VI AVANT-PROPOS
et là, tout en causant d'hier et d'aujourd'hui, elle me dit :
(( J'ai quatre-vingt-quatre ans; bien souvent je revis ma longue carrière. Quel roman on en pourrait faire !
— Écrivons-le, chère tante Aglaé, n'avez-vous pas quelques notes?
— De moi, non, mais je possède les souvenirs écrits par Théodore... Je n'ai pas ouvert le portefeuille qui les contient depuis 1860.
— Exhumons-le ; nous y ferons, j'en suis sûre, de précieuses trouvailles.
— Et je pourrai remplir les dernières volontés de mon mari, dont le grand désir était de les voir paraître. »
Nous ouvrîmes le sac de cuir; les cahiers dormaient là avec des lettres, des fleurs séchées, des cartes de visite, des dessins et les quelques messages autographes des Princes, conservés pieusemont. La comtesse me pria instamment de publier ces feuillets. De tous côtés on lance des Mémoires plus ou moins authentiques; ceux du général sont un document d'un vif intérêt, une véritable histoire des guerres de l'Empire, surfont en Russie.
La vie intime du duc d'Orléans et de sa famille à Neuilly forme la seconde partie. Nommé aide de camp du prince en 1818, il ne le quitta pas jusqu'à sa mort ou exil.
Dans cette seconde partie, revivent la Restauration, le règne de Louis-Philippe, avec des anecdotes, des portraits, des vérités sur chacun des héros qui défilent devant l'objcclif du conteur. Il parle sans recherche, sincèremeni , sans aucune peur, il ne ménage
AVANT-PROPOS vu
personne, il mord, il rit, il fait de la photographie avant son invention. Il ne déduit pas, il n'apprécie qu'exceptionnellement; il raconte ce qui est, ce qu'il voit... et il a vu beaucoup.
0 jette un jour sur des faits ignorés, sur des caractères méconnus — en bien et en mal. Il ne cherche ni lien, ni transition; le soir, il raconte sa journée.
Nous n'avons pas voulu altérer cette sincérité attrayante, allonger, réduire, styliser des récits qui perdraient par là l'aspect de l'époque, ne rendraient plus le milieu tel qu'il fut ; nous donnons dans son état le vieux manuscrit simple et rude du soldat sans peur et sans reproche.
A l'inverse de presque tous les auteurs de mémoires, il parle peu de lui-même, et il faut avoir recours aux quelques personnes, bien rares aujourd'hui, qui l'ont connu pour tracer de lui une courte biographie.
Ainsi qu'il le raconte, son enfance fut austère ; elle débuta par l'adversité. Au plus loin que remonte sa mémoire, elle lui dépeint l'exil, une grande gêne, sa mère bien-aimée travaillant pour gagner le pain quotidien lors d'un long séjour en Angleterre.
La marquise de Rumigny a une âme d'élite, un cœur tendre et chaud, un courage à toute épreuve. Elle parvient à sauver ses enfants pendant la Révolution à travers mille dangers, et elle peut s'installer avec eux et une fidèle servante à Harwick. L'existence leur est cruelle, il faut tellement économiser que la santé s'en ressent; le strict nécessaire figure seul aux repas ; le combustible est rare, mais l'ingéniosité est immense. Annette Neuville, la dévouée cuisinière, utihse la vapeur produite par la soupe en bouillant pour faire cuire, dans un plat qui la couvre,