‹ Souvenirs du Far-WestChapitre 7 sur 9 · B, LES PLACERS · texte numérisé non relu

B, LES PLACERS

De Murphy's à Yo-Semite, nous avons à suivre la Hutching's route. Des trois chemins de voiture qui descendent dans la célèbre vallée, celui-ci, d'après la carte, est le plus direct de Stockton ou de San-Francisco, mais il faut aller plus en stage que par les deux autres, dont la ville de Merced est le point de raccordement avec la voie ferrée.

Maître George a ordre de nous conduire jusqu'à Sonora, seize milles plus loin, où l'on a télégraphié pour le relais. A sept heures du matin, la température est déjà aussi élevée qu'aux plus fortes chaleurs en Belgique, et justifie ce nom de Californie {calida fornax , fournaise ardente). On nous

assure, il est vrai, qu'il n'a pas fait aussi chaud depuis deux mois.

La route poudreuse, aux ornières profondes, sillonne le pays le plus dévasté qui se puisse voir. Ce ne sont que pointes de rocher que ne recouvre plus aucune terre végétale : cette nudité est d'autant plus désespérante qu'elle est le fait de l'homme. On dirait, à perte de vue, un champ de morts, ou mieux un enfer éteint.

C'est là pourtant que tant de pauvres gens et d'aventuriers, abandonnant famille et patrie, portant sur eux tout leur avoir, sont venus solliciter de la fortune un sourire. Nous avons devant les yeux le résultat du gold exciiement, de Vauri sacra famés. C'est ici le temple du mighty dollar^ et les appétits inassouvis déchirent fiévreusement le sein de la terre, espérant arracher à ses entrailles les trésors dont ils convoitent la possession.

Hélas! cela nous rappelle trop la Poule

aux œufs d'oVy du bon la Fontaine, et sa morale :

L'avarice perd tout en voulant tout gagner,

est trop souvent l'histoire de ceux qui, pour courir après un trésor aléatoire, s'ôtent à evW'inêmes le plus grand de leurs biens.

La fatalité, qui semble peser sur elle, excuse les mœurs et les vices de cette population flottante, souvent grossière, mais on somme composée de bons enfants, et fort hospitaliers. Chez eux la nécessité aiguillonne l'ambitioUj la fortune les assouplit et les transforme, si bien qu'ils ne doutent pas de devenir un jour, à l'exemple des fondateurs de Rome, la première nation du monde.

Nul mieux que Bret Harte, l'ancien mineur, le poêle des Argonautes de 1849^ comme l'appelle l'éditeur de ses œuvres, ne nous a retracé cette vie d'aventures qu'il a

vécu lui-même. Les tableaux dramatiques du Dickens californien sont peints d'après nature, et, en dépit de toutes nos préventions, nous forcent à admirer des types d'une originalité si vraie, qu'on les reconnaît immédiatement.

Ces conquérants, on ne sait trop pourquoi, ont respecté ou dédaigné d'enlever Vhumus^ la terre nourricière de certaines collines, et les regards du voyageur se reposent avec bonheur sur des arbres fruitiers, pommiers, figuiers, pêchers, vignes surtout, chargés des plus beaux fruits. Ainsi qu'aux environs de San-Francisco, on pourrait avoir ici les plus riches moissons ; le laboureur pousserait le même sillon tout le jour dans des propriétés immenses, et l'on verrait pendant des lieues le même champ de blé ou de pommes de terre, de tomates ou de melons.

Déjà quelques-uns ont compris que là était réellement la richesse du sol californien,

mais ici il est trop tard. L'homme a défait l'œuvre de la nature : il est impuissant à la refaire. Et ces gisements de métal, abandonnés déjà en tant d'endroits, resteront frappés de stérilité, comme un monument de la folie humaine. J'ai ouï dire que l'on avait enfoui en Californie plus d'or qu'on n'en avait extrait; le baron de Hûbner le rapporte aussi, et ceci ne me semble plus un paradoxe, après avoir pu juger sur place des travaux gigantesques entrepris dans les placer s ou placer es.

Ce n'est plus, comme aux temps primitifs, après la cession de la Haute-Californie aux États-Unis, ce n'est plus le mineur lavant à l'aventure les sables du ruisseau avec la sébile de bois ou l'écope de fer- blanc, ou les passant au tamis en les balançant dans le rocker. Ces procédés surannés ont depuis longtemps fait place à la méthode hydraulique, née de l'association des mineurs.

Dans les tranchées profondes que nous dominons à droite et à gauche, des canaux de bois amènent à grands frais, et souvent de très-loin, les eaux des rivières détournées. Tantôt enjambant la route sur des tréteaux très-élevés, et tantôt se glissant en dessous, les plans inclinés des aqueducs font couler rapide ce Pactole rougeâtre.

Sur toute la longueur de l'étroit canal à ciel ouvert ou sluice, des barrages successifs séparent le minerai des terres que l'on jette dans le courant, et le mercure, versé de distance en distance, glane ce quia échappé. Cette méthode est surtout employée dans l'exploitation des collines d'alluvions anciennes- et des gîtes de quartz aurifère.

La surface est épuisée. 11 faut maintenant attaquer les rochers, et nous remarquons plusieurs lances de fer puissantes braquées devant une colline qu'elles battent en brèche. Des siphons énormes enlèvent, entraînent

jusque-là les masses d'eau retenues à cette intention dans d'immenses réservoirs. Car ce n'était pas assez de faire dévier les cours d'eau pour les amener par monts et vallées là où l'on en avait besoin ; les compagnies se sont creusé des bassins à elles pour recueillir les pluies de l'hiver. De cette façon, on épargne un temps précieux. Autrefois, dans certains de ces placers que nous traversons, on ne pouvait guère laver l'or qu'en hiver. L'eau comprimée et impétueuse, portée dans ses tubes de fer sur des chevalets mobiles, travaille automatiquement, à jet continu, et un seul homme suffit à surveiller plusieurs de ces bouches d'eau, auxquelles on donne le nom expressif de monitors.

Sans doute, ces amas de galets ou dépôts diluviens, ce conglomérat de schiste, de granit ou de porphyre entre lesquels courent les filons de quartz aurifère, avant d'être attaqués par l'eau, ont été minés par la

poudre; mais je ne veux parler que de ce que j'ai vu ici.

C'est là la méthode hydraulique perfectionnée. Et l'on comprend qu'il faut disposer de grands capitaux pour faire aussi grandement les choses. Mais aussi on lave de la sorte avec succès des terres beaucoup plus pauvres qu'autrefois.

Quantité de moulins, plus curieux les uns que les autres, frappent encoi^e nos yeux éblouis : ici, entre deux barrages ingénieux, ils sont assis au milieu de la rivière et ne servent qu'à augmenter la pression de l'eau; plus loin, tournant dans un mince canal, ils recueillent l'or au moyen de godets de mercure.

A côté de ces grandes exploitations, quelques 'travailleurs isolés. Chinois pour la plupart, reprennent d'anciens placers abandonnés, espérant toujours trouver quelque belle pépite dans une fissure du quartz. Ces

gens gagnent-ils bien leur dollar par jour ? C'est tout au plus la moyenne.

Quoi qu'on fasse, du reste, dans les minerais traités par les méthodes les plus savantes, il se perd toujours un peu d'or : la chimie n'a pas encore trouvé le moyen de tirer parti de certaines pyrites aurifères devant lesquelles le mercure perd tous ses droits.

Mais nous voilà arrivés à Sonora, chef-lieu du comté de ce nom , et dont l'origine remonte à l'âge d'or de la Californie : elle a vingt-sept ans d'existence !

Ici, il n'y a que des chercheurs d'or : ceux qui n'en font pas état le sont à leurs moments perdus, et les enfants sont mineurs de naissance. Autour de la ville, trois moulins lavent le métal précieux, et l'an dernier, la ville elle-même a failU être détruite, parce qu'on avait découvert qu'elle était bâtie sur l'or... De sa propre autorité, une Compagnie anglaise l'expropriait par zones. Déjà une

tranchée avait été pratiquée dans la rue principale, lorsque la population s'ameuta et menaça de pendre les Anglais. Depuis, ils n'y sont plus revenus. Telle est, en effet, la législation sur les mines que votre voisin i)eut, s'il lui en prend envie, ouvrir une galerie d'extraction sous votre maison. Vous n'avez, pour défendre votre bien, que le droit naturel.

Tout en dînant dans la meilleure auberge de l'endroit, nous nous rappelons que le comté de Sonora se fait gloire de posséder le plus grand et le plus fameux vignoble des Etats-Unis, celui de Buena Vista, qui ne comprend pas moins de six mille acres, dont trois cents cultivées actuellement. Nous demandons donc au patron de rétablissement une bouteille du cru, et cette demande l'étonné tant qu'il se la fait répéter deux fois. Boire du vin en dînant quand tout le monde boit de l'eau ou du lait, du

thé ou du café, mais cela ne s'est jamais vu! Et aussitôt se tournent vers nous les regards narquois de tous les honorables pensionnaires de l'hôtel, gentlemen sans cravate, philosophes qui mangent la tête couverte et silencieux comme des trappistes, sans doute parce que l'on dit que le silence est d'or. Dans la vieille Europe (the old comitry), leurs pères buvaient en mangeant ; mais les fils ont tant progressé qu'ils ne boivent plus qu'entre les repas; j'ajouterai que, dans ces moments-là, ils affirment hautement leur supériorité incontestable et incontestée.

Quoi qu'il en soit, ces vins de Californie, provenant, en raison même de la chaleur du climat, de raisins très -sucrés, sont trop généreux et trop riches en alcool; ils ne peuvent guère être bus qu'en hiver et sont loin de valoir les vins de France. Mieux avisés, les propriétaires utiliseront les qualités propres à leurs vignes en faisant du brandy.

Sans doute aussi, ils ne savent pas manipuler leurs vins, qui peut-être ont besoin d'être attendus; mais c'est ce que l'on ne sait pas encore, puisque la Buena Yista n'a été plantée quen 1865. Le Champagne mousseux, qu'ils fabriquent sous le nom de Catauha, fait exception et se rapproche davantage du vrai Champagne que mille drogues sophistiquées auxquelles on donne ce nom chez nous.

Pendant que nous attendons patiemment que l'on veuille bien atteler notre voiture, nous sommes témoins d'un trait de mœurs que malheureusement nous avons trop souvent vu se reproduire plus tard.

Un pauvre Chinois, la pelle et la pioche sur une épaule, sur l'autre la longue perche de ses congénères, oii deux paniers font bascule, revient de son travail couvert des pieds à la tête d'une boue jaunâtre qui le fait paraître plus livide encore.

Quelques écoliers le poursuivent, et, en ce

moment même, l'un d'eux lui administre un formidable coup de pied. En même temps ses camarades ramassent de la boue dans le ruisseau pour la lui jeter. Et notre hôtelier et ses amis rient à gorge déployée.

Sans se retourner pour se venger, sans même protester, le Celesiial allonge le pas avec une résignation digne d'un meilleur sort.

(( Qu'a -t- il donc fait, cet étranger, pour que vous le laissiez bafouer par vos enfants? demandons-nous à l'hôtelier.

— Gomment, mister! mais il n'a que ce qu'il mérite, le fils de chien! Le païen nous ôte le pain de la bouche! Tous ces Johns se louent pour moins de deux dollars par jour aux sociétés, et bientôt il n'y aura plus un Américain dans les placers. »

Voilà ce que chacun pense et dit ouvertement là-bas. Dans ce pays de liberté et d'égalité, la race blanche n'en souffre aucune

autre, qu'elle soit noire, jaune ou rouge.

Je sais bien qu'il nous répugne d'admettre avec Buffon que (( l'homme, blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie, rouge en Amérique, n'est que le même liomme teint de la couleur du climat» . La comparaison nous blesse, parce que nous avons une très-haute idée de notre supériorité.

Et pourtant, pour en revenir à John Chinaman, quelle est la raison de l'opprobre dont on l'abreuve dans l'ouest des États-Unis? Il vit de peu : voilà son crime avoué par notre hôtelier lui-même. Sobre, doux, intelligent, il s'acclimate partout, excelle rapidement dans tout ce qu'il voit faire, et ne refuse aucun labeur, si dur qu'il soit et si peu qu'il rapporte. Mais il est envahissant, et l'hospitalier frère Jonathan ne l'entend pas ainsi.

« Venez chez moi, vous y serez libre, dit-il à son frère jaune-, seulement, si vous me faites concurrence sur mon propre marché,

gare à vous! Et ne vous en prenez qu'à vousmême de ce qui pourra en résulter de fâcheux pour vous! »

Primo mihi! est la devise de l'Américain. (( A moi d'abord ! S'il reste quelque chose pour les autres, tant mieux pour eux! »

On appelle les colons de l'Europe, mais on parque dans des territoires que l'on fait plus petits chaque année les débris des Peaux- Rouges, premiers habitants de ce continent 011 il semble que chacun pourrait avoir sa place au soleil.

Effrayés de voir les nègres qu'ils ont affranchis s'emparer du pouvoir dans les États du Sud et y commander à leurs anciens maîtres , les Américains craignent pour l'Ouest l'envahissement de la race mongolique; ne pouvant, malgré tous leurs efforts, l'empêcher d'entrer chez eux, ils cherchent à l'en faire sortir en l'accablant d'avanies et en lui fermant Faccès de tout.

Mais le Celestial est patient; rien ne le rebute. Déjà son nom est légion *. Et si ce débordement asiatique toujours croissant est un danger, il faudra, pour l'arrêter, des digues qu'on n'élève pas en un jour. Il faudra, sous la constitution républicaine qui s'oppose à tout esprit de caste, traiter les coolies comme des parias ou des ilotes, et leur interdire tous les avantages et les droits du citoyen.

Déjà l'État de Californie refuse de naturaliser les Chinois, et cela au mépris de la loi commune, qui devrait surtout protéger les faibles, et en fait n'est qu'une arme aux mains des plus forts.

1 Les Ghinoiâ étaient soixante à quatre-vingt mille en Amérique, à l'époque où ces lignes ont été écrites (décembre 4876).

YO-SEMITE.

Cependant, notre voiture est prête. Et nous disons adieu pour toujours à Sonora la Mexicaine, la première ville bâtie par les chevaliers de la Toison d'or moderne.

{( On vous a donné le double buggy. C'est le plus beau du pays; i! a coûté huit cent cinquante dollars or. »

Voilà ce que nous dit, tout d'une haleine, le jeune citoyen de douze à treize ans qui tient les rênes.

Sa sœur, femme du propriétaire du huggijy nous accompagne aussi et ne paraît pas s'apercevoir que, pour lui laisser de la place, nous nous écrasons à trois sur un banc qui n'a jamais été fait que pour deux. Fort eau-

santé, du reste, cette dame nous apprend que ses parents étaient des Français de Saint- Tropez, cette jolie petite ville du littoral de la Méditerranée. Elle-même parle très-bon français.

A quelque distance de Sonora, elle nous fait remarquer que la route coupe la grande veine de quartz, la veiîie mère, dont les affleurements blanchâtres rayent la montagne, en la dominant comme un mur du nord au sud.

A l'endroit où nous la croisons règne une activité fébrile. La voie carrossable est excessivement étroite, et des Chinois la balayent pour en charger le sable précieux sur des tombereaux : c'est invraisemblable, et pourtant ils font cela par métier!...

« N'époussetez vos habits qu'avec les plus grandes précautions, nous dit en riant la Française : vous emportez peut-être des paillettes d'or. »

Le buggy n'aYânœ pas; les chevaux vont un train de sénateur. Heureusement, près d'une hacienda, un vieillard nous arrête tout à fait pour nous gratifier d'une corbeille de raisins, de ces moscatel grapes au délicieux arôme de vin muscat. Lorsque nous lui demandons ce qu'il nous charge pour cela, il nous répond fièrement qu'en Californie cela se donne et ne se vend pas. Et c'est vrai, le Californien est très-généreux... de son superflu.

Après trois heures et demie passées dans le buggy pour ne faire que douze milles, nous arrivons enfin au Camp chinois. Comme son nom l'indique, ce bourg fut primitivement la résidence exclusive de Chinois; maintenant, ils ne constituent plus que la minorité des habitants de ce lieu, beaucoup d'Allemands étant venus s'y fixer.

C'est notre dernier relais. Le cocher, la voiture, les chevaux que nous prenons ici ne

nous quitteront plus. Dans la saison des touristes, c'est-à-dire en mai, juin, juillet, le 5^a^(? a six chevaux ; notre modeste attelage n'en a que deux. Vrai Américain, casse-cou, bon garçon, notre conducteur est enchanté d'avoir une occasion de promener ses chevaux.

Nous ne sommes plus qu'à soixante milles de Yo-Semite, et nous entrons dans les bois.

En trois heures, nous arrivons au sommet de la montagne, où il y a une habitation isolée : PriesVs hôtel, dont la dame française nous a vanté la bonne table (!), meilleure qu'à San-Francisco (!!), et où nous avons à passer la nuit.

Le mardi, à six heures et demie, M. notre cocher, du haut de son siège, nous a déjà jeté son commandement : AU aboard ! dit de ce ton bref que l'on sait, et qui ressemble au sifflet d'une locomotive.

Nous traversons Big Oak Fiat, village ainsi dénommé à cause d'un énorme chêne mort, gisant auprès de la route.

On passe ensuite dans de grands bois de conifères très-clairs, aux parfums âpres et vivifiants. Dans les éclaircies, quantité de colins {mountain quails), coquettement coiffés d'une huppe noire, s'envolent par compagnies à notre approche. Souvent des écureuils de terre [Californian ground squirrel), après nous avoir bien examinés, s'enfuient et disparaissent, on ne sait oii, derrière les troncs d'arbres renversés. Nous rencontrons aussi parfois, mais rarement, des écureuils gris, beaucoup plus gros, et dont la queue traînante est assez analogue à celle du renard. Nous faisons (c débouler » un lièvre, le premier et le seul que j'aie vu en Amérique. Il a cette différence avec ses confrères d'Europe que ses oreilles sont plus longues; les naturalistes indigènes ont saisi cette occasion de le com-

parer à l'âne, en le surnommant /acte^ harc. D'autre part, le bec-bois fore son trou rond dans le tronc des pins, pour y chercher sa nourriture, et le geai bleu s'empresse de combler la cavité avec un gland doux, sa provision pour les temps de famine.

Quelquefois nous rencontrons d'innombrables troupeaux démontons qui vont prendre leurs quartiers d'hiver dans les vallées. De même qu'en Australie, l'élevage des moutons prend de grandes proportions en Californie, à ce point, dit-on, que Ton verra prochainement baisser le prix de la laine. On sait que les manufactures de laines sont une des branches les plus importantes de l'industrie san-franciscaine.

De temps en temps encore des conduites d'eau à large débit, élevées d'une colline à l'autre, ou des siphons à forte pression qui rampent sur leurs flancs, se dirigent vers les placers.

Deux ou trois Indiens, de sang mêlé certainement, et probablement plus Mexicains qu'Indiens, sont nonchalamment assis sous bois et paraissent s'ennuyer profondément. Ce sont bien les mêmes que ceux de Calaveras, et l'image très-affaiblie de ceux que j'ai rencontrés au fond des Montagnes Rocheuses du Colorado, loin de toute habitation des blancs.

Mais voici une scierie hydraulique qu'alimente un ruisseau ou creek hmpide. On commence à exploiter les sapins environnants.

Une chose assez curieuse encore pour les voyageurs est la façon toute primitive dont se fait la poste. Près des petites fermes disséminées çà et là dans les parties incendiées de la forêt, une vieille caisse de conserves, la plupart du temps veuve de son couvercle, est invariablement clouée à quelque arbre au bord du chemin : c'est la boîte aux lettres, dans laquelle notre cocher jette en passant

les épîtres et les journaux adressés aux gens de l'endroit. Sans critiquer le système, on peut supposer que les levées et les distributions ont lieu assez irrégulièrement.

Malgré toute la nouveauté de ces choses, on se lasse vite de ne faire qu'un mille à l'heure et de monter toujours. Rompus par les cahots delà route, énervés par la chaleur, le dos courbaturé, la tête en feu, vous vous prenez à répéter en cadence l'onomatopée des omnibus de New-York :

« Punch, brothers! punch with care », que Mark Twain a si drôlement enjolivée.

Un jour de l'année dernière, dans un street'Car, l'attention de deux journalistes fut attirée par un avis concernant le contrôle des coupons, et ainsi conçu :

(( The Conductor, when hereceives a Fare, must immediately Punch in the présence of the passenger,

(( A Blue Trip Slip for an 8 Cents Fare,

« A Buff Trip Slip for a G Cents Fare, « A Pink Trip Slip for a 3 Cents Fare \ » — Par Georges! s'écria l'un d'eux, c'est

de la poésie!

Et il n'eut qu'un mot à supprimer pour

faire les bouts-rimés suivants :

The conductor, ^vhen he receivesa fare, Will punch in the présence of the passin-

jare!

A Blue Trip Slip for an 8 Cents Fare, A Buff Trip Slip for a 6 Cents Fare, A Pink Trip Slip for a 3 Cents Fare ; AU in the présence of the passinjare!

On convint que la chose était toute prête à être mise en musique, et les journaux que tout le monde lit rendirent vite le couplet populaire.

1 Mot à mot : « Le conducteur, en percevant le tarif, doit immédiatement, en la présence du passager, poinçonner : un coupon de parcours bleu pour le taux de huit suus, brun pour six sous, rose pour tro's sous. »

Les oreilles de Mark Twain, frappées du tintement de cette harmonie imitative, ne lui laissaient aucun repos. Ces rimes valsaient dans son cerveau pendant son déjeuner, et, après avoir roulé sa serviette, il ne savait plus s'il avait mangé ou non. S'il se mettait à sa table de travail , tout ce qu'il pouvait trouver à écrire était : Punch in the présence of the passenjare! Et ainsi de suite, sans trêvje ni merci. Modifiant le programme de sa journée, il s'en fut se promener parla ville, sans but et comme à la dérive. Yain espoir! Ses pieds marquaient la mesure ennemie. Il accéléra le pas; les vers s'accommodaient encore au changement d'allure. Haletant, il rentra chez lui. Pendant tout le jour, en dînant, en bsant et jusque dans son sommeil, il fut poursuivi par le cauchemar incessant.

A toutes les personnes qu'il approchait, il ne pouvait que redire :

Punch, brothers! punch wilh care!

Punch in the présence of the passenjare!

11 faillit en perdre la raison, dit-il, et chacun s'étonnait de cet idiot délire :

Punch! oh, punch! punch in the présence of the passenjare !

Il ne s'en délivra qu'en l'inoculant à un dergyman de ses amis qui s'en allait faire un enterrement. Gagné par la contagion, celuici crut bientôt voir tout le cortège funèbre, les parents et amis, les porteurs, tous à l'unisson battant la mesure avec la tête. Lorsque le révérend voulut dire à la famille quelques paroles de condoléance, il ne trouva que les mots diaboliques qui dansaient devant ses yeux. Enfin, pour le sauver de l'asile des aliénés, il fallut employer le dernier remède : conduit dans un collège voisin, il versa les mots magiques dans les oreilles avides des étudiants qui ne pensaient pas à mal.

« Qu'est-il advenu de ces pauvres jeunes

gens? ajoute Mark Twain. Ah! c'est trop triste à dire ! »

L'épidémie se propagea rapidement. On mit le couplet sur tous les airs connus, on en fit des parodies dans tous les genres ; la réclame prit même ce travestissement, et, d'après les dernières nouvelles, cela finira par un vaudeville, de Mark Twain toujours ' !

C'est dans ces dispositions d'esprit que, voyageant comme des colis, nous arrivons, après vingt-sept milles seulement, à notre étape de nuit.

Dans un pli solitaire de la forêt s'élèvent trois baraques sur pilotis : dans l'une sont des chambres pour les voyageurs; l'autre est une écurie, et la troisième abrite la salle à manger, les propriétaires et leur personnel. Cela s'appelle Eogdens hôtel, La famille de

1 Imité d'un opuscule intitulé Horse-Car Poeiry (New- York, Carleton et C'«, 1876).

l'aubergiste est assistée par deux Chinois, habillés de longues blouses blanches, pour lesquels il me serait impossible de choisir entre le mot serviteurs ou le mot servantes.

L'air circule librement dans les différents compartiments de cette grandeboîteàcigares, où rien ne ferme, et qui n'a pas d'étage.

Le lendemain, lorsque nous la quittons, à six heures du matin, la respectable duègne qui nous a hébergés nous promet qu'à notre retour elle fera des tartes et tuera un dindon.

Peut-être sommes-nous les derniers touristes qu'elle verra celte année, car la mauvaise saison va bientôt venir. Et, de même que la faim chasse le loup du bois, la neige atteignant ici jusque huit pieds de hauteur pendant l'hiver, on ferme alors Yhôtely et le tout est laissé à la garde de Dieu.

Pendant sept milles encore, nous avons à monter : au point culminant, nous sommes

à sept mille pieds au-dessus du niveau de la mer. De là à Yo-Semite, il n'y a plus qu'une descente de quatorze milles.

Nous passons à côté de plusieurs séquoias giganteas; mais pourquoi faut-il que l'homme s'habitue aux plus beaux spectacles, et qu'il ne jette plus qu'un regard distrait sur ce qui l'a d'abord frappé si vivement?

Sur les hauteurs qui dominent un petit hameau pittoresque, des arbres morts brûlent à petit feu, au milieu de la forêt, de distance en distance, pour éloigner par leur fumée les ours, assez friands de viande de mouton. Nous constatons sur le chemin le passage tout récent de deux de ces carnassiers, un grand et un petit, dont l'empreinte rappelle à s'y méprendre celle d'un pied humain ; mais nous n'avons pas la chance de les voir « par corps » .

Enfin, vers neuf heures et demie, nous arrivons au bord de la célèbre vallée de Yo-

Sémite, et cette vue produit sur nous l'effet que dut faire sur les Hébreux la Terre promise.

A trois mille pieds au-dessous de nous elle est là, et l'on se demande, en plongeant du regard dans cette fente vertigineuse, comment on peut arriver vivant tout au fond.

Au delà se dresse une muraille d'un seul bloc, dont les créneaux naturels sont tapissés, par places, d'une verdure sévère. Sur ces assises féeriques sont fièrement campés des rochers énormes, mastodontes aux formes inconcevables, dont un seul suffirait à combler toute la vallée. Chacun d'eux, roide et majestueux, semble défier son voisin, ou plutôt tous ils sont là comme les gardiens jaloux d'un trésor unique, et ont l'air de dire à l'homme : « Tu n'iras pas plus loin ! )>

11 n'y a de mots dans aucune langue pour exprimer tout ce qu'a d'incomparable

grandeur ce spectacle auquel on n'est pas préparé. L'impression en est ineffaçable, et je ne sache pas qu'il y ait nulle part un panorama qui vaille celui-ci.

Devant ce système de pierres incommensurables, arrondies ou pointues, amoncelées ou tout d'une pièce, l'homme n'est plus qu'un pauvre fétu, un atome, moins que rien. Il est écrasé.

Ces sierras taillées à grands traits et menaçant le ciel, ces parois de granit perpendiculaires qui étranglent la vallée sombre auraient quelque chose de fatalement lugubre, n'était la ravissante chute d'eau qui nous fait face et dans laquelle le soleil, en se jouant, jette son écharpe multicolore.

Le premier passant qui vit la chute la compara au Voile de la Fiancée, et ce nom poétique et charmant lui est resté.

Longtemps nous restons à le contempler, ce voile aux mailles d'argent, qui ondule au

gré de la brise et, descendant en plis gracieux, se perd dans Tombre.

Tous les volumineux rocs environnants portent aussi des noms topograpbiques. C'est El Capitaiîy ce faroucbe colosse, qui commande la passe; ce sont les Clochers de la Calhédrale; ce sont encore des Dômes immenses, aux fronts cbauves et luisants. Tout au sommet de quelques-unes de ces crêtes inaccessibles, nous pouvons distinguer des sapins, sans doute de fort belle taille, et qui nous font l'effet de modestes pinceaux à aquarelle.

Mais déjà nous descendons par un chemin en lacets coupé dans le flanc de la montagne; les pointes de rocher s'éloignent de nos yeux, et l'abîme s'égaye de teintes riantes. L'étroit chemin suit une pente rapide sur les quartiers de granit que la poudre a fait sauter. Dans les tournants, attention aux rencontres! si notre team allait se trouver en face

cVim autre attelage, on trouverait difficilement à se garer.

Cependant, quelques chênes verts sont placés là comme pour arrêter l'imprudent qui voudrait s'élancer trop vite; des touffes de laurier à l'éternelle verdure et des fougères variées rehaussent par bouquets ou bien agrémentent comme une dentelle précieuse les tons froids et disgracieux de la corniche.

A travers le rideau des arbres on entrevoit ]di Merced^ serpentant avec nonchalance au fond de la vallée, et l'on s'accoutume peu à peu à descendre dans cette oubliette mélancolique.

Cette gorge, d'apparence si étroite et si sombre, a en moyenne un mille de large sur huit milles de long ; tous les conifères propres à la Californie y croissent abondamment. C'est on ne peut plus sauvage. Rien, hormis le chemin, n'y révèle la prise de possession de l'homme. Après quelque temps seulement

apparaît la première habitation. Hélas! c'est un hôtel construit en planches, et assez misérable d'aspect, assis comme un profane dans ce temple de la nature, d'où l'on voudrait pouvoir chasser les marchands.

Toutes déplacées que soient les œuvres des hommes dans un lieu où tout est si grand, il faut bien songer à se loger, et notre cocher nous conduit à l'un des trois hôtels de l'endroit.

Comme il y a trois lignes de diligence pour atteindre la vallée, il y a trois hôtels, chaque ligne ayant le sien. L'un deux a fait faillite dernièrement : les autres ne s'en portent que mieux.

Celui où Ton nous descend est sur le plan ordinaire : grande caisse rectangulaire en bois de cèdre, avec vérandah sur le devant. Une percée, ménagée dans les arbres géants qui l'ombragent, permet d'admirer de face les grandes cascades de Yo-Semite.

C'est d'une hauteur de près de trois mille pieds (un kilomètre) qu'elles se précipitent dans la rivière ; mais, il faut bien le dire, en automne, ce filet d'eau paraît mesquin sur le panneau énorme qu'il lui faut franchir. Par ce que nous voyons, pourtant, il nous est permis de nous faire une idée de ce que ce doit être au printemps, alors qu'une nappe d'eau d'une grande largeur vient, en rebondissant deux fois, s'émietter sur le rocher inférieur^ qu'elle creuse en tombant. Ce doit être sublime et terrifiant, et il nous est pénible de ne voir la chose que parles yeux de l'imagination.

A l'hôtel de M. Black, nous sommes les seuls voyageurs de passage ; il n'y en a pas dix dans toute la vallée.

En effet, si tout Américain a entendu parler de Yo -Sémite, bien peu, parmi les habitants de San-Francisco, se sont donné la peine d'y aller, soit que le temps manque

aux hommes d'affaires et aux politiciens, soit même que chacun se trouve assez riche des beautés de la nature sans s'éloigner de son canton.

G est une curieuse observation pour vous, étranger, que d'entendre le premier venu vous faire des descriptions enthousiastes empruntées aux newspapers et aux magazines, et le même interlocuteur, à votre retour, vous accabler de questions renversantes sur ce que vous avez été voir d'après ses conseils. 11 est vrai que les États-Unis sont si grands! Pour n'en citer qu'un, le Texas a une étendue double de celle de la France.

Yo-Semite, ou plus exactement Fo-Ziam-t-ie^ est un nom indien et signifie le grand ours gris. Frappé lui-même de la majesté de ces lieux, le Peau-Rouge avait choisi, dans sa langue si pauvre, le mot qui lui paraissait le mieux résumer la terrible toute-puissance qui le stupéfiait.

En mars 1 85 1 , le major Savage, à la poursuite d'une bande d'indigènes, en fit la découverte pour les blancs.

Nous consacrâmes toute l'après-midi de ce jour à flâner sous les charmants ombrages de ce parc naturel, Éden un peu sévère émaillé de lauriers-roses en fleur. Nos yeux ne pouvaient se rassasier de ce spectacle magique.

Ces montagnes massives et si admirablement proportionnées qui enserrent dans leur froide étreinte la vallée verdoyante , les pics élevés qui les couronnent et se détachent sur le ciel lointain, les cataractes nombreuses qui, de tous côtés, semblent tomber des nues, la végétation gigantesque et variée, tout cela est indescriptible et, je crois, incomparable.

Bien éloigné maintenant de ce site féerique, de ces magnificences que rien ne surpasse, il me semble avoir fait un de ces rêves enchanteurs trop tôt disparus, et, les photogra-

phies sous les yeux , les souvenirs bier^ vivaces encore, je crains presque de forcer la note réelle.

Voici, (lu reste, quelques chiffres :

Le Dôme du Sud a 6000 pieds de haut.

Les Trois Frères en ont 4000 —

Le Cap de la Liberté ^ 4240 —

Les Trois Grâces^ 3750 —

Le Dôme du Nord, 3725 —

LePoint de vue duGlacier^ 3705 —

Le Capitaine, 3300 —

Les Sentinelles, 3270 —

La Cathédrale, 2690 —

La Tour de Washington^ 2200 —

Les Arches Roy aies j ^800 —

Les plus notables des chutes ont :

Le Ruban : 3300 pieds.

Le Vo'Semite supérieur : 2634 —

Le Voile de la Fiancée : 950 —

La Nevada : 700 pieds.

Le Yo'Semite inférieur : 600 —

La Chute du Printemps : 350 —

La vallée merveilleuse est elle-même située à 4,000 pieds au-dessus de la mer et va du nord-est au sud-ouest. Gomme je l'ai dit, le bras principal de la Merced laparcourt dans toute sa longueur ; après y être entrée en conquérante par une série de sauts d'une furie incroyable, elle se complaît à en suivre toutes les sinuosités et s'attarde en des détours capricieux.

L'atmosphère est pure, calme, sereine, et Ton n'entend que le fracas de l'eau lorsqu'on s'approche des chutes, ou les mugissements des troupeaux qui folâtrent au bord delà rivière.

Avec les vaches nous voyons paître paisiblement quatre deer aux colliers de laine rouge. L'un d'eux est une vieille biche que

M. Black a prise toute jeune et qui chaque printemps revient ici augmenter sa progéniture. Rarement on revoit les jeunes de l'année précédente; le plus souvent ils sont tués par quelque chasseur dans la montagne. La biche a pour compagnons actuels un daguet et ses deux faons de Tannée. Ces gracieux animaux n'ont rien de la sauvagerie ni de l'indépendance de leur race . En les prenant par la gourmandise, on arrive facilement à les caresser.

A l'hôtel, en revanche, les Indiennes qu'y a vues le baron de Hûbner ont disparu, et nous ne sommes servis que par des Irlandaises. Un moment un de nos compagnons crut avoir aperçu une de ces « servantes indiennes » ; mais, renseignements pris, il se trouva que ce n'était qu'un Chinois.

Nous ne fûmes pas plus heureux à la grande cataracte de Yo-Semite, ni sur les bords de la rivière, où nous cherchâmes en

vain les Indiens à demi nus abreuvant leurs a moiistangs », dont ^diTle l'illustre voyageur.

Les pauvres Indiens qui habitent maintenant des maisons en planches comme tout le monde, vêtus comme tout le monde, sont pêcheurs ou même, ô décadence! agriculteurs, et il n'y en a pas quatre familles dans la vallée.

Tout change et progresse vite ici. Lorsque M. de Hiibner est venu en 1871, le chemin de voitures achevé l'année suivante était à peine commencé, et depuis lors le village a bien prospéré.

Les trois hardis colons qui s'y étaient établis ont peuplé la vallée, et Ton trouve chez eux tout ce que l'on veut, jusqu'à un télégraphe qui correspond avec l'univers entier. On pourrait de là envoyer uncablegramme en Europe! Après tout, les touristes sont la seule exploitation qu'autorise l'État de Cahfornie, à bon droit jaloux de sa propriété.

Aussi la plupart de ces établissements : bains, boutiques d'objets en bois, ateliers de photographie, écuries de louage, se ferment dès que les froids arrivent. Dans les fonds, la neige monte parfois jusqu'ài;/r<^Na;ir/;)/ec/s, et déjà ceux des habitants qui comptent hiverner dans ces parages font leurs provisions pour la saison rigoureuse.

Le soir de notre arrivée, nous eûmes la chance d'avoir un orage, le premier de l'année, nous dit-on. Ciiose singuUère!

M. Kirchhoff et le baron de Hûbner, dans leurs relations de voyage, font également mention d'orages à Yo-Semite, et, comme à nous, il semble qu'on leur ait fait remarquer que la nature voulait ménager toutes les surprises à ses admirateurs.

L'éclair y est plus sinistre; le tonnerre a des roulements inconnus et douloureusement prolongés comme un glas sépulcral, les intervalles de silence même sont plus lugubres

qu'ailleurs, elles senteurs résineuses qu'apporte la pluie échauffent le sang et font battre le cœur plus vite.

Pendant notre séjour, nous remontâmes plusieurs fois sur le haut des murailles qui nous emprisonnaient.

Un jour, nous allâmes voir les Nevada falls, à sept milles environ de l'hôtel. On nous avait loué des mustangs croisés (poneys de demi-sang mexicain et américain) ^ au pied sûr et au pas lent. Le propriétaire nous dit en avoir une centaine à la disposition des touristes : la plupart ne restent pas dans la vallée, où l'herbe est rare, mais pâturent audessus des montagnes que nous devons

gravir.

Après avoir traversé tout le village où les représentants mâles de la population passent une douce existence, étendus des journées entières dans des rocking -chairs, les pieds appuyés au tronc des arbres et cherchant à

se mystifier l'un Fautre en faisant du practicaljoking, ou bien encore jouant leurs consommations du bai^ aux billards des Cosmopolitan baths; après avoir passé et repassé la Merced et nous être engagés dans un sentier de chèvres, à travers les arbres et les quartiers de roc roulés par les avalanches, nous nous arrêtons et laissons là un moment nos chevaux pour aller voir en passant les Vernal falls ou chutes du printemps. Ces chutes sont certes des plus pittoresques que l'on puisse imaginer.

Comprimée dans des barrières verticales, la Merced fait par là son entrée en sautant d'une hauteur de quatre cents pieds pour retomber avec un tapage assourdissant sur des blocs détachés.

A peine aperçoit-on un petit coin du ciel au-dessus de la chute.

Des sapins énormes chevillés dans les crevasses des rochers, sans la moindre couche

de terre pour recouvrir leurs racines, ajoutent encore à l'impression d'indomptable sauvagerie que tout ici contribue à inspirer. C'est une scène pleine de mélancolie.

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, Aijisi tu te l)risais sur leurs flancs déchirés, Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.. .

Nous nous arrachons à nos rêveries pour gravir la montagne, qui est inclinée à 45 degrés devant nous, et que l'on croirait inaccessible à cheval.

Pendant deux heures nous montons en zigzag, pour nous trouver tout à coup devant un panorama plus enchanteur qu'aucun paysage alpestre.

Les sierras aux vigoureux contours forment de blanches saillies sur le ciel d'un bleu transparent indéfinissable.

Devant nous se tient debout, comme un Titan pétrifié, le Cap de la Liberté,

Fièrement, il monte la garde à côté de la Nevada fallj d'où la Merced, échevelée, impétueuse, emportée dans une course folle comme le cheval de Mazeppa, se jette aveuglément dans le vide d'une hauteur de sept cents pieds, pour reprendre terre et courir écumante à un autre obstacle.

Une ravissante vallée boisée de mille arbustes épais nous sépare de la Nevada fait, tandis que nous nous trouvons juste au-dessus de la chute du printemps, virginalement blottie sous un sombre manteau de sapins doucement étages.

En vain chercherait -on des expressions pour rendre la magie d'un tableau composé de tant de beautés réunies.

Cette grande nature frappe, étonne par son imposante étrangeté, par ses gigantesques proportions. L'animation même ne lui fait pas défaut, grâce à un chalet dont la position est délicieusement choisie au pied

(lu Cap of Liberty, C'est la Casa Nevada, ou Snow's hôtel.

Pour redescendre jusque-là, on passe sur des rondins la Merced, dont le cours torrentueux s'est frayé dans le granit vif un lit profondément encaissé.

Du chalet il est facile de se rendre sous la chute même. Ses gerbes étincelantes, sous l'action d'un courant d'air passant entre l'eau et la paroi du rocher, prennent les formes les plus bizarres et se diversifient à chaque instant. On se trouve là complètement abasourdi, éclaboussé, imprégné d'une vapeur moite et légère qui flotte comme un panache au-dessus de la chute retentissante.

Ce bain nous donna l'idée d'en prendre un plus agréable dans un charmant petit lac couleur d'émeraude, situé un peu au-dessus de la Chute du Printemps. L'ombre caverneuse des grands rochers nous invitait à nous

délasser de cette ascension de quatre heures, et nous nageâmes longtemps dans ces eaux fraîches et transparentes.

En rentrant à la Casa Nevada^ nous eûmes le plaisir d'assister au retour d'une caravane de sept personnes qui avait été camper pendant trois semaines dans la montagne.

Une fillette d'une douzaine d'années ouvrait la marche, à caHfourchon sur son poney, comme toutes les jeunes amazones de l'Ouest d'ailleurs.

Trois dames suivaient à pied, et trois hommes armés, aux barbes incultes, conduisant leurs chevaux par la bride, terminaient le cortège.

C'étaient des habitants de la vallée, et ils furent reçus avec de grandes démonstrations d'allégresse par les propriétaires de l'hôlel. Ils n avaient eu aucune autre aventure que la perte d'un cheval disparu, on ne savait comment.

Peu de temps après débouchaient au galop par le même sentier trois Anglais partis avec nous du Palace hôtel de San-Francisco, mais venus ici par la voie plus commode de Coulterville, Snelling et Dudley's Ranche. Pour ces pratiques insulaires, nous ne savions pas voyager, puisque nous avions pu négliger le comfoTt.

Ils revenaient du Repos des Nuages ^ le plateau le plus élevé des environs. Gomme on ne va là généralement que pour dire après qu'on y a été, nous n'avions aucune envie de faire de ces ascensions inutiles qui vous payent rarement de vos peines. Ce fut notre revanche. Elle était trop facile à prendre pour s'en priver.

Nous reprîmes donc le chemin de la vallée, et une fois là, nous traversâmes tout le village à fond de train. Dans l'Ouest, c'est toujours au galop que l'on rentre chez soi.

Le soir, au clair de lune, les rochers

devant l'hôlel étaient dans toute leur sauvage beauté. Leurs fines dentelures, leurs aiguilles effilées se profilaient mieux dans un demijour qui les feisait ressortir.

Le lendemain matin, notre équipage nous conduisit au Lac-Miroir.

Souvent l'étranger, obsédé par les spéculateurs de l'endroit, paye cinquante ou soixante francs pour cette course d'une lieue, et, en outre, il a à acquitter des droits de barrière d'une dizaine de francs.

Il ne devrait pas être permis ici, non plus qu'au Niagara, de prélever une taxe sur des mystifications.

Ce Lac-Miroir fut une véritable déception pour nous. L'étang est très-petit, et, s'il réfléchit, nous ne pûmes nous en apercevoir, à cause d'une bande de canards privés s'ébattant là comme dans une mare vulgaire.

En dépit de cette mésaventure, ce fut très-gaiement que nous recommençâmes im-

mécliatement une chevauchée dans le genre de celle de la veille. Il s'agissait de gagner Glacier' s Point,

Après deux milles et demi, toujours montant presque à pic par un sentier sablonneux, nous ne sommes encore qu'à Union Point.

On a de là une très-belle vue d'ensemble. Entre la double rangée granitique, l'œil plonge avec une âpre volupté dans un chaos obscur.

La Merced, comme le fil blanc d'une aiguille, ondule joUment, paraît et disparaît pour reparaître plus loin.

A cette hauteur aussi, les autres pics se montrent coiffés d'un vert et épais feuillage.

Au Poiîit-de-vue du Glacier^, où il ne manque qu'un glacier, la vue est plus générale et embrasse la vallée tout entière, avec ses montagnes et ses beautés diverses. Le rocher surplombe les Nevada et Vernal falh, et l'on

saisit en même temps tous les détails avec une netteté parfaite. En vérité, après ceci, il n'y avait plus rien qui valait la peine d'être regardé.

Le propriétaire du chalet de Glacières Point nous montra de l'or qu'il avait trouvé à fleur de terre en cet endroit ; mais, comme toute médaille a son revers, quelques jours auparavant, un de ses mulets avait été dévoré par les carnassiers. Les auteurs du méfait étaient une ourse brune flanquée de ses petits. Depuis, il avait, par hasard, découvert la retraite de ces animaux et s'était empressé de fuir. Quel dommage que nous n'avions pas de carabines !

Avant notre départ de la \ allée, nous eûmes la consolation d'apprendre que l'ourse avait vécu; un ami du montagnard l'avait tuée à l'afTiit la nuit qui suivit notre visite là-haut. Nous ne laissions rien derrière nous.

Ce que nous avons vu en Californie en dix ou douze jours, tout le monde peut le voir. Quelques personnes amies du coin du feu trouveront peut-être que c'est aller bien loin pour contempler des arbres, des pierres et de l'eau.

A celles-là on ne conseillera pas le voyage, Les autres ne regretteront point les petits ennuis de la route après avoir visité un pays aussi favorisé, le pays de l'or et de toutes les richesses minérales et agricoles, la patrie des plus grands arbres et des plus hautes chutes du globe.

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