‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 3 sur 50 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

les œufs ou les mets quelconques du dîner. Quand on ne travaille pas, la lampe est éteinte, la maigre lueur du feu suffit pour accomplir certaines occupations.

Très fièrement, la marquise refuse Taide des autres, elle tire Taiguille du matin au soir et s'épuise..., jamais une plainte ne monte de son cœur, elle sourit vaillante aux chers petits dont toute la gaîté naît de colle qu'elle s'impose. Souvent, sans perdre de vue sa broderie, elle leur conte des histoires, elle Us fait prier, elle enseigne ce qu'elle sait. Dociles, ils écoutent, groupés autour d'elle. Ils ont des vêtements fabriqués par leur mère et leur bonne, mais il y a une chose trop difficile k composer pour les deux femmes, ce sont les souliers; alors, un vieil émigré, l'abbé P..., s'ingénie à tailler des semelles de bois sur lesquelles il cloue des fragments assemblés de gros drap. La détresse commune est un peu diminuée par les \)rocédés amicaux des malheureux compatriotes.

Ces heures sombres s'écoulent cependant, la famille va enfin rentrer au château ravagé. Le marquis, après une si atroce séparation, revoit les siens. La douairière de Rumigny a sauvé quelques bribes de sa fortune, et grâce à elle le domaine d'Amiens est racheté. Tous ensemble vont connaître un peu de bien-être et d'union. Seulement, la santé de la marquise ehl trop ébranlée pour se remettre; elle a trop lutté, trop peiné, elle a refoulé trop de larmes sous des sourires de vaillance, et le cœur n'a plus la force de battre longtemps. Elle s'éteint entourée de ses enfants, de son mari, de ses serviteurs, et retourne à Dieu. La douleur de Théodore est profonde, jamais il ne s'en guérira. L'existence va le ballotter â travers bien des

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heurts, il frisera la mort souvent, il sera blessé, brisé, mourant de faim et de froid, il connaîtra la déception des défaites, l'ingratitude des amis, le chagrin des séparations ; en aucune circonstance, son âme ne sera si profondément navrée.

L'Ëcole militaire de Fontainebleau d'abord, puis la rude vie des camps à partir de 1806, s'emparent du jeune homme ; il est brave, son éducation première l'a aguerri, il est distingué par ses chefs.

C'est un bel adolescent, robuste, blond, à la physionomie ouverte et gaie. Il a le plus heureux caractère qui soit, bien français. Il réagit vite contre la fatigue, les privations ; le sort ne l'a pas encore gâté ; il n'a pas d'argent à dépenser en plaisirs, mais il sait se créer de modestes distractions avec ses camarades qui l'aiment. Et quand il voit ceux qui ont la poche lourde jeter au vent du caprice leur fortune et l'inviter à des fêtes, il recule dignement pour ne rien devoir.

En revanche, il gagne des grades, l'Empereur l'apprécie; on verra au cours de ses Mémoires quelques anecdotes qui le prouvent. Lui-même est pris au charme de ce vainqueur, et il le suit d'enthousiasme au champ de bataille. Une autre physionomie sympathique qui passe fréquemment dans les souvenirs de Rumigny, c'est le général comte Gérard. Le portrait de ce brave est brossé en honneur par un témoin sincère de ses hauts faits. Mais ceux pour qui, dans le cours de sa vie, Théodore de Rumigny garde les meilleurs élans d'afîection, ce sont les princes d'Orléans. Devenu aide de camp de Louis-Philippe, il vit dans l'absolue intimité de la Famille Royale. Durant trente années il partage joies et peines avec elle. On ne peut s'empêcher de penser, en lisant comme nous

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