‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 22 sur 102 · QUARTIERS D HIVER · texte numérisé non relu

QUARTIERS D HIVER

bourg, etc^etc, position intermédiaire entre les États du Nord et du Sud, d'où M. de Rocfaamr beau était en mesure de porter des secours sur les provinces qui seraient le plus sérieusement menacées par l'ennemi.

Nous avions frappé le coup décisif, et l'on pouvait presque considérer la guerre comme terminée, puisqu'il ne restait plus aux Anglais, dans l'Amérique septentrionale, que les places de Charles-Town , Savanah en Géorgie , et les îles de New- York.

Pendant que M. de la Fayette accourait à marches forcées pour se joindre à l'armée de Green , celui-ci, craignant que le renfort arrivé à Charles-Town et celui de quatre mille hommes qu'on y attendait d'Irlande ne missent les Anglais en état de reprendre l'offensive, sollicitait vivement M. de Rochambeau de lui envoyer un fort détachement de troupes françaises. Mais le général français , appréciant les faux bruits que l'ennemi faisait répandre, ne changea rien à sa position. Il laissa son infanterie se refaire dans ses quartiers, et se borna à étendre ceux de la légion de Lauzun, sous les ordres de M. de Choisy, jusqu'aux frontières de la Caroline du Nord. Il me chargea cependant de pousser des reconnaissances bien au delà, et de préparer des ouvertures de marche dans le cas où des circonstances qu'il ne prévoyait

.:éTABLISSEMENT DES FRERES MOAAVES. qS

pas, exigeraient qu'il y portât une partie de son armée.

Les. choses restèrent dans cet état, et il n'y eut aucun événement remarquable pendant la durée des quartiers d'hiver. J'étais rarement au quar<tier général de Williamsboui^ ; je n'y allais que pour rendre compte de ma mission et donner des soins à mon ami Charles de Lameth, très* souffrant de sa blessure; il retourna en France aussitôt qu'il fut en état de supporter la mer.

Dans une excursion que je fis dans la Caroline ,du Nord, j'eus occasion de visiter l'établissement des frères Moraines à Salem, à vingt-huit milles de GuildrforcUcourt-house j dont je parcourus le champ de bataille. Rien de plus curieux que cette absolue démocratie, cet exemple d'un état social sans inégalité de condition , cette vie religieuse et claustrale sans célibat, cette simplicité, cette pureté de mœurs, enfin ce contraste d'une civilisation avancée presque au milieu de l'état sau* vage, cette parfaite sécurité sans aucun moyen de défense. Cet établissement se trouvait sur la limite incertaine des pays alors habités par les naturels. Ces limites ont été, depuis, portées à plus de cent lieues vers l'ouest , au delà des monts Alleghanis, et bien au delà de l'Ohio.

Le premier établissement des frères JMoraves eut lieu en 1763, en vertu de la concession qui

94 RàBUSSEMSlTT D£S fRÈRXS MORAVES.

leur fut faite par le gouvernement anglais du comté de Wachovia, dont l'étendue est environ de quatorze milles de long sur huit de large. Ils essayèrent d'abord de se fixer à Bethubra, sur une des branches du Moddjn'Crick , dans un fond entouré de marécages. L'insalubrité du climat leur fit abandonner cet établii^sement. Après d'autres essais aussi infructueux, ils fondèrent, en 1766, dans une position plus élevée et plus saine, la petite ville de Salem, la seule que j'aie visitée. A mesure que la population s'est accrue , il s'est formé d'autres communautés ou villages; mais le point central de l'administration est resté à Salem.

Quelles que soient les différentes occupations agricoles ou industrielles des frères , il règne entre eux la plus parfaite égalité ; on n'y voit point de pauvres, et l'on n'y aperçoit aucun signe extérieur de plus ou moins d'aisance, soit dans leurs vêtements, soit dans leurs habitations. Partout on trouve la même simplicité, la même propreté. Ils sont doux, humbles et hospitaliers. Us forment entre eux plusieurs congrégations qui sont dirigées par un collège à!Elders ou anciens , et d'inspecteurs. Ceux^^i veillent à ce que les membres de la congrégation remplissent exactement les devoirs que leur prescrivent la religion et les lois qu'ils se sont données, et à ce

^TàBLISSUMElTT DES FRÈRBS MOmAVES. gS

qu'ils s'y conforment strictement, même ddns leurs entretiens particuliers.

Les sexes sont séparés dans les congrégations | les écoles et les exercices pieux. Des frères sont préposés à l'instruction des garçons, et des sœurs à celle des filles. Chacun est obligé d'exercer la profession de son père; il n'y a d'exception que pour les jeunes gens qui, après l'instruction pri-> maire, montrent des dispositions pour les sciences, et, dans ce cas, ils sont, d'après la décision des chefs de congrégation, envoyés à une école spéciale, nommée Pedagogiam^ où des professeurs ^ appelés Teachersy leur enseignent l'histoire, les mathématiques et la physique. Les orphelins et les enfants de domestiques sont élevés aux frais de la société.

Indépendamment des écoles ^ il y a deux choira liouses , espèces de couvents , dans chacun desquels les garçons et les filles sont renfermés sépih rément jusqu'à ce qu'ils se marient. Il y a dans ces couvents des ateliers de toute sorte pour l'un et l'autre sexe. L'ouvrage des femmes consiste à fabriquer des étoffes en laine, coton et fil. La dépense de Fentretien de ces choir-houses est faite par la communauté sur le produit de la fa*brication.

IjCs travaux commencent au lever et cessent au coucher du soleil ; alors chacun se rend à l'é-

96 ^ABLISSEMENT DES FACHES MORAVES.

glise pour l'heure de la prière. Le clergé se compose d'un évéque , d'un coadjuteur , d'un premier pasteur et de quelques autres d'un rang inférieur. L'office divin se borne à des exhortations et aux chants des psaumes et des hymnes.

Ix)rsqu'un' frère veut se marier , il va trouver ses elders auxquels il nomme la fille qu'il veut épouser; ceux-ci font comparsutre le couple devant eux. S'ils trouvent que les deux parties se conviennent 9 ils mandent les parents; et si le mariage est approuvé par eux, il est immédiatement conclu.

L'adultère , le vol , l'ivrognerie, la mauvaise foi dans les marchés^ le refus de payer les taxes, sont chez eux des crimes irrémissibles. Lorsqu'un frère en a été convaincu, non-seulement il est banni de la société, mais encore on le remet entre les mains des magistrats du gouvernement pour qu'il soit jugé et puni selon les lois.

Les frères Moraves ne peuvent embrasser la profession des armes; la société rachète cette exemption par une taxe spéciale. Ce privilège leur a été confirmé par le ^congrès.

Le pouvoir législatif est exercé par un synode qui se rassemble tous les cinq ans, et plus souvent s'il y a lieu. Chaque congrégation y envoie ses elders j ses inspecteurs et un certain nombre de députés. Cette assemblée, après avoir revisé

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