateaux d'aspects variés comme la mer, et comme elle tour à tour riants ou désolés; ces Montagnes Rocheuses

OÙ tout respire l'indépendance, où rien ne gâte la nature telle qu'elle est sortie des mains du Créateur! Enfoncé dans les profondeurs de ces forêts, le trappeur tend l'oreille à tous les bruits : il écoute le torrent gronder, le vent se plaindre, les oiseaux chanter ; il écoute ce que Joseph Autran appelait

Ces mille bruits confus, mystérieux, furlifs,

Qui, dans l'éther sans borne où l'esprit se balance,

Ne font, tous réunis, qu'un suprême tilence !

Le trappeur est poëte sans le savoir. Au grand ébahissement des citadins, — ces élèves de Panurge, — qui dansent mieux que lui, il ne se fera pas faute d'avouer le plus ingénument du monde son faible pour la rêverie, sa prédilection pour les promenades solitaires. Il n'en est pas moins homme et brave pour cela. Le scepticisme est bon pour les désabusés : c'est un aveu d'infériorité. En Amérique, il y aussi dans les forêts un oiseau qu'on appelle l'oiseau moqueur. Sans talent,

sans originalité, mais non sans insolence, le moqueur dénigre et nargue ce qu'il ne comprend pas. D'aucuns le mettent en parallèle avec le rossignol ; ce n'est pas même un serin. Il ne fait pas taire les autres oiseaux, qui se rient du plagiaire et de ses parodies. Les vrais coureurs de bois font comme les artistes du Bon Dieu. Aucun d'eux ne démentira mon poëte :

Couché dans l'herbe sèche, au penchant des collines, Qui de vous n'a passé de ces heures divines Avoir les champs, les bois, l'horizon spacieux, La beaulé de la terre et la splendeur des cieux?....

Avec un autre poëte de la môme famille, avec Victor de Laprade, il s'écrierait volon tiers, par la bouche de Psyché :

Oh ! tout ce que j'entends et tout ce que je vois,

Oiseaux, sources, forêts, mystérieuses voix,

Oh ! dites-moi son nom, parlez-moi de mon maître!

Il est vrai que le coureur des bois ne parle point le langage des Muses, mais je n'en ai

pas rencontré un seul qui ne m'ait charmé par les impressions puissantes recueillies clans sa vie d'anachorète. Sous les ogives moussues des forêts vierges, le trappeur hume la résine enivrante ; il contemple, humilié, les éboulements de pierres énormes dont le désordre l'émeut, il assiste au lever d'un soleil sans nuages, il se sent désarmé devant la tempête, les inondations, les éclats de la foudre.

Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il touche, toute l'harmonie de la nature l'entoure et le pénètre du même sentiment : il n'est qu'un petit personnage dans ce merveilleux chef-d'œuvre.

Oh! les douces émotions! Les excellents souvenirs que l'on conserve pour toute sa vie! Le sentiment du beau se développe au milieu de ces rocs abrupts aux tons plus chauds les uns que les autres, dans ces solitudes des bois discrets où la lumière filtre et

s'accroche malgré tout, dans l'immensité des prairies oii la vue humaine s'étend à des distances qui méprennent.

Et l'homme est seul. Là, pas d'auxiliaires. Pour lutter contre l'instinct du fauve, l'homme compte sur son intelligence. Cette lutte de tous les jours est sa passion.

Dans ce coin perdu où il s'est reposé sur la lisière de la forêt, le trappeur cause avec sa carabine. Qu'il soit à pied ou à cheval, elle ne le quitte jamais. Elle porte un nom, nom de femme ou nom de guerre, souvenir tendre ou prétentieux^ : Paquita ou Jenny^ Tueur de cerfs ou Droit de conquête,

(( Te souviens-tu , dit-il , ma chère Paquita, te souviens-tu, nina, de ce soir où tu m'as sauvé quand j'allais périr de faim, de ce jour de déveine où l'ours gris faillit être le plus fort, de cet autre jour où tu défendis ma chevelure contre toute une bande d'Indiens? Depuis le temps que nous courons ensemble,

que de beaux coups! que de croix d'honneur incrustées dans ta crosse! celle-ci, ma première entaille, pour le premier cerf tue, — la crosse était neuve alors! — celle-là pour mon centième. Celle-ci pour le castor, cellelà pour le mouflon, cette autre pour l'ours gris, cette autre encore pour le chef indien... Douce union que la nôtre, ô ma Linda!

Union fidèle, union que la mort seule peut défaire... »

Et le coureur des bois reste rêveur, sans poursuivre sa ballade. Il sifflote entre les dents son air de bravoure, ce la Paloma », €ette mélodie populaire au Mexique, dans laquelle revient sans cesse la même phrase cadencée rappelant les chants des nègres.

Et tout à coup il redresse la tête et fixe dans la vallée un point lointain qui lui semble remuer. Dans cet air diaphane comme il n'y en a nulle part, l'œil a une acuité, une pénétration incroyables. Souvent il grossit les

objets : un chien de prairie a l'apparence d'une antilope, un morceau de bois mort prend les proportions d'un ours. Mais le chasseur est expérimenté. Ce n'est pas une illusion d'optique; ce qu'il a vu, c'est une harde de cerfs de Virginie. Sûr de son fait^ il s'aplatit sur le sol, et attend que les cerfs prennent confiance. Tout à l'heure il va ramper vers eux. Ramper, rester immobile quand une branche sèche a craqué, quand une pierre a roulé ; ramper encore, approcher lentement le grand gibier, c'est là la vraie chasse. On ne connaît que la poursuite aux Montagnes Rocheuses. En hiver seulement, on tend des pièges, on creuse des trappes. Si le cerf n'a été que blessé, le chasseur épiera avec soin la direction prise par lui pour rentrer sous le couvert; Une cherchera pas à le rejoindre. Si pourtant il a des raisons de le croire touché à mort, il attendra quelque temps, une heure peut-être, puis suivra

la piste. Presque toujours, le cerf se sera couché non loin de sa rentrée au bois ou, si le ruisseau est proche, aura couru tout droit prendre un bain. C'est là que, mourant, tremblant la fièvre, incapable de se remettre sur ses jambes, il sera achevé d'une balle ou d'un coup de couteau.

Le chasseur alors s'emparera du meilleur morceau, le ràble ou un cuissot, ce qu'il peut porter jusqu'au bivac, et n'oubliera pas de couvrir de branchages les restes de la bêle, dans l'espoir que les loups n'oseront s'en approcher.

Dans les montagnes, l'ordinaire du chasseur se compose de viande de cerf. Il en est de plusieurs espèces différentes, toutes assez nombreuses (juand on se rapproche des territoires de guerre des Peaux-Rouges.

En une seule expédition, pendant deux mois d'été, j'ai eu l'occasion de chasser le cerf de Virginie, le cerf à queue noire et —

de loin — l'élan ou wapiti. Il est à noter que Véié est la plus mauvaise saison, puisqu'alors le cerf fuit les « parcs », ces vallées tantôt boisées et tantôt couvertes d'herbes, pour remonter plus au nord, à des altitudes où le sauvage seul va le chercher. A cette saison, tous les cerfs étaient roux; leurs bois étaient en velours. Nous les rencontrions le plus souvent auprès des rivières et des sources salées, principalement au lever du soleil.

Les plus belles chasses se font à la chute des feuilles, à ce moment de Tannée dont raffolent les mélancoliques jeunes Américaines, et qu'elles ont baptisé Vêlé indien : l'été indien correspond à notre été de la Saint- Martin. Alors une transformation s'opère chez le cerf commun : son pelage passe au gris, ses bois s'étendent comme ceux du daim, son proche parent.

« Le cerf d'Amérique est un animal pré-

cieux, dit le capitaine Mayne-Reid. C'est lui qui fournit en grande partie les peaux appelées peaux de daim, universellement employées dans le commerce, et son bois sert à un grand nombre d'usages. Sa chair, servie sur la table du riche, a, pendant des siècles, été presque la seule nourriture des Indiens; c'est avec la peau de ce quadrupède qu'ils fabriquaient leurs tentes, leurs lits et leurs habits; ses intestins leur fournissaient des cordes pour leurs arcs, des volants pour jouer à la balle, et les raquettes qui sont leurs chaussures d'hiver. La chasse de cet animal était aussi leur occupation principale et leur amusement favori.

« Entourée d'ennemis aussi acharnés, on a lieu d'être étonné que cette race d'animaux n'ait pas été entièrement détruite depuis bien longtemps; car l'homme n'est pas le seul qui l'ait poursuivie avec une ardeur sans relâche; elle a ehcore bien d'autres en-

nemis, le couguard, le lynx, le wolvereine et surtout les loups-coyotes.

« Ce dernier est le plus terrible de tous. Les chasseurs prétendent que tandis qu'eux tuent un cerf, les loups en détruisent cinq. Ceux qu'ils attaquent sont ordinairement les plus jeunes et les plus faibles. Les vieux cerfs peuvent leur échapper par la vitesse de leur course; mais dans les districts reculés, où les loups sont en grand nombre, ils se réunissent souvent huit ou dix et poursuivent le gibier, comme le ferait une meute de chiens^ en poussant même une espèce de cri qui ressemble beaucoup aux aboiements des limiers. Les loups suivent le cerf à la piste, et, à moins que la bête ne rencontre de l'eau et ne leur échappe parce moyen, ils finissent toujours par la forcer.

(( Bien souvent, en hiver, le cerf, ainsi poursuivi, se précipite sur la glace, oii bientôt il devient la proie de ses ennemis affamés. »

A mon avis, les chasseurs des montagnes montrent une indulgence beaucoup trop grande pour ces braconniers. Ils croiraient faire déroger leur carabine en adressant une balle à un coyote. A l'exemple de l'Arabe vis-à-vis de l'hyène ou même du seigneur à la grosse tête^ ils se contentent de le traiter de lâche. C'est au point que je me suis trouvé en butte à bien des plaisanteries pour m'être un jour mis à l'affût d'une de ces vermines, comme on dit dans les salons du Far-West. Quel borderer enverrait une balle au loup? Toutefois le respect humain n'aurait pas suffi à m'interdire un tête-à-tête que je supposais devoir être agréable pour l'Européen novice à cette chasse. Nous avions, en outre, me disaiton, tout intérêt à ménagerie coyote .Une serait ni plus ni moins que le gardien de l'homme blanc. Lorsque les coyotes hurlent toute une nuit autour d'un camp, aucune surprise n'est à craindre de la part des Indiens.

Ceci est un préjugé. Après une nuit pluvieuse où nous étions sans feu, je fis constater les traces d'un loup de prairie sur le sable, à deux pas, tout au plus, de l'endroit où j'avais dormi. Que l'on m'explique une pareille impudence! Comment ce loup ferait-il moins bon ménage avec l'homme des prairies, avec l'Indien, qu'avec l'homme blanc, l'inconnu? Est-ce qu'il ne pardonnerait pas à l'Indien d'avoir asservi quelques individus de sa race?.. . Du moins les chiens indiens que j'ai vus ressemblaient terriblement aux coyotes.

De* bien vilaines bêtes, ces coyotes! Un composé du chacal d'Afrique, du loup et du renard d'Europe, avec tous les défauts réunis. On ne sait où se cachent ces vermines pendant le jour. Dès qu'il y a un festin à faire, elles sont là, accourant de tous côtés. Un coquin de grand loup gris me fit un jour retrouver mon cheval, perdu et blessé, — et

je n'ai pas tiré, pour ne pas effrayer le cheval... Que de chasseurs n'ont été certains d'avoir touché un cerf ou une antilope qu'en entendant les abois de la meute infernale se précipitant à la curée!

Il est rare que les épouvantails imaginés par le chasseur préservent ce qu'il n'a pu emporter de sa chasse. Dépecer un grand animal prend du temps, et suspendre à des branches îles quartiers de venaison ne les garantit, en somme, que de l'atteinte des seuls loups.

11 y a une prodigieuse quantité d'oiseaux de proie, diurnes et nocturnes, aux Montagnes Rocheuses. Les chasseurs n'en ont cure. Armés comme ils sont de rifles, ils n'en occiraient guère ainsi. Par honnête distraction et pour supprimer la concurrence, ils se passent la fantaisie de les empoisonner pendant les hivers rigoureux. Parfois aussi, au printemps, le trappeur, s'il a connaissance

d'un nid d'aigie à tête blanche, cherchera à tuer les parents pour aller ensuite, s'il le peut, prendre vivants dans leur aire les jeunes aiglons. Partout, dans les villes frontières, on exhibe au public Yoiseau de la liberié, comme l'emblème de la grande république. De tous les parasites qui vivent aux crochets du chasseur, il en est un que je ne peux oublier, malgré sa petite taille : c'est le voleur du camp. Celui-là est le compagnon inséparable et l'ami du chasseur. Le cheval est à peine dessellé, le feu n'est pas encore allumé, qu'il apparaît, réclamant les miettes du repas. Je l'ai pris au trébuchet; relâché, rinsouciant revenait, cinq minutes après, se reprendre. Je l'ai vu me suivre de branche en branche dans des bois brûlés oii il n'espérait que de ma main sa nourriture. C'est un oiseau assez laid, de nuance cendrée, de la famille des geais, et son cri de bienvenue est aigre et gouailleur.

On assure, et je n'affirme pas le fait, que le voleur du camp mérite quelques petites attentions et témoigne à l'homme sa reconnaissance en faisant la guerre aux moustiques et aux taons.

Hou ! Vingt de ces oiseaux familiers ne suffiraient pas à défendre un homme. Auprès de toutes les rivières, sur le versant de l'Océan Pacifique, taons et moustiques sont voraces autant qu'innombrables. Les attaques des taons font cabrer des chevaux insensibles à l'éperon, les morsures des moustiques sont incessantes, agaçantes et plus douloureuses pour l'explorateur débutant que tous les déboires de sa première expédition. S'il n'a pas eu soin de se munir d'un flacon d'arnica comme remède, ou mieux de s'enduire le corps de l'odoriférant pennyroyal comme préservatif, il n'aura bientôt plus figure humaine, et je l'engage à ne pas rentrer en ville avant l'hiver, pour

PIOINNIERS ET MOIN T AGNARDS. 109

peu qu'il tienne à ses avantages physiques.

L'homme a d'autres amis encore : les couples de tourterelles, les grands vols d'étourneaux, l'écureuil aux multiples variétés, et surtout le chien de prairie. Dans une longue journée démarche par un soleil de feu, lorsqu'on se décourage de ne pas rencontrer un massif boisé, une oasis, une Ue^ comme disent les vieux trappeurs, lorsqu'on est harcelé par les insectes, fatigué d'écraser la tête à tous les serpents qu'on rencontre, oh ! que les nerfs et l'esprit se détendent en contemplant les ébats joyeux de ces jolis animaux ! A demi écureuils,, à demi lapins, avec la tournure des petits cochons d'Inde, ils sont bien la pétulance incarnée. Au premier abord, ils intéressent médiocrement : ils s'empressent un peu trop de plonger au fond de leurs terriers.

Chut! Attendez. La curiosité l'emporte; ils mettent le nez au soupirail. Puis l'un

d'eux se risque, et toute la tribu ne tarde pas à revenir au jour. Les jeux interrompus reprennent bien vite. On se taquine, on se lutine, on se fait des pieds de nez; on se tient debout comme riiomme que voilà. Ces petits fripons ne songent qu'à jouer des farces.

Rien n'est plus animé que cette prairie quand on l'examine de près à certains instants de la journée. Elle paraît morne et revêche; c'est un masque : les chiens de prairie la font sourire par leurs habits gris rougeâtre, par leurs" jappements, leur gaieté constamment en éveil, leurs gestes si naturellement gracieux.

Ce sont de joyeux compagnons. Leur hospitalité est proverbiale, et les hibouxcomme les serpents à sonnettes demandent souvent à la partager. Ils n'ont que deux défauts : ce sont des rongeurs, et leur manie de se creuser des cités bouleverse le sol et fait trébucher tous ceux qui ne regardent pas à

leurs pieds. Leur chair est rance, par conséquent immaugeable. Pour toutes ces raisons, il est peu probable qu'on en tente jamais Tacclimatation en Europe. C'est dommage. Tout le monde s'amuserait de voir et d'entendre le icish-ton-tcish, ainsi que les Indiens l'appellent par onomatopée.

Le wish-ton-icish se trouve partout, sauf dans les prairies de sauge imprégnées d'alcali. Dans ces landes, le sol est stérilisé par le sel de soude. Là, aucune végétation, si ce n'est la sauge arborescente, et, de loin en loin, sur les monticules, quelque cèdre nain rabougri. Il n'y pleut presque jamais, et Teau fait totalement défaut. C'est une terre de désolation. Tout y meurt.

Ne cherchez pas le buffle ni l'antilope dans ces régions. Un jour cependant j'ai vu une antilope dans la plaine de sauge, et dans des circonstances assez bizarres pour me permettre un petit crochet.

C'était un peu avant le fort Bridger, entre Bitter Creek, — le ruisseau amer, — et la Green River, celle rivière qui est la première à apporter ses eaux à Tocéan Pacifique, en se déversant dans la Grand River, nom que porte à son origine le Colorado, le beau fleuve qui se jette dans le golfe de Californie . J'étais, ce jour-là, un des voyageurs de TU. P. (Union Pacific), celui des tronçons du chemin de fer transcontinental qui mène d'Omaha à Ogden, endroit où il se soude au C. P. (Central Pa cific).

Les quarante-huit heures d'Omaha à Ogden paraissent moins dures que les trente-six heures entre Washington et Saint-Louis, par exemple : si l'on va lentement, au moins on n'a pas à subir un insupportable mouvement de lacet. Le spectacle de cette immensité nue, sans un arbre, tachetée de noir par les anciens feux de camps éteints, et toute bosselée par les pyramides de gravier élevées

PIOKMEPxS ET MONTAGNARDS. 113

par les fourmis jusqu'à près d'un mètre du sol, ce spectacle peu varié m'intéressait profondément. Mes souvenirs me reportaient à quelques semaines de là, plus accidentées que celle-ci, où j'avais erré à l'aventure sous ce même ciel d'un bleu intense, où j'avais respiré ce même air sec et léger, fortifiant et pur.

Au programme de la journée il y avait une foule d'attractions. Nous devions rencontrer le train venant de San-Francisco : événement semblable à celui de la vue d'un steamer en pleine mer. Il est d'usage que les deux trains s'arrêtent; et l'on ne se contente pas d'échanger des signaux et des saints, mais encore ses journaux... Avant cela, on devait faire halte pour déjeuner de bon malin à Green River, petit village exclusivement habité par des Chinois. Les guides illustrés achetés dans le train me promettaient à la Maison du désert — ainsi s'intitulait le

restaurant de la station — la vue de plu sieurs lions de montagne ou pumas ^ plus près du tigre que du lion, ainsi que d'une collection superbe de grands animaux empaillés : bisons, mouflons, élans et cerfs de Virginie.

C'était toujours penser à la chasse que d'admirer des trophées de chasse. Cependant, dans ce moment-là, j'avais bien plus grande hâte de voir les bluffs au lever du soleil.

J'eus ce plaisir. Il me semblait que je sortais d'un son2:e. Dans un iour encore incertain défilaient devant moi des châteaux forts ruinés dont les pans de murs étaient à moitié écroulés, à moitié cachés sous une sombre végétation. La fée des voyages m'avait subitement transporté sur les bords du Rhin. Elle me promenait un peu partout à la fois. J'étais émerveillé. Il passait des tours et des colonnes, des remparts démantelés, des ponts écroulés, des cathédrales du bon vieux

PIONNIERJS ET MOIN T AGN A.RDS. 115

temps, des piliers de temples grecs, des monuments égyptiens étrangement bariolés de rouge et de violet par le soleil levant. Toutes les architectures étaient là réunies. Du haut de l'escalier de mon car j'assistais au spectacle le plus étonnant, le plus merveilleux, le plus fantastique.

Mon voisin de section. Américain américanisant, un personnage qui se donnait comme savant, était venu me rejoindre sur la plateforme.

— De curieuses formations de pierres!

I guess, ponctua-t-il en enfouissant la moitié d'un gros cigare dans sa bouche. Les monticules que vous voyez sont formés de pierres de sable rouge, de grès tendre, de silex agglomérés qui s'éboulent et s'effritent sous les intempéries. Ils ont l'air de champignons, n'est-ce pas? Eh bieni les champignons pourrissent. C'est la même chose : les bluffs s'émiettent.

— Ah! c'est sans doute pour cela que je n'y lis pas de réclames? Si ces champignons tenaient ensemble, on y aurait inscrit, eu lettres gigantesques, le mot Sozodont ou Gargling oil...

— Vous avez raison, mister. La réclame est la lèpre qui s'attache à la géologie. On ne respecte rien... Mais ici, c'est un cabinet d'études pour nous. On a fait des fouilles : c'est riche, très-riche! Des fossiles, monsieur, des pétrifications, des impressions de fougères, de poissons, de tortues, etc.. On croit à la présence de nombreux minéraux. Notre locomotive va brûler tout à l'heure de la houille du pays : cette houille est ligneuse; elle ne vaut pas l'anthracite. H y a des pierres précieuses aussi à ramasser, des agates mousseuses surtout... Non loin d'ici, vous trouveriez des lacs de soda. Vous n'ignorez pas quelle consommation de soda-water nous faisons , nous qui sommes presque tous

dyspeptiques... Et maintenant, monsieur, voyez la puissance de l'eau; c'est elle qui fait tout. Ces grotesques figures que vous admirez, ces roches grises ou brunes, cimentées plus ou moins par des couches crayeuses horizontales, c'est elle qui les a ciselées; elle va les laver encore et les miner, et puis la gelée l'aidera à jeter tout par terre. Tout se désagrège par l'eau. L'eau est le plus fort des éléments. C'est aussi, après l'air, celui qui est le plus nécessaire. « Quand le puits est sec, a dit Franklin, on connaît la valeur de l'eau... » Je vous déclarerai, monsieur, que, par des irrigations bien conduites, on arrivera à cultiver ce pays, comme l'ont fait près'du Lac Salé ces Mormons du diable. On cultive déjà la pomme de terre. Vous verrez qu'on mettra des moutons ici, puisqu'il y a bien des antilopes, et que leur nourriture est la même. La science découvre tout, dans ces temps-ci... Mais disons

adiea à tous ces débris. Hâve a dhnL\ sir?

Ce pédant me gâtait tout mon plaisir. Cest ennuyeux en voyage d'être trop instruit. Je déteste les guides.

D aurait été contraire aux lois de la bienséance américaine de refuser le cock-iail que mon homme allait me préparer scientifiquement, si, par bonheur, la locomotive ne s'était mise à siffler avec persistance.

Il n'était guère probable, dans ce désert roulant, qu'il y eût sur la voie un troupeau de Keufs endormis, ainsi que cela arrive fréquemment dans les districts habités, et nous nous penchâmes tous deux, le savant et moi, pour voir ce qui préoccupait le machiniste.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir que nous poursuivions une antilope! Lapau\Te béte se croyait chassée et courait droit devant elle, à côté de la hgne. Nous lui dûmes de marcher un instant à toute ^Tipeur. Malgré des foulées dignes d'un cheval de pur

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ricain sont construites de façon à pouvoir suivre les courbes les plus invraisemblables L'art de l'ingénieurn'a rien à voir avec celui du paysagiste; par conséquent il s'est peu préoccupé de laisser aux voyageurs des échappées sur les Montagnes Rocheuses. Il s'agissait de faire vite et au meilleur compte possible. Des tranchées, sans tunnels, ont abattu les flancs des montagnes pour laisser passer le chemin de fer. Plus tard on s'est aperçu de l'inconvénient de ces dispositions. Pour remédier à l'obstruction de la voie par suite des avalanches ou des amoncellements de neige causés par le vent, on ne connaissait encore que les sjiow-ploughsj, ces formidables coins de bois poussés par plusieurs locomotives. La compagnie concessionnaire a fini par trouver ce moyen dispendieux, outre qu'il enrayait le service. Elle s'est décidée alors à encapuchonner la voie sous des abris en bois assez semblables à la carapace

d'une tortue. Depuis lors, on monte sans s'en apercevoir autrement que par les arrêts ou même les reculs du train, quand la locomotive manque de souffle ou d'élan.

On raconte au fort Laramie, — et c'est le sujet de la gravure, — que dans les premiers temps de la construction de la voie, trois antilopes , curieuses comme elles le sont toujours, s'étaient imprudemment engagées à l'entrée d'un de ces hangars au moment même où arrivait derrière elles un train descendant une forte rampe. Le machiniste s'en aperçut et força de vapeur pour son amusement personnel. De leur côté, les antilopes prirent leurs jambes à leur cou et se mirent à galoper d'un train d'enfer. Cette chasse dura trois milles. La locomotive soufflait au poil des antilopes; elles allaient être forcées. Soudain le mâle vit le jour par un trou entre les poutres. Il n'hésita pas et se lança désespérément au travers, entraînant après lui

ses deux femelles dans le gouffre insondable.

Elles avaient raison, ces filles du désert. Plus heureux qu'elles, nous fuirons aussi le chemin de fer pour rentrer dans les Prairies. Nous tacherons de ne plus tomber en route. La digression aura eu cela de bon qu'elle nous aura permis de jeter un coup d'œil sur la géologie des plaines.

De ce que j'ai dit de la prairie de sauge il ne faudrait pas inférer qu'elle est veuve de tout habitant. Dans ces buissons gris enchevêtrés où la marche est fort difficile, il y a, par contre, de beaux coups de fusil à faire pour le chasseur qui possède une arme à canons lisses et a pu se procurer du plomb de chasse. Je ne parle pas des Jack rabbits, espèce de lièvres à poils de lapin dont la chair détestable a toute l'amertume de la sauge sauvage. Je ne conseillerais pas non plus de s'amuser à tuer des mouffcitcs, putois bruns

tigrés de blanc et de la grosseur d'un chat; ces animaux ont la spécialité des putois, et au plus haut degré.

L'armoise ou sauge sauvage nourrit aussi les poules de sauge. Sous ce nom, les Américains désignent le plus grand de tous les coqs de bruyère (tetrao urophasianus) .

Que l'on s'imagine cet oiseau partant, au moment où l'on s'y attend le moins, en frappant l'air de ses grandes ailes avec un tapage de grosse caisse, et l'on aura une idée de ce qu'éprouve le chasseur auquel échoit cette bonne aubaine. Son arme ne lui tient plus dans les mains, et souvent il laissera, stupéfait, le coq s'éloigner hors de portée avant de songer à le tirer. Il arrive qu'une compagnie entière de poules de sauge se lève à la fois : malgré le choix qui s'offre et l'énormité de ces oiseaux qu'on croirait ne pas pouvoir manquer, le cœur bat toujours un peu au débutant et déroute la justesse de

coup cl'œil qu'il peut avoir. J'ai eu la chance fort rare de tuer une vingtaine de poules de sauge, et je dois convenir que j'avais encore. à la vingtième, l'émotion inséparable du premier début.

Pour l'enfant perdu de la civilisation que sa vocation tourne vers la Prairie, il a pu se distraire à tuer des poules de sauge au Colorado, comme dans le Missouri il tirerait des dindons sauvages, ou dans Tlcwa des poules de prairie : mais au fond il s'en soucie comme de faire la guerre aux canards sur les rivières : tout ce qui est gibier-plume ne lui dit rien, c'est un tireur à balle. Soyez sur que cet homme est anxieux de sortir du désert roulant où son cheval ne trouve rien à se mettre sous la dent, où lui-même n'a jam.ais d'objectif sérieux pour son ritle.

Elle est particulièrement éblouissante à la vue, cetteblancheur du sol que tamisent à peine les plantes pâles d'armoise et d'artémise.

PIONMERS ET MONTAGNARDS. 125

Aussi loin que Ton peut voir, le désert, rien que le désert. C'est une circonférence dont l'homme est le centre.

Sans boussole, aucun trappeur ne voudrait s'avancer au désert. Sans bonssoîe, il est vite perdu. Alors cet indomptable sera dompté. Le plus brave a peur. Un cheval auquel on met la bride sur le cou revient sur ses pas ou bien est guidé par son instinct vers la source la plus voisine. Un homme est plus malheureux.

Il suit, comme il peut, les vagues indications d'un ancien sentier indien. Il cherche à l'horizon s'il n'aperçoit pas un arbre ou une colonne de fumée. Au milieu d'un silence de mort qui l'oppresse corps et âme, il se trouve bien abandonné. Oh! qu'il est à plaindre s'il n'est pas chrétien î

Ses pensées se troublent et se reportent vers ceux qu'il a connus ; il murmure doucen^.ent : Home! siceet home! La nostalgie l'a

saisi. Il voudrait être loin de la prairie, iut-ee dans la Terre maudite, et que ce soit plus tôt fini. Il lui vient des comparaisons avec les animaux qu'il a pris aux pièges, et, comme font tous ceux que le désespoir envahit, il se couche.

Des cris de corbeaux le réveillent de sa torpeur. Trop pressés, les oiseaux de malheur!... Il est debout. II a fait le sacritice de sa vie, mais ne renonce pas à la lutte. Son refî;ard fébrile interro^re encore une fois la prairie, et soudain il croit voir se dessiner des collines où poudroie le soleil, il distingue de l'herbe et des arbres bai£:nant dans un lac aux reflets d'argent. 0 joie de vivre! La force est revenue. Nerveusement le trappeur reprend sa marche.

Va donc, pauvre Juif errant! Marche!

marche! Le lac s'éloigne, plus petit, plus terne. Marche! Les coUines se rapprochent. Marche,!

PIONMEPxS ET MO.NTAG^ARDS. 127

Elles se rapprochenl encore. Elles s'arrêtent. Elles pirouettent.

Malheureux! Arrète-toi aussi. Écarte-toi de leur chemin. Ce sont des tourbillons de sable. Les vois-tu? Sans qu'un souffle d'air passe sur ton front brûlant, les tourbillons se déplacent brusquement, ils jouent, ils continuent leur ronde éclievelée en se sontlant de tout ce qui se trouve sur leur passage.

^'e cherche plus ton lac : c'était l'etlet d'un mirage, comme celui qui fait passer en pleine mer, sous le regard ahuri du passager, tout un rideau de cotes verdoyantes ou la photographie d'un navire renversé la quille en l'air, là où en réalité il n'y a rien.

Malheur! d'où viendrait maintenant le salut? Où est la bonne étoile? C'en est trop! Plusieurs, et des plus vieux coureurs de bois, blanchis sous le harnais de chasse, n'ont pu résister à ces poignantes angoisses. Ils sont devenus fous.

Un des chefs de l'armée américaine, qui n'est pas le premier venu en fait de courage personnel, me disait ceci : « Aux prairies, trois choses sont à craindre : le serpent à sonnettes, l'ours gris et le désert. Ces trois ennemis, fuyez-les; il n'y a pas de lâcheté à cela. ))

Le désert est le plus dangereux des trois, mais il ne viendra pas à vous, et il est facile de ne pas aller à lui. Ce n'est pas à dire que les deux autres recherchent l'homme. Je ne crois pas qu'il y ait une seule bête dans la création qui ne cède le pas à l'homme quand elle le rencontre, à moins qu'elle ne soit pressée par une faim très-grande, circonstance qui la rend inconsciente ou lui enlève toute préméditation.

Le serpent lui-même, le plus vil et le plus traître des animaux :

Cet animal n'est pas méchant; Quand on l'atlaque, il se défend...

11 suffit de ne pas mettre le pied dessus. S'il est écrasé, c'est fort bien; mais s'il vous pique, — et le dard du crotale ou du mocassin traverse le cuir le plus épais, — dans ce cas, c'est la mort. Jusqu'ici le seul remède connu, pour les bétes comme pour les gens, est le whisky, l'eau de feu ^ bue immédiatement et jusqu'à ivresse confirmée. Heureux ivrognes!

L'ours gris est un autre gaillard. C'est le souverain incontesté des Montagnes Rocheuses, il déteste également le Peau-Rouge et rOncle Sam : ce sont deux intrus pour lui. Si vous le manquez, lui ne vous manquera pas. C'est de lui surtout qu'il ne faut pas vendre la peau avant de l'avoir mis par terre. Terrible entre tous les carnassiers, il court presque aussi vite qu'un cheval. Heureusement il ne grimpe pas aux arbres, ou il y grimpe avec peine.

(( Il n'y a pas au monde, dit Mayne-Reid dans ses Forêts vierges ^ un chasseur assez

hardi pour oser, étant à pied, attaquer cet animal ; et, même à cheval et armés de leurs fidèles carabines, les plus aventureux ne s'y hasardent que lorsqu'ils ont devant eux un terrain plat, qui leur permet d'avoir recours

au besoin à la vitesse de leur monture

Il est arrivé plus d'une fois à des chasseurs réunis en troupe nombreuse d'être poursuivis par un seul ours gris, après avoir déchargé toutes leurs armes sur lui ; car on peut loger une vingtaine de balles dans le corps de ce monstrueux Carnivore sans parvenir à l'abattre. »

Une foule d'histoires de bivouac qui me reviennent à l'esprit corroborent de tous points ce qu'écrivait le brave capitaine. J'en ai assez parlé ailleurs, dans ma Vie nomade^ en racontant comment nous avions adopté Reine et Impératrice ^ deux oursons grizzlies qui nous ont donné bien du fil à retordre. J'ai dit la curiosité des populations à la vue

PIONNIETxS ET MONTAGNARDS. 131

des enfants du Vieux Èphraïm. C'est un vif regret pour moi de ne pas savoir ce qu'ils sont devenus. Nous avions laissé tout droit sur eux à Oregon Bill, le célèbre scout qui nous avait guidés. Oregon Bill est mort depuis, mort au champ d'honneur, scalpé par les sauvages qui l'avaient surnommé la Longue Chevelure; lesjournaux ont raconté qu'il avait tué sept Indiens avant d'être tué lui-même. Nos oursons vivent-ils encore? L'un d'eux, je le sais, avait été cédé à une ménagerie, et Barnum le promène peut-être actuellement aux États-Unis, en compagnie de Jumbo, l'éléphant chéri de Londres. J'ai toujours regretté de ne pas avoir donné Reine et Impératrice au Jardin zoologique d'Anvers. Grâce à la courtoisie de M. Griscom, de Philadelphie, j'aurais pu obtenir leur passage gratuit sur le Pensylvania railroad etldiRed star Line, et il n'y aurait eu à payer que le voyage de leur gardien. Malheureusement, ce n'est qu'à

mon retour dans l'Est, bien longtemps après, que nous en avons parlé, et ne sachant point ce que mes ours étaient devenus, je ne pouvais plus dire : a Prenez-les. »

Les trappeurs distinguent dilïerentes espèces d'ours : l'ours gris, Tours argenté, l'ours brun, l'ours cannelle et l'ours noir. Les naturalistes, qui cataloguent fort bien ce qu'ils n'ont pas vu et font tirer les marrons du feu pur d'autres (ce dont je suis loin do les désapprouver), ont ramené à deux ces différentes catégories. Il n'y aurait donc que l'ours gris ou terribilis, et l'ours noir ou Americanus. Il est certain que le poil d'été ne ressemble guère au poil d'hiver; c'est le cas de la plupart des animaux.

L'ours cannelle suivant l'appellation usitée par les profanes, Fours noir si l'on préfère, est un grimpeur, ses griffes étant plus courtes que celles du grizzli/. C'est un grand mangeur de miel, ce qui ne l'empêche pas d'être

omnivore aussi bien que son congénère; mais, au rebours de l'autre, qui hante de préférence les berges boisées des ruisseaux, Tours noir, lui, réside au plus profond des forêts, et c'est là qu'on le trouve tapi dans un arbre creux ou dans une caverne. Vagabond de race, il n'a pas de domicile particulier et grogne avec le même plaisir sur tout le continent. Il n'est pas bon non plus de se laisser embrasser par lui, tout petit garçon qu'il est à côté du Vieux Éphraïm

Quand on a fait la rencontre d'un ours noir, on peut être sûr qu'il y a des ruches d'abeilles dans le voisinage. Le trappeur ne dédaigne pas le miel. C'est une heureuse diversion pour son estomac fatigué du régime autophagique, et pour lequel le luxe suprême est la boisson célébrée par l'abbé Delille, cette liqueur

Qui mcinquail à Virgile et qu'adorait Volldire,

le café, pour l'appeler par son nom. Excitant et fébrifuge à la fois, le café est un sorcier qui soumet toutes les révoltes de l'estomac dans les Prairies.

Pour qui tient à sucrer son café, il n'a qu'à saigner l'écorce de l'érable à sucre.

Il n'y a pas de sot métier pour le montagnard, et, plus ingénieusement que Robinson Grusoé, il sait cuire du pain. La farine lui est fourme par le blé indien ou, à son défaut, par le fruit du pin à pignon qu'il a seulement la peine de broyer. L'écorce du pin rouge bouillie donne aussi un brouet que l'on dit estimable. Le dessert se compose, suivant les saisons, de champignons comestibles ou de baies d'arbrisseaux à la saveur généralement fort astringente.

La pêche n'est pas négligée. Dans la moindre cabane de pionnier, on trouve un carnet où sont classées des mouches artificielles de toutes couleurs et de toutes tailles.

PIOrsNIERS ET MONTAGNARDS. 135

Fréquemment le cheval porte son maître, avec la canne à pêche en travers de la selle, à côté de la carabine, à dix milles du camp, pour une partie de pèche à la truite.

Tous ces extra varient agréablement le menu, qui sans cela ne se composerait guère que de tranches de venaison.

La chair de bison devient de plus en plus rare. L'Indien s'acharne après lui. Les migrations de l'un suivent celles de l'autre. On ne les voit qu'ensemble. Le bison de plaine, le grand buffle dont la silhouette est bien connue, celui-là est trop sociable pour s'aventurer dans les parties boisées. C'est un hôte des plaines. Dans l'Iowa, on peut encore en voir des troupeaux de milliers de tètes.

Un de mes amis auquel je manifestais le désir que j'éprouvais de tuer au moins un de ces gros ruminants, me répondit à peu près textuellement ceci : « C'est un meurtre qu'il

convient d'épargner à votre conscience. Vous n'en auriez pas grand honneur. De la fiiçon dont on pratique cette chasse, c'est un sport, rien de phi&. A^oici comment les choses se passeront : on vous conduira sur un point donné de la Prairie. Vous marcherez une semaine ou davantage dans une harranca^ ou torrent presque desséché. L'eau à boire sera celle dans laquelle se sont vautrés les bufïles; ce que vous brûlerez pour faire votre cuisine sera du bois de vache... Au bout d'un temps plus ou moins long, un troupeau sera signalé à la lunette d'approche. Alors, vous piquerez des deux votre monture pour rejoindre le troupeau. Il est indispensable que votre cheval ait déjà été à cette chasse, sinon vous risquez, au moment intéressant, d'être désarçonné et piétiné par les bufïles. J'aime à croire que vous avez tous vos apaisements à cet égard, et que vous êtes aussi bon cavalier qu'un gaucho. Eh bien, il ne vous reste plus,

sitôt le troupeau en vue, qu'à choisir votre victime. Laissez là les veaux, attaquez-vous à une grosse vache ou à un vieux taureau... Au galop! Rapprochez. Tâchez d'arriver à galoper côte à côte avec lui. Il essayera de donner un coup de corne, mais le cheval, qui est le plus menace, saura bien l'éviter. N'interrompez pas votre course, revenez, appuyez sur votre cuisse un revolver à long canon, visez le buffle comme vous pourrez au défaut de l'épaule, et tirez, tirez des balles jusqu'à ce qu'il tombe mort... Vous en aurez assez après le premier que vous aurez immolé ainsi. Les Anglais sont assez fous de cette chasse, parce que c'est sport-, mais ils peuvent se donner le même plaisir chez eux avec les taureaux Durham... Croyez-moi, n'allez pas à la chasse du buffalo. Si vous voulez atteindre une pièce rare, cherchez le castor dans les Montagnes Rocheuses. »

Je crus mon ami sur parole, et je m'ar-

rangeai pour ne pas revenir avant d'avoir tué un castor. Je Tavoue sans détours, j'aurais honte d'en avoir tué deux. Le castor est bien l'animal le plus intéressant, le plus industrieux qu'il soit possible d'étudier. On a beau avoir lu dix descriptions du castor et de sa vie dans les ouvrages de zoologie, la réalité dépasse ce qu'on en attend.

Devant mes yeux est encore tout le village des castors, leurs huttes de terre glaise consolidées avec des perches, les barrages de dix pieds de haut qui retenaient l'eau de la rivière, les arbres de la grosseur d'un homme sciés par leurs dents, les chaussées qu'ils pavent de cailloux et qui aboutissent à la rivière en face de chaque hutte. Ces animaux en remontreraient à notre corps des ponts et chaussées. Ce sont de véritables ingénieurs; ils ont la science infuse, et le Créateur les a munis de tout ce qui est nécessaire à leur métier.

Certes, ils seraient dignes de devenir les commensaux de l'homme et ses aides dans les travaux d'irrigation. Personne n'y songe. Pourquoi faut- il qu'ils portent sur eux de si riches manteaux? C'est ce qui les perd. La valeur de ces fourrures est cause de la disparition du castor. Bientôt il n'aura plus pour vivre que les solitudes du haut Canada.

D'autres fourrures sont moins rares : les rats musqués, dont la peau rappelle beaucoup celle du castor, et les visons, dont Fenimore Cooper parle si souvent dans ses romans, et qui m'ont paru être une espèce de belettes. De ceux-là je consens à ce qu'on mette la tête à prix, d'autant que, plus petits, ils sont plus prolifiques.

Il est de bonne guerre aussi de détruire le wolverène, ennemi du castor, et le lynx, qui prend là-bas le nom de chat de moniagyie; — en réalité, c'est un chat sauvage aux oreilles

droites et pointues. — Ce sont deux carnassiers de la pire espèce.

La chasse de la panthère et du puma donne au trappeur des émotions fortes. Le grizzly est le Goliath que ce David ose seul affronter. Il tue aussi des pécaris (porcs espagnols devenus des sangliers), des élans ou wapitis, des mouflons ou 6/^/ion25. N'ayant vu de près ces animaux que dans des musées d'histoire naturelle, je me contente de la seule nomenclature.

Il est temps de quitter ces trappeurs si calmes et si insouciants, ces montagnards si réservés et si virils, sur l'existence desquels je me suis un peu appesanti, laissant courir ma plume. Les moments durs à passer sont les plus délicieux au souvenir, a dit je ne sais plus quel auteur classique. Maintenant je ne vois plus que le côté charmant. Je revois par la pensée ces plateaux éthérés où voltigent les oiseaux-mouches au corps d'in-

secte et les grands papillons aux ailes d'oiseau, ces plaines où joue le chien de prairie, où chante l'alouette de blé, où saute l'antilope, ces rivières limpides aux bords couverts d'arbres-coton, ces forêts de conifères de toute espèce qui sont là chez eux et que nous trouvons chez nous dans les jardins botaniques, introduits qu'ils ont été il y a quelques années.

Lorsque mon fils sera grand, — il ne peut manquer d'être chasseur, — je l'enverrai làbas. Il dormira dans un excellent hôtel, à la place même où son père aura dormi à la belle étoile, roulé dans une couverture indienne, avec la selle de son cheval pour oreiller. Mais il ira aussi au Far-West, — ce sera beaucoup plus loin alors, — ressentir les émotions puissantes que donnent les Montagnes Rocheuses, au lieu de s'étioler dans l'atmosphère affadie de nos grandes villes.

Pour moi, c'est un adieu définitif que je

dis à cette vie nomade, un adieu sympathique que j'adresse aux trappeurs. Quand Tun d'eux viendra me conter ses chasses, je Taccueillerai par l'exclamation irlandaise : Cead mile faille ! a Soyez mille fois le bienvenu! »

A. Salt Lake City. — Arrivée au Lac Salé. — .La vallée des Saints. — La capitale et ses habitants. — Les lacs; les mines. — Les gentils et les apostats. — Le camp Douglas.

B. Visite a Brigiiam Young. — Le tabernacle. — La maison du lion. — Le président. — Les sociétés ccopératives. — Système du prophète et secret de sa puissance.

C. Après la visite. — L'œuvre de Brigham Young. — Sa mort et son testament. — Ses funérailles. — Son successeur. — Avenir du mormonisme. — Dernières

impressions.

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