‹ Souvenirs du Far-WestChapitre 6 sur 9 · A, LES GRANDS ARBRES · texte numérisé non relu

A, LES GRANDS ARBRES

Le baron de Hûbner, le marquis de Beauvoir, M. Simonin, dans des livresque tout le

monde a lus, ont donné leurs impressions sur les grands arbres de Californie et la vallée de Yo-Semite \ Il y a cependant quelque intérêt encore à en parler après eux, tant le pays et les moyens de communication changent et s'améliorent d une année à l'autre.

Le go aheadj, devenu proverbial, s'y applique à tout. On voit en Californie, comme dans tous les États miniers de l'Ouest, une route longue de cent milles s'ouvrir en un an, un chemin de fer en construction avancer de plusieurs milles par jour dans les plaines, une ville bâtie en six mois et démolie, rebâtie, transportée plus loin en moins de temps encore, des fortunes s'improviser et se perdre en vingt-quatre heures, et l'homme se brûler le sang à vivre le plus vite possible, oubliant les soucis de la veille

' Voir aussi dans le Tour du monde, septembre 1876, les Merveilles de Yosemiti, par M. Théodore Kirchhof.

et ne s'inquiétant guère des surprises du lendeûiain. On saisit l'occasion aux cheveux, l'actualité au vol, la fortune lorsqu'elle se présente, et c'est bien là que le temps est de l'argent.

Nous étions arrivés, deux compatriotes et moi, à San - Francisco , le 21 septembre 1876. Le stage de Milton aux Big Trees ne partant que deux fois par semaine, le lendemain nous quittions déjà la métropole.

Laissant derrière nous l'hiver qui nous était apparu brusquement, avec la bise aigre et maussade toute chargée du sable des dunes voisines, avec les nuages légers qui passent rapides à hauteur des toits et cachent le soleil presque tout le jour, nous retrouvions à Oakland, de l'autre côté de la baie, les chaleurs de l'été et le ciel le plus pur.

Le soir même le G. P. R. R. (Central

Pacific Railroad) nous déposait à Stockton^ où nous couchions à la Yo-Semite house.

Le 23, de bon matin, nous prenons la ligne de Copperopolis, pour arriver en deux heures à Milton.

Le stage, prévenu de notre arrivée par le télégraphe, nous attend là ; mais ce nom pompeux de stage ne décore qu'un modeste wagon sur lequel sont attachés trois bancs de bois dur. Heureusement, une capote de cuir le recouvre et nous préservera des ardeur du soleil. Les chevaux qui doivent nous traîner ne sont que deux, et notre cocher, auquel on donne le titre de colonel comme à tout bon gentleman californien , est fort occupé à rattacher par une chaîne énorme les ressorts brisés de son véhicule.

On part cependant. Nous avons pour compagnons de voyage un monsieur de San- Francisco qui va visiter sa mine d'or, et deux simples mineurs avec leurs outils. Tous

CALIFORNIE. fOt

ils sont revêtus du duster ou pare-poussière en toile écrue, ce pardessus obligé de tout Américain qui se respecte.

Suivant l'habitude du pays, ces messieurs s'informent immédiatement de notre nationalité, de ce que nous venons faire, du temps que nous avons passé et que nous comptons passer chez eux; ils nous donnent mille conseils utiles, s'offrent à nous montrer les placers et finissent par nous donner leurs adresses.

Déjà nous avons traversé les premiers contre-forts des montagnes, et nous sommes dans la Sierra-Nevada. La route est ce que l'on appelle dans l'Ouest une bonne route carrossable [agood wagon road), c'est-à-dire que la poussière est tellement épaisse qu'elle cache les pierres, et qu'à chaque moment on est horriblement cahoté. Ce n'est là, du reste, qu'une affaire d'habitude, et bientôt on se résigne à suivre l'exemple du cocher.

dont le corps suit tous les mouvements de la voiture. Mais la poussière, cette poussière jaune, particulière à la Californie, dessèche la gorge, aveugle, s'imprègne dans la barbe et les cheveux, et nos vêtements sont couverts de poudre d'or.

Vers une heure, après seize milles, le colonel nous annonce un relais et notre dîner. Nous ne nous attardons pas longtemps devant le gigot de mouton aux tomates, la salade de citrouille et le café au goût de mélasse, et, avant que les chevaux soient prêts, nous avons le temps de nous cueillir un succulent dessert sur de superbes figuiers.

Douze milles encore, et nous arrivons à Murphy's Camp, cité en bois qui doit son nom à un chercheur d'or heureux. Il y a vingt-cinq ans, dans la première effervescence de la fièvre de l'or, ce Murphy, maintenant banquier à San Francisco, trouva ici, dans un creux de rocher, une poche d'or

natif d'un tel volume qu'elle lui rapporta dix-sept cent mille dollars.

Tous les environs ont été fouillés, boule versés vingt fois, et l'on ne voit plus piocher auprès du ruisseau boueux que quelques orpailleurs chinois aux énormes chapeaux en forme de parasols. Il y a pourtant encore assez d'or dans ces régions, car notre compagnon de voyage prétend employer par jour, en ce moment, dans la mine qu'il exploite depuis peu, non loin de là, l'énorme quantité de trois tonnes de mercure, pour amalgamer Tor en le désagrégeant du quartz. Ce serait à peine croyable s'il ne nous confiait qu'il se voit à la veille d'une fortune immense...

Après nous avoir présenté au cabaretier, que dis-je? au bar-keeper du saloon de l'endroit, il nous offre un verre d'excellent cidre de Californie et se hâte de nous armer de lettres d'introduction pour MM. les

hôteliers de Calaveras et de Yo-Semite.

Mais il nous faut quitter cet obligeant Crésus. Nous sommes seuls à nous rendre aux grands arbres, et Ton nous donne un autre char à bancs plus solide et un autre cocher. Celui-ci n'a que dix-sept ans et conduit ses quatre chevaux depuis l'âge de douze ans. Il se trouve que les chevaux de volée sont d'acquisition récente, et, pour juger de leurs qualités, l'adolescent nous mène à fond de train. En une heure il a fait huit milles, la moitié du chemin, toujours montant sur un sol inégal et rocailleux dissimulé sous une épaisse couche de poussière. Mais déjà nous nous laissons aller au plaisir qu'on éprouve à dévorer l'espace, tout en côtoyant presque constamment un précipice et franchissant de temps à autre les fossés des mineurs et les torrents desséchés sur des ponts primitifs dont les planches ne sont pas même clouées. Si l'on rencontre

une charrette dans ce chemin trop étroit pour deux attelages, notre adroit petit George calcule d'un coup d'œil ce qu'il faut de place à l'autre et choisit pour se garer la pente du remblai. Un de nos compagnons pourtant est fort peu enthousiaste de ce genre de locomotion. Il s'étonne surtout de voir ainsi notre voiture fortement inclinée braver les lois de la pesanteur et conserver juste assez d'équilibre pour ne pas verser.

A six heures, nous n'avons plus que quatre milles à faire, et nous sommes en pleine forêt. Mais George connaît merveilleusement son chemin et passe sans hésiter à travers mille géants végétaux qui tous se ressemblent . La lune en se levant donne au bois une teinte de mélancolie romantique : ses rayons pâles et doux glissent à travers les vieux pins et font ressortir leurs noires silhouettes. Le calme le plus profond règne ici. Gagnés malgré nous par la sauvage et mystérieuse

grandeur de cette nature, il nous semble que notre arrivée a quelque chose de solennel.

Une lumière brille à travers les arbres : c'est l'hôtel. En même temps se dressent deux énormes tours entre lesquelles passe notre voiture : ce sont deux des gros arbres, dit notre cocher ; mais ces tours sont tellement monstrueuses que nous craignons un leurre.

Deux cents mètres plus loin, la voiture s'arrête au Mammoth Grove Holel^ et nous nous empressons, après avoir demandé nos chambres et un souper, d'aller voir les Deux Sentinelles qui gardent l'entrée. Ce sont bien des arbres vraiment, chacun de plus de trois cents pieds de Aaw^ (cent mètres), assure-t-on, et le plus gros de vingt-trois pieds de diamètre (presque huit mètres) ! Cela fait rêver, n'est-ce pas ? Et penser qu'il y a quatre-vingttreize de ces gros arbres dans les environs immédiats de l'hôtel! Dix d'entre eux ont

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chacun trente pieds de diamètre, et plus de soixante-dix entre quinze et trente pieds...

Assis le soir sous la vérandah de l'hôtel , en face du Grove, longtemps nous restons à contempler dans une muette admiration cette forêt où les Sentinelles ne dépassent pas la hauteur de leurs voisins. Oh! que nous sommes heureux d'être venus ici!

Autour de nous nul bruit. Nous sommes les seuls voyageurs à l'hôtel : il paraît que le Centenaire de Philadelphie fait tort aux Mathusalems de Californie.

D'ailleurs, la saison est déjà assez avancée. Pendant les mois d'été et du printemps, la petite vallée du Mammoth Grove est également exempte de la chaleur du bas pays et du froid de la région des neiges. La végétation apparaît avec le mois de mai, et demeure fraîche jusqu'à la mi-octobre. La neige tombe rarement avant le milieu de décembre et disparaît entièrement vers le milieu d'avril.

De plus, nous apprend notre hôte, qui veut bien nous donner tous ces renseignements, le San-Antonio coule près de là. C'est un des principaux cours d'eau du comté, et ses chutes, distantes de cinq milles seulement, ont 1 50 pieds de haut, comme le Niagara.

A un autre titre, Calaveras peut se vanter aussi d'avoir été la patrie de la célèbre grenouille sauteuse y dont l'inimitable Mark Twain, l'idole des Américains, a chanté les désopilantes aventures.

Le dimanche 2! 4 septembre fut un grand jour pour nous. Il n'y a pas de temple protestant au fond des bois. On oublie que l'on est dans un pays où tout le monde affiche, le dimanche^ ses sentiments religieux, tout en en ayant moins qu'ailleurs, et ici il est permis d'admirer les ouvrages du Créateur, ce jourlà comme un autre.

Pendant que l'on selle les chevaux que nous avons commandés, — car nous voulons

tout voir, — nous dirigeons nos pas vers un kiosque à six ou huit fenêtres, bâti sur la souche d'un des séquoias giganteas. La science, émue de la découverte de ces patriarches du règne végétal, avait voulu savoir leur âge, et il avait fallu en couper un pour compter les lignes de croissance. On m'a assuré que celui-là n'avait pas moins de trente siècles!... Sa circonférence mesurait quatre-vingt-douze pieds, et la longueur du tronc, plus de trois cents. Pour l'abattre, cinq hommes se servant de grandes tarières travaillèrent vingt-cinq jours. La souche a été polie, et sur ce parquet peuvent tourner trente-deux valseurs. Des pièces de théâtre ont été jouées, et, en 1858, un journal, The Big Tree Bulletin, a été imprimé dans cette salle. Tout à côté du kiosque gît une section de la tige. Une échelle s'y appuie, invitation muette aux promeneurs.

Notons que c'est en 1 852! qu'un chercheur

d'or, je crois, connu sous le nom d' « Old Dowd » 5 découvrit ici le premier de ces colosses auxquels les Américains ont donné le nom de séquoia gigantea et les Européens celui de Wellmgtonia.

Mais nous voilà à cheval tous trois et précédés d'un guide, Lorrain d'origine, qui va nous piloter au milieu des arbres.

Tout autour de nous, en effet, ce ne sont que conifères géants, et non pas seulement des séquoias, mais aussi des pins, des cèdres, des sapins, qui partout ailleurs paraîtraient énormes, ayant jusqu'à deux cent et soixantequinze pieds de haut, et communément de dix à onze pieds de diamètre. Ces chiffres, comme tous ceux que je me propose de donner, sont officiels, et pour ne pas fatiguer le lecteur, je ne fais que reproduire, quant aux dimensions des arbres qui m'ont le plus frappé, les données que le propriétaire de l'hôtel a bien voulu me procurer.

Voici, à gauche du sentier, U. S. Grant, W. T. Sherman et J. B. Mac Pherson, les trois généraux en chef de l'armée de l'Union, dont les noms ont été donnés en 1865 à un trio des plus imposants.

A soixante pas de là, nous rencontrons VOrgueil de la forêt, l'un des mieux portants et des plus nobles arbres : quatre-vingts pieds de circonférence et trois cents pieds de haut.

Son voisin, Phil. Sheridan, élancé, gracieux, hardi, a aussi trois cents pieds. Un coup de vent a renversé, en \ 860, la Chambre des mineurs, qui est à côté : trois cent et dixneuf pieds de long, vingt et un de diamètre.

— Alerte ! s'écrie le guide pour détourner notre attention. Tout cela sonne creux. Voici qui est plus digne de votre examen. Je vous présente les Trois Grâces, Beaucoup de personnes regardent ce groupe comme le plus beau du monde.

Superbes en vérité, les Trois Grâces, se serrant Tune contre l'autre comme des sœurs, sans chercher à s'étoufTer comme des rivales!

Loin de redouter a des ans l'irréparable outrage », elles embellissent en vieillissant et se font gloire d'exhiber l'antiquité de leurs parchemins.

Encore une curiosité : la cabane des pionniers, chambre avec cheminée que le feu a pratiquée dans l'un des plus gros arbres. A quelque distance, dans le centre du Grove, voici une autre cheminée, celle de Pluton^ creusée singuUèrement d'un seul côté de l'arbre, jusqu'à quatre-vingt-dix pieds du sol.

Le Monarque tombé, quelques pas plus loin, est couché là, selon toute apparence, depuis des siècles. Bien que le temps ait consommé toute l'écorce et une grande partie du bois, ce qui en reste a encore dix-huit pieds de diamètre. La moitié supérieure, qui

doit avoir violemment frappé le sol dans sa chute, a disparu, et des arbres presque centenaires s'élèvent sur ses ruines.

Enfin, tout au bout du sentier, voici la Mère de la forêt. C'est elle dont l'écorce avait été envoyée à Sydenham et a brûlé avec le Palais de cristal. On voit encore, fichés dans le tronc, les échelons de l'échafaudage. Un des mineurs qui la dépouillaient a fait une chute et a eu la chance de ne se casser que la jambe. La première branche est à 75 mètres de terre. L'arbre est naturellement mort, et les membres supérieurs commencent à tomber. Près de la cime, un rejeton a pris racine dans le corps de la Mère et, nous fait remarquer le guide, a apparemment l'intention de devenir quelque chose.

Ce serait triste si les vieux bras paralysés oii se réfugie le dernier-né venaient à ne plus pouvoir le retenir. Toute cassée qu elle est, cette respectable mère de famille mesure

encore trois cent et vingt-sept pieds de haut, et le tour de sa taille décharnée n'a pas moins de soixante-dix-huit pieds. L'écorce, comme chacun sait, avait bien une épaisseur de quatre doigts.

Passons maintenant au Père de la forêt, Hittell, dans ses Ressources de la Californie^ dit qu'il doit avoir eu quatre cent et cinquante pieds de haut, et quarante de diamètre. Il y a longtemps que son front est prosterné dans la poussière, et pourtant qu'il est prodigieux encore! Nous en étions stupéfiés. Il mesure cent et douze pieds de tour à la base, et on peut le suivre trois cents pieds, jusqu'à l'endroit oii le tronc fut cassé en heurtant un de ses voisins; à la rupture, il a encore seize pieds de diamètre. L'incendie en a dévoré le cœur, et nous passons à cheval dans ce tunnel sans toucher le plafond. Auprès des racines, on voit sourdre un filet d'eau vive intarissable.

Rangée autour du Père et de la Mère, comme des plants de l'olivier de la Bible, toute la descendance de cette race de Titans prend son libre essor vers le ciel, en formant la scène la plus impressionnante de la forêt. C'est grand et beau au delà de toute description.

Il y a encore Hercule (325 pieds de long, 97 de circonférence), allongeant par-dessus le sentier son corps immense. Jusqu'en 1 862, époque où un ouragan l'abattit, c'était le plus gros arbre debout du massif.

Mentionnons aussi la mère et le fils, la vieille fille et le vieux célibataire, les frères siamois^ la cabane de ronde Tom^ tous trèspittoresques et remarquables à des titres divers.

En outre, bon nombre de jeunes arbres, de dix à trois cents ans, croit-on, et de quarante à deux cents pieds de haut, sont la réserve de ce corps d'élite. Tous viennent

très-bien et, si le vent et le feu ne s'y opposent, seront arrivés au milieu de leur carrière dans un millier d'années.

Nous n'avons vu que le Mammoth Grove^ l'antichambre de la forêt ; il nous faut encore voir le South Grove Park, distant de six milles du premier et que Ion gagne par un bon sentier. Mais ce sentier monte et descend en zigzag les collines, et l'on ne peut avancer qu'au pas. Chemin faisant, nous apercevons deux ou trois huttes de planches où quelques Indiens abrutis vivent pèle-mèle avec des blancs. Ces gens ne sont point nomades; ils se nourrissent de pommes de pin et du lait de leurs vaches qui paissent dans les clairières de la forêt. Plus misérables encore et plus dégénérés que ceux que l'on rencontre à chaque station du Central-Pacifique, entre Ogden et Sacramento, ceux-ci n'ont même plus le courage d'accepter l'aumône. Ils n'ont conservé du caractère de leur race que l'insou-

ciance, et nous regardent passer d'un œil héb>êté et indifférent.

Plus loin nous traversons le ruisseau du Stanislaus sur un pont branlant jeté d'un rocher à l'autre, et nous retrouvons des canaux de bois qui naguère amenaient ses eaux dans la vallée de Murphy, et avaient coûté, nous assure- t-on, un million de dollars à établir. Que les temps sont changés! Main tenant le mineur est exclu de ces parages ; l'État de Californie, jaloux de conserver intacte la beauté poétique de cette nature enchanteresse, sacrifie ce capital improductif à la noble fierté de posséder un parc national qui n'a pas son pareil au monde !

La forêt est toujours aussi belle. Ce qui frappe le plus est l'étonnante proportion qui règne en tout. C'est grandiose, sauvage, féerique. Dans ce tableau, les couleurs un peu sévères, comme il convient à d'aussi grandes choses, se marient sans se confondre

et s'harmonisent dans leur simplicité. Tous les tons du vert se trouvent rapprochés; une mousse grise ou jaune jette sur les colonnes sombres une nuance plus gaie, et le tronc brun rougeâtre des séquoias varie agréablement l'aspect terne des cèdres et des sapins. Des arbres morts reposant sur la terre qui les a portés rappellent la fin de toute chose, et, tout à côté, comme symbole d'espérance, d'énormes pommes de pin sont jetées de ci, de là.

Il y a dans le South Grove Park 1 380 séquoias, dont beaucoup de la plus grande taille. Je ne parlerai que de quelques-uns.

Goliath est un des plus beaux, quoique mort et enterré de plusieurs pieds. Mais, lorsqu'on s'est hissé tout en haut de ses racines soulevées, et qu'on mesure du regard ses dimensions, l'esprit s'égare et se croit l'objet de fantastiques hallucinations. Un attelage « à quatre » passerait facilement sur

son dos. Les fameuses murailles de Babylone sur lesquelles deux chariots pouvaient se promener de front n'avaient guère plus d'épaisseur, et c'était une des sept merveilles du monde.

Dans la cavité béante que le feu a pratiquée dans un autre, couché, lui aussi, trois hommes et trois chevaux ont hiverné l'an dernier.

Un troisième, droit, vert et plein de sève, mais ouvert d'un côté, sert de retraite depuis quinze ans à un vieillard : quelques vaches, dont nous entendons sous bois retentir les clochettes, sont toute sa fortune. Nourriture, logement, chauffage, éclairage, la forêt lui fournit tout, et l'on pourrait être plus mal» Ajoutez à cela le casuel représenté chez lui par la visite des touristes. 11 nous vend de petits paquets de graines de cèdre et des brosses, qu'il fabrique avec l'écorce de sa tanière.

Je me rappelle un de ces arbres creux et debout plus extraordinaire encore que tous les autres. Nous y entrâmes tous les quatre à la file. Ce fut comme un jeu d'enfants. Le premier arrivé, le guide, se dissimula, avec son cheval, sous une grosse racine^ cria : « Qui va là? » et n'étant pas initiés au jeu, nous fûmes très -surpris d'entendre sortir une voix d'homme du fond de ce repaire. Cette écurie peut abriter seize chevaux à la fois, et pourtant les murs extérieurs sont solides et, sauf accident, supporteront longtemps encore ses colossales proportions.

A deux heures de l'après-midi, nous étions rentrés de notre excursion à travers les arbres, ayant passé six heures à cheval. Beaucoup de touristes ne se donnent pas la peine d'aller voir les arbres de Calaveras. La plupart se contentent de visiter le groupe de Mariposa, découvert plus tard, et moins

important, puisqu'il ne renferme que 600 Big- Trees, mais d'accès facile par le chemin de fer et situé plus près de Yo-Semite.

Parmi les sept groupes connus de grands arbres, il en est deux sur la route même de Yo-Semite; mais à Tuolumne, comme à Merced, les arbres sont peu nombreux et moins remarquables que dans les deux groupes principaux. A Tuolumne, il n'y en a que dix, le plus gros n'ayant que vingtquatre pieds de diamètre.

Le roi des arbres n'est pourtant ni à Calaveras, ni à Mariposa ; il porte fièrement sa verte couronne sur la Rivière du Roi, à quarante milles de Visalia, et a 44 pieds de diamètre •

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