SALT LARE CITY
Je m'imagine un Européen voulant se faire mormon, et subitement transporté,
comme dans les voyages de Jules Verne, par V Union Pacific Une, au centre des prairies, entre les villes d'Omaha sur le Missouri et d'Odgen auprès du Lac Salé, en passant du Nebraska à l'Utah par le Wyoming, et je me demande si, à la vue de ces plaines sans fin et sans vie, cet homme ne se croirait pas jeté dans un monde inconnu , distinct du globe terrestre.
— Comment! se dirait-il, c'est à travers ce désert que s'est fait Texode des Mormons? En ce temps là, — il y a trente ans à peine, — il n'y avait ici de chemin d'aucune espèce ; rien n'indiquait que ces plaines désolées dussent jamais finir. Et pendant des mois et des mois ils ont marché sans découragement, conduits par Brigham Young vers une autre Terre Promise... Les femmes et les enfants seuls avaient place dans les charrettes ; les hommes étaient à pied. Chassés de leurs possessions de ITUinois, dépourvus de toutes
ressources, ne rencontrant que rarement de l'eau et du gibier pour eux, de l'herbe fraîche pour les animaux, laissant en chemin un grand nombre des leurs que décimaient peu à peu les privations, ils ont fait, sans murmurer, plus d'un millier de milles avant d'apercevoir ce que leur chef disait avoir entrevu dans une révélation : le rocher conique à côté de la mer Morte et, sur les bords du Jourdain, la vallée des Saints où ils devaient bâtir la Sion des Montagnes, . .
Se rendre au Lac Salé n'est plus qu'un jeu maintenant. Déjà la Barrière d'Enfer (Devils Gâte) nous ouvre la vallée des Saints. Déjà voici l'arbre (un arbre n'est pas chose commune) qui se trouve juste à mille milles d'Omaha, et vingt-neuf milles plus loin, voici Odgen, une ville d'avenir, à demimormonne, point jonction des deux tronçons du chemin de fer transcontinental et de VUtah Central Railroad, embranchement
i;6 SOUVENIRS DU FAR-WFST.
spécial qui luoiio on deux heures au Lac Salé.
Les monts Walisatch élèvent devant nos yeux leurs grands sommets escarpes que dore le soleil couchant: bientôt le Lac Salé nous apparaît triste, vitreux et comme iilacé : c'est bien une mer .Morte.
Quand, un beau matin, on se reveille dans une ville inconnue, presque toujours la première impression est celle qui reste. Or, rien n'est plus enchanteur que le premier coup d'œil jeté sur cette Cite du Lae Salé.
Vn cirque de montairnes rentoure comme d'une auréole. Enchâssée comme une emeraude de prix dans cet écrin brillant, la cité est coquettement parce de verdure, de fleurs et de fruits variés. Vue d'une hauteur, elle présente le spectacle le plus riant et le plus pittoresque. Ce ne sont que a cottages», vergers et jardins de (leurs. Pas une maisou qui n'ait son parterre et ses pelouses
bien tonnes. IMillo arbres tVnitiers, bien venants, plient sons les pommes, poires, prnnes, pêches et abricots dont la répntation est égale à celle des fruits de Californie. En plein désert, où rien no ponssait, avoir obtenu nn tel résultat, cela fait certainement honneur aux auteurs de cette transformation.
Dans les rues, partout, on a de Tombre à profusion; ce sont toutes avenues plantées d'acacias, de mûriers ou d'arbres-coton, dont le feuillage, cliose étrange, est souvent panaché de vert et de jaune, suivant que les racines ont ou n'ont pas percé les sels alcalins mêlés de soude et de potasse qui imprègnent le sol. Ce sol est continuellement lavé par des torrents d'eau cristalline qui descendent de la montagne et coulent rapides de chaque coté de la rue, ce qui entretient en même tenq)s, dans toute la ville, une fraîcheur délicieuse. Il n'y a pas de pavé :
on n'a pas remué l'excellent gravier de la plaine. Les maisons sont construites, pour la plupart, en adobes ou briques crues, et les quelques maisons de bois qu'on voit encore sont revêtues d'une peinture claire qui leur donne un vernis de propreté fort rare dans rOuest.
Ce climat exceptionnel, cette atmosphère transparente dont on ne peut se faire une idée, cette gaieté de l'eau qui court, des fleurs brillantes qui s'étalent partout, tout cela contribue à donner à la ville un cachet à part de fraîcheur, de confort et de repos. Celui à qui l'on doit cette oasis charmante ne peut être qu'un artiste, à moins qu'il ne soit un grand matérialiste.
Les agréments de la ville et de la campagne sont ici réunis. Après avoir jardiné tout le jour, le Mormon se repose le soir au théâtre, au milieu de ses femmes et de ses enfants.
Je ne sais s'il y a des pauvres dans cet Éden; je ne le crois pas. D'autres ont cru voir aux « Saints du dernier jour » une expression de bestialité, d'hypocrisie et d'égoïsme; j'étais prévenu contre eux, et je dois dire que, si je n'ai pu trouver de distinction à ces rudes physionomies, je n'y ai vu qu'un reflet indéniable d'aisance et de santé.
On voudra bien ne pas m'accuser de plaider une cause paradoxale : je reproduis sincèrement mes impressions de voyage. Pour moi, Sait Lake City est de loin la plus jolie ville de l'Ouest et celle où le peuple paraît le moins rougliy le plus honnête, doux, soumis à Tautorité. On n'y voit point de police, et la majorité, — les femmes, — n'y fait pas la loi. La femme s'occupe de son ménage et ne se montre pas dans la rue; le mari vit au grand air, cultive la terre et élève son bétail. Je n'exagère pas en disant que les Mormons sont devenus les premiers agriculteurs du
Nouveau Monde. Toute la vallée est couverte de fermes : dans le pays de la ruche d'abeilles, ainsi que l'avait prétentieusement appelé Brigham Young, cent mille acres sont cultivées actuellement. Dans cette plaine dont l'argile était saturée de potasse, de soude et d'ammoniaque, à la surface de laquelle on pouvait recueillir le sel ou le savon à la pelle, dans ce sol qui paraissait condamné à une éternelle stérilité, l'irrigation a fait l'office du levier d'Archimède. Partout des ruisseaux au cours artificiel arrosent de riches pâturages; on a fait de grands sacrifices pour amener de la montagne une eau pure et abondante, et, comme on sait que les arbres font pleuvoir, on en a beaucoup planté.
Il y a aussi des sources thermales tout près de la ville : elles guérissent de tous les maux, entre autres de la dyspepsie.
Toutes ces eaux se déversent dans un petit lac, le lac Utah, où Ton voit fréquem-
ment de nombreux pélicans nager en rétrécissant un cercle de mort pour pêcher ensuite dans une anse les poissons traqués de la sorte.
Les eaux du lac Utah se déversent à leur tour dans le Lac Salé, qui a donné son nom à la ville, bien qu il en reste éloigné de vingt milles. Ses eaux sont si denses, qu'on ne pourrait s'y noyer; jamais elles n'ont nourri un seul poisson, jamais un oiseau n'approche de ses bords arides. Ces eaux n'ont pas d'écoulement; c'est un bassin intérieur. Les Yankees de la Nouvelle-Angleterre prétendent qu'un jour viendra oii le Lac Salé abîmera la colonie dans ses flots; mais il n'est pas bien prouvé qu'il s'élève sensiblement d'année en année. Si les Mormons n'ont pas d'autre ennemi, ils peuvent dormir tranquilles.
A vingt milles derrière nous, dans les monts Wathsatch qu'il domine, jetons un
regard sur le pic Emma (douze mille pieds de haut), qui renferme la fameuse veine argentifère, une des plus riches du monde. Elle est aux mains de o Gentils», de capitalistes anglais. En Europe, à Londres surtout, la mine Emma a beaucoup fait parler d'elle. On n'a pas oublié le retentissement qu'eut un récent scandale, l'émission frauduleuse de VEmma mine Company, dans laquelle était impliqué un diplomate américain des plus haut placés qui avait fait argent de son titre officiel, de manière à donner confiance aux actionnaires.
Si Brigham Young, en fin politique, n'avait défendu à son peuple de rechercher les métaux précieux qui abondent en Utah (or, argent, fer, cuivre, plomb, et généralement tous les métaux que l'on trouve dans le a Grand Ouest »), beaucoup de personnes autorisées pensent que l'Utah serait maintenant un Élat minier aussi connu que la Cali-
fornie. Qui n'a entendu parler de l'El Dorado et de ces antiques villes mexicaines « aux toits d'or et aux portiques de rubis»? Tout cela, dil-on, était situé auprès du Lac Salé. Je me rappelle avoir lu que des voyageurs y auraient trouvé des vestiges de grandes villes détruites; mais je suis persuadé que c'est là pur humbug, ou que ce que l'on a pris pour des constructions ruinées était tout bonnement un amas de roches friables, minées par les intempéries, et telles qu'on en voit en différents endroits sur la ligne du Pacifique.
Quoi qu'il en soit, l'exploitation des richesses minières est laissée aux «Gentils», ceux des immigrants non mormons apparus avec le chemin de fer et qui, lors de ma visite à la Cité du Lac Salé, le 1 8 septembre 1876, n'étaient encore que quatre mille, y compris les «apostats», sur une population globale de trente mille âmes.
Tant que les Mormons seront en Utah — et, d'après ce que Brigham Yoiing nous disait lui-même, ils étaient 120,000 au bas mot, — rindustrie fera peu de progrès.
C'était le système de l'ex-prophète de ne pas laisser ses fidèles s'enrichir, et, comme la plupart des néophytes se recrutaient dans la plus infime classe de la société, il leur faisait des avances que la dime, la rareté de la monnaie, la nullité de la demande (là tout est res nullius ou à peu près), l'accroissement énorme et onéreux de la famille, les mettaient dans l'impossibilité de rembourser jamais.
Brigham Young exploitait ainsi un peuple de travailleurs. Certains d'être bien traités dans leurs maladies et leur vieillesse par la communauté même, ceux-ci ne cherchaient pas autre chose qu'une bonne existence au jour le jour, utiUtaire, consciencieuse à leur point de vue, et presque mahométane, en se
disant : « Dieu est Dieu, et Mormon est son prophète. »
On comprend l'indignation des Américains pour l'abominable pratique de la polygamie. Mais depuis qu'ils ont chassé les premiers Mormons de Nauvoo, qu'ils ont fusillé dans sa prison, à Garthage, dans l'Illinois, cet illuminé de Joë Smith, inventeur du mormonisme, ils ont donné à la nouvelle religion ce qui lui manquait, le baptême du sang : par la persécution ils lui ont infusé une sève nouvelle. Les « saints», nourris de textes bibliques, se disent que du sang de leurs martyrs est sortie leur milice, prête à combattre le bon combat et à opposer la force à la force. De fait, cette milice est fortement organisée, fanatique et disciplinée.
Aussi, malgré les hypocrites assauts de l'opinion publique dans l'Est, qui demande l'anéantissement de cette secte infâme, jusqu'ici le gouvernement de Washington n'a
pas osé tenter de soumettre les rebelles, et ceux-ci, se gouvernant à leur façon, forment un État dans l'État.
Le gouvernement se contente de surveiller ; il guette le moment propice. Non loin de la ville, accoudé à la montagne dans une position excellente, est le camp Douglas, garnison américaine. C'est pendant la dernière guerre que le général Conor l'a établi, moins pour tenir en respect les Indiens que les Mormons. Le drapeau de l'Union flotte haut et menaçant sur un éperon des monts Wahsatch, un peu au-dessus du Canon de rÉmigration, par lequel sont arrivés les premiers Mormons.