LES ETATS-UDIS REFUSENT UNE PAIX S]£PAR^E
du général Garleton (ce général avait remplacé lord Clinton dans le commandement de l'armée anglaise) la proposition du gouvernement anglais de reconnaître, sans restriction , l'indépendance des États-Unis, sous la condition de renoncer à
l'alliance avec la France. Il refusa d'admettre le négociateur qui en était chargé. Les états déclarèrent unanimement qu'ils considéreraient comme haute trahison toute proposition tendante à faire une paix séparée. Ces ouvertures, l'armistice demandé par le Commandant de Cfiarles - Town et refusé par le général Green , prouvaient assez que , malgré leur dernier succès dans les Antilles, les Anglais renonçaient enfin à soumettre leurs anciennes colonies. Les Américains avaient soif de la paix, mais ils montraient la plus grande fermeté et prouvaient leur reconnaissance envers la France, en se disposant à de nouveaux sacrifices , afin d'obtenir cette paix à des conditions aussi honorables pour leurs alliés que pour euxmêmes. De son côté, le gouvernement français ne discontinuait pas d'envoyer de nouveaux secours. Deux frégates , la Gloire et V Aigle , sous le commandement du capitaine de vaisseau la Touche- Tréville, furent expédiées de Rochefort, le i5 juillet 1782. Le baron de Vioménil, le i^omte de Ségur, le prince de Broglie, le chevalier Alexandre de I^ameth, le comte de Ricci, et plu-
lOO MARCHE SUR PHILADELPHIE.
sieurs autres officiers ^ furent embarrqués sur ces frégates, chargées d'argent et d'effets.
Après le combat du la avril , où le comte de Grasse fut fait prisonnier , le marquis de Yaudreuily qui avait pris le commandement, reçut l'ordre de se rendre à Boston pour y réparer son escadre. Sur l'avis qu'il en donna au ministre français, M. de la Luzerne, M. de Rochambeau sentit la nécessité de rapprocher son armée des provinces du Nord. Les chaleurs excessives et l'insalubrité du climat de Virginie avaient causé beaucoup de maladies. D'ailleurs les préparatifs que faisaient les Anglais pour évacuer Charles- Town rendaient superflue une plus longue station des troupes françaises pour protéger les États du Sud. Ces motifs déterminèrent donc notre général en chef à les mettre en marche sur Philadelphie, où il invita le général Washington à venir conférer avec lui sur les nouvelles circonstances.
Le mouvement rétrograde de l'armée se fit par terre, lentement, le soldat marchant la nuit et se reposant le jour. Le général en chef avait pris les devants et laissé au chevalier de Ghastellux et au comte de Viomesnil le soin de conduire les troupes avec les sages précautions qu'il avait ordonnées. On leur accorda quelques jours de rafraîchissement et de séjour à Baltimore, d'où
POSITION SUR l'hUUSO^. lOI
les troupes filèrent par bataillons pour éviter Tencombrement au passage de la Susquhana, dont je fus encore chargé.
Les deux généraux en chef réunis à Philadelphie venaient d'apprendre que Savannah avait été évacuée 9 et que la garnison avait été en partie laissée à Charles^Town et en partie transportée à New-York. Le marquis de Vaudreuil informait M. de Rochambeau qu'il faisait voile pour Boston avec douze vaisseaux de ligne , et qu'il était suivi de près par la flotte anglaise , sous les ordres de l'amiral Pigot , qui avait remplacé l'amiral Rodney . En conséquence, il fut convenu que l'armée américaine et l'armée française reprendraient leurs anciennes- positions sur la rive de l'Hudson, pour observer la garnison de New- York.
Le gouvernement anglais , depuis le changement du ministère qui amena M. Pitt à la tête des affaires, avait décidé l'évacuation de New- York et de Charles-Town , dont les garnisons devaient être transportées aux Antilles. Le général Carleton, qui se préparait à exécuter cette opération, fit répandre la nouvelle de la reconnaissance de l'indépendance américaine par les deux chambres du parlement, et tenta de nouveau, mais aussi inutilement que la première fois, de négocier avec le congrès. M. de Rochambeau pressa la marche de l'armée ; nous traversâmes Philadel-
102 REGONNAISSAirGE DE LA FLOTTE ANGLAISE.
phie, et ensuite la Delaware et les Jersey. La cavalerie de la légion de Lauzun, commandée par le comte Robert de Dilion, éclairait notre flanc droit sur le revers des hauteurs que nous côtoyions. Le général en chef , instruit qu'on avait signalé une flotte anglaise à l'embouchure de lHudson, m'ordonna d'aller la reconnaître d'aussi près qu'il me serait possible de le faire, sans me compromettre à travers les postes ennemis répandus sur la rive droite du fleuve en deçà de Statenrisland. Un officier américain très-intelligent me servit de guide. Ayant pris avec lui trois dragons bien montés et qui connaissaient parfaitement le pays, il me conduisit jusqu'à la pointe du Hook, où se trouve le banc de sable que les vaisseaux de guerre ne peuvent franchir qu'en s'allégeant d'une partie de leur artillerie. Nous nous arrêtâmes à la dune la plus élevée, du haut de laquelle , couchés et sans pouvoir être aperçus, nous comptâmes à loisir les vingt-six vaisseaux de l'amiral Pigot, mouillés en dehors de la barre, et nous observâmes leurs manœuvres pour la franchir et remonter le fleuve. Notre retraite ne fut pas moins heureuse, et je dus à mon compagnon d'armes l'avantage d'avoir rempli cette mission délicate à la satisfaction du général. Nous passâmes l'Hudson, comme à l'ouverture de la campagne précédente, à Kings-Ferry , où se
CAMPS SUR l'mddson^ io3
fit la jonction des deux armées. La notre défila entre l'armée américaine qui bordait la haie, en grande parade et dans la tenue la plus brillante. Ce fut une véritable fête de famille. « L'armée <c américaine resta campée à Kings-Ferry , ayant ce une avant-garde à l'embouchure du Croton dans « la rivière d'Hudsbn ; le coq)s français prit ,' en « avant de Crampbnt, un camp militaire dans la <c montagne. Le corps de Lauzun était en avantce garde sur la sommité qui borde le Croton. Dans ce cette position, les deux, armées' pouvaient , dans « une marche, se porter sur New-York et sur ce Ytle des États. »
Ce fut au camp de Crampont que le baron de Vioménil, nouvellement promu au grade de lieutenant général, et tous les^ officiers partis de France avec lui , nous rejoignirent. Leur traversée avait été très-malheurèuse. M. de la Touche, qui avait ordre de faire la plus grande diligence, eut à se reprocher des retards qu'il aurait pu éviter. La rencontre d'un vaisseau ennemi, à la hauteur des Bermudes, l'engagea dans un combat périlleux, qu'il chercha d'abord à. éviter, conformément à ses instructions, mais dans lequel il fut obligé de soutenir la frégate la Gloire. Celle-ci , surprise au milieu de la nuit et ne pouvant se rallier à V Aigle sans se mettre dans une position trop défavorable, combattit seule, pendant plus
I04 COMBAT DES FRÉGATES l'aIGLEKT T. A GLOIRE.
d'une heure, à portée de pistolet , ce vaisseau de 74. C'était V Hector y pris au combat de M. de Grasse. Pendant que le brave Vallongue soutenait avec une rare intrépidité une futte si inégale , le capitaine la Touche vint à son secours ; il fut assez heureux pour désemparer de son gouvernail le vaisseau anglais déjà très-maltraité, et qui, s'il ne fût parvenu à se dégager, allait être enlevé à l'abordage.
Ces deux frégates arrivèrent le i r septembre à l'embouchure delà Delaware où elles prirent une corvette anglaise; mais des vents contraires et violents, ainsi que l'apparition de l'escadre commandée par l'amiral Elphinston , forcèrent M. de la Toucha à s'engager entre les bancs avant d'avoir pu recevoir, des pilotes. Chassé vivement par l'ennemi et ne pouvant se diriger, en remontant la Delaware, qu'à l'aide de la sonde, il manqua le chenal , et les pilotes à bord de F Aigle , qui avait déjà touché, déclarèrent que les vaisseaux français ne pouvaient être sauvés qu'en rétrogradant vers l'embouchure pour prendre le vrai chenal. La position de l'ennemi ne permettait pas cette manœuvre : l'amiral Elphinston avait fait mouiller ses vaisseaux de ligne et continuer la chasse par ses frégates. Il ne restait d'autre ressource aux Français que d'essayer de franchir l'obstacle. La corvette et la frégate la Gloire
PERTE D£ L AIGLE. lOD
y réussirent après beaucoup d'efforts ; F Aigle y échoua. Les officiers passagers et le trésor furent mis à terre par des canots. M. de la Touche fit couper les mâts, et, ne pouvant répondre que faiblement et pour l'honneur de son pavillon au feu des frégates anglaises , il fut contraint d'amener. Les Anglais jetèrent quelques troupes sur la côte pour se saisir du trésor; mais, grâce à la prévoyance du baron de Vioménil et à l'activité des officiers qui l'accompagnaient, cette proie leur échappa.
Nous reçûmes avec un vif empressement nos camarades naufragés; ils nous donnaient des nouvelles de France , de nos parents , de nos amis ; nous avions, de notre côté, beaucoup à leur dire sur tout ce que nous avions fait, sur la patrie adoptive à laquelle ils venaient comme nous s'affilier par la confraternité d'armes. J'eus une des meilleures parts dans cet échange. Le chevalier Alexandre de Lameth, qui venait remplacer son frère Charles comme adjudant général, m'apportait les plus touchants témoignages de son attachement ; j'acquérais un nouvel ami. Je fus aussi bien accueilli par ses compagnons de voyage, entre autres par le brave et aimable comte de Ségur. Celui-ci remit au comte de Rochambeau les dépêches du gouvernement, dont son père, le maréchal de Ségur, ministre de la guerre , l'avait chargé.
Io6 EXPEDITIOir CONTRE LA. JAMAÏQUE.
Le cabinet de Versailles avait prévu que, les Anglais voyant la Jamaïque prochainement menacée, abandonneraient l'Amérique septentrionale, et cesseraient d'y consumer en vain les forces de terre qu'il était urgent pour eux d'employer à la défense de la plus précieuse de leurs possessions dans les Antilles. Dans cette supposition, les ordres expédiés à M. de Rochambeau lui prescrivaient de faire embarquer les troupes françaises sur l'escadre du marquis de Yaudreuil, qui les porterait au cap Français , île de Saint- Domingue, où devait se faire leur jonction avec les troupes espagnoles sous les ordres du lieutenant général dom Galvez.
La certitude de l'évacuation de Charles-Town et les rapports des espions sur les préparatifs de celle de New-York ne laissèrent bientôt plus à M. de Rochambeau aucun doute sur l'exécution des ordres qu'il avait reçus. L'escadre de M. Vaudreuil devait être ravitaillée et prête à recevoir , soit à bord des vaisseaux de guerre , soit sur des bâtiments de transport, l'infanterie et l'artillerie française , vers la fin de novembre. Les généraux baron de Vioménil et le comte son frère furent chargés du commandement des troupes qui furent mises en .marche sur Boston. La légion de Lauzun, qui se trouvait alors à Baltimore, avec l'artillerie de siège, resta aux ordres du général Washington.