PORTO'^CA.BELLO
elle est est et ouest ^ on ne peut pas y entrer sous voiles ; les vaisseaux, sont obligés da se touer par rarrière, mais aussi ontiils l'avantage de pouvoir appareiller par tous les temps. Le port peut con^ tenir vingt vaisseaux ; mais en remontant v^rs le fond 9 dont on ne fait aucun usage j on y èt\ rangerait un beaucoup plus grand nombre. L'^n-* crage est bon partout j Les plus gros vaisseaux vienqent à quai.
Du cpté de terre, il n'y a d'autre défense que celle des marais qui entourent la ville , et une espèce d'ouvrage à congés qui coupe la langue de terre entre la ville et le faubourg. Pour ^ se garantir d'une surprise , on a élevé un rçtrajùcke^ ment et quelques redoutes au pied de la monta-» gne , du côté de Burburate , seul poiqt de débar* queiqent à l'est de la place.
Porto-Cabello avî|it été fort bien choisi pour la réunion des escadres françaises et espagnoles qui devaient concourir à l'expédition projetée con* tmla Jamaïque. Les Anglais, quinel'avaient point soupçonné, avaient divisé leurs forces, dont une partie était restée stationnée aux îles du Vent, tandis que l'amiral Hood attendait vainement M . d e Vaudreuil aux atterrages de Sain ti-Dominguet
Nous trpuvâmes dans ce port toutes les res* sources qui nous étaient nécessaires pour 1$ ravitaillement des vaisseaux, ai|isi que des bois
ppur )es priupipales reparutions. Les offiçifr^ $up^ieurs ef ceux de l'état-major 4e l'armée obtin-» rept seuls la permission de s'établir 4ans la ville. Les troupes jPurei^t retenues à bord ; le barpq dç Yipqiéuil ordpOX^a seulement qu'on les débarquât jpunaellemçnt pour les faire promener en ordre : c'était le eeul moyen de les préserver de l'intempérie du climat.
Tous le^ vaisseaux qui s'étaient séparés de nous dans le canal arrivèrent successivement , excçpiié r Hercule et la Couronne qui se réparèrent à Curaçao et ne npus rejoignirent à Porto-(>bello qu'un mois après notre arrivée. Notre séjour se prolongeait tristement; l'amiral espagnol, bloqué au cap Français 9 ou à la Havane , avait peu de chancea pour venir nous rejoindre. Dans tous les cas nous avions orçlre d'attendre l'arrivée d'Europe de la grande flotte qui, sous les ordres de M. le comte' d'£staing , devait partir de Cadix pour aller attaquer la Jamaïque , après avoir rai- Ué toutes les forces de terre et de mer station* néeis aux îles du Vent ou à Saint-Domingue.
L'ennui, le dégoût de ces habitaticms malr saines, mais surtput le désir de connaître l'inté-r rieur du pays et les mœurs espagnoles , déterminèrent quelques-uns d'entre nous a faire un^ excursion sur le continent. Notre général en chef, k) b^ron de Yioménil, npus en donna la
l4o GOURSS DANS l'iNTIÉRIEUR.
permission^et nous ne rencontrâmes aucun obstacle de la part des autorités espagnoles. Nous nous divisâmes en plusieurs troupes; les uns allèrent par mer jusqu*au port de la Guayra pour se rendre à Curaçao ^ capitale de la province ^ qui n'est distante de ce port que de quelques lieues ; d'autres y et je fus du nombre, préférèrent de faire tout ce trajet par tçrre. Mes compagnons de voyage étaient le comte de Ségur, le prince de Broglie^le marquis de Champcenets, Berthier, le comte Bozon de Périgord et Désoteux. Voici dans quel ordre marchait notre petite caravane : en tête était le cacaou ou conducteur, mulâtre in^ telligent, espèce de bouffon, faisant fonctions de majordome, qui nous avait été donné par le gouverneur comme un homme de confiance.
Deux mules suivaient, portaient nos effets, nos hamacs et surtout nos cantines que nous avions mis à Tavant^garde précisément à cause des Indiens chargés de les conduire.^ Venaient ensuite les chevaliers errants, montés sur des mules; nous n'étions point bardés de fer de pied en cap ; mais chacun de nous avait son uniforme et ses armes, ce qui formait un groupe assez bizarre.
Nous partîmes de nuit; nous cheminâmes quelque temps le long du rivage, ensuite nous traversâmes des marais en nous rapprochant des montagnes. A la pointe du jour, nous nous trou-
DÉPART. j4i
vàmes à l'entrée des gorges ^ Aqua^CaUente y petite rivière d'eau sulfureuse et bouillante qu'on remonte jusqu'à sa source. Il n'y a point d'autre communication entre Porto-Cabello et la ville de Valence que le lit de ce torrent. Malgré l'extrême difficulté de ce chemin , dans lequel il faut avoir pour sa monture une confiance aveugle et passive^ nous étions de plus en plus satisfaits de la variété des sites, des productions extraordinaires à chaque pas offertes à notre curiosité. Nous admirioi^s les plantations de cacao, de bananiers, et la plus riche végétation que la nature puisse offrir aux regards de l'homme.
Le sentier que nous suivions sur l'une ou l'au* trerive du torrent était quelquefois ombragé d'arbres couverts de fleurs , et dans quelques endroits à découvert sur des rochers nus et comme taillés à pic ; vers le milieu du jour, la chaleur devint excessive dans cette gor^e étroite. Nous étions étonnés de voir nos Indiens presque nus supporter gaiement la fatigue et l'ardeur du soleil ; l'un d'eux, nommé Martini, qui s'était particulièrement attaché à mon service, était un jeune homme d'environ dix-huit ans , très-bien fait et d'une belle figure ; il était leste, et tous ses mouvements avaient de la grâce ; aussi actif à midi qu'au moment de noti*e départ, il devançait la caravane pour reconnaître le chemin, animait
t4^ YAt£]!ICÉ.
liOà ttiales par ses cri^, et revenait se placer auprès de ttioi. Il aVaît cepeiïdatlt , me dlt-il, feit quinze lieues la veille, et ti'avait eu d'autre lit dé repos que le seuil de ma porte. Telle est l'espèce d'hommes qtie la fureur des Espagnols a presque détruite ! Nous arrivâmes aux sources de VAqua CdUetite; une eau limpide , dés gazons touffus et bieti ombragés, nôils invitèrent à mettre pied à terre pour respirer quelques instants et nous rafraîdhir. Martini , qui nous avait un peu devancés avec le conducteur ^t nos bagages, revint en courant et enî poussant de grands cris nous avertir que nous étions assis sous de$ mancenillieri. Nous achevâmes, de gravir la sommité, et nous ne tardâmes pas à découvrir, au loin dans la plaine, la ville de Valence. L'horizon s'ouvrît devant nous ; nous trouvâmes un chemin mieut frayé et des terres cultivées. Régulièrement bâtie sur Une hauteur, Valence n'avait alors guère plod dé tr oià mille âuies de population ; les maisons â^ez belles, mais gothiques et du plus fnâUvaiâ goût, étaient toutes enduites d'un mortier rou* geâtre. II y avait une garnison de milices mu* lâtres assez bien ternies : nous n'y trouvâmes d'ailleurs rien de remarquable , si cé n'est la beauté du site. La chaleur y est tempérée par le< bridés réglées du nord-est qui y pénètrent par le* gorges pefrpendiculaires à la côte. Nmis fù-
PLAIWE 'lyE VALEJVGK. l)^i
mes bien accueillis par les Espagnols ^ ki plupart agents du gouvernement ou moines de toutes couleurs ; toutefois , leur hospitalité se borna à nous conduire dans une maison très-vaste et dé<meublée ) 6ù nous fîmes suspendre nos hamacs. Grâces à la fatigue excessive que nous aviôiis éprouvée^ ce premier essai des lits indiens nous réussît à merveille.
La plaine de Valence est coupée par de très«^ beaux chemins et arrosée par des ruisseaux qui vont se jeter dans un grand lac. Tdut y portait l'empreinte de^ anciennes cultures ; tout y faisait regretter que la population indigène ait disparu. A quelques milles de la ville ^ on traversait des champs immenses laissés en friche : quelques arbreâ antiques semblaient encore inarquer les bornes des héritages^ mais les héritiers n'étaient plus. L'œil parcourait au loin ces champs abati« donnés , et les herbes dont ils étaient couverts prouvaient assez leur inutile fertilité.
Quelques Espagnols^ riches parce qu'ils avaient eu beaucoup d'esclaves , possédaient des habi" tatioiis cbilsidérables dans la plaine de Valence. En approchant de Guacara > situé à* qudtrè lieues de la ville ^ nous retrouvâmes des terres cultivées.
Ge village ^ assez considérable et agréableiaàrent situé 9 étâft petiplé d'Indiens de sang pur et
l44 I^S INDIENS.
chrétiens. Ils avaient des propriétés que les lois protégeaient, mais que les administrateurs envahissaient tous les jours. On leur avait laissé un cacique qui n'en portait que le nom , et que les Espagnols avaient abaissé jusqu'à lui faire sol* liciter les prérogatives de leur noblesse. Tous ces Indiens étaient pauvres et gémissaient sous le joug de leurs oppresseurs. A peine leur restait-il une idée de leur origine et de leur ancien état social. Combien ces restes d'un peuple exterminé intéressent les voyageurs!
La différence entre les vrais Indiens et les différentes races de sang mêlé , dont ce pays est rempli, s'y fait aisément apercevoir. La couleur de celles-ci , de quelque manière qu'elle soit décomposée, est toujours livide et sans éclat; le caractère africain s'y fait sentir dans toutes les physionomies. La couleur des Indiens, au contraire, est d'un ton plus animé, comme le cuivre rouge. Ils ont la peau fine, et leurs traits sont en général dans un bel ovale. Leuns cheveux sont doux et très-noirs.
Nous nous arrêtâmes à la case d'un de ces Indiens; nous n'y trouvâmes qu'un vieillard et deux jeunes femmes, dont une était fort jolie. Elles étaient vêtues à l'espagnole.
Nous continuâmes notre route toujours dans la plaine ; en nous approchant du pied des mon-
HENGONTRE d'uM TIGRE. l45
tagnesy nous traversâmes une foret dont les arbres étaient rares et d'une espèce chétive. L'aspect devenait de plus en plus sauvage. Nous vîmes des oiseaux qui nous parurent aussi extraordinaires par leur plumage que par leurs cris. Nous nous plaisions à les suivre des yeux, lorsqu'un hurlement, ou plutôt un gémissement lugubre 9 parti du fond du bois, fixa notre attention. Le comte de Ségur, Bozon et moi, qui nous étions arrêtés pour mieux écouter, nous entrâmes dans la foret. Ces hurlements cessèrent par intervalle et s'éloignèrent à notre approche. C'étaient les cris d'un tigre dont nous avions été sans doute fort près. Des Indiens que nous rencontrâmes, et qui imitèrent le cri du tigre, ne nous permirent pas d'en douter. Rien n'est plus lugubre et plus fait pour inspirer la terreur au voyageur isolé , que le cri de ce redoutable animal.
Nous arrivâmes à une grosse ferme appelée el trapiche cU caxa; il était lïiidi et nous pouvions à peine respirer. Nous prîmes un bain délicieux dans un ruisseau qui tombait en cascades par-dessus nos têtes, nous fîmes un repas frugal, et nous ne nous remîmes en route que lorsque la chaleur fut entièrement tombée. La nuit nous surprit à trois lieues de là, sur les bords du lac que nous aperçûmes à travers de grands arbres L lo
ii\6 mâràgaï.
qui rendaient, à cet endroit, la nuit tPès-sombre et notre marche incertaine. Nous avions à notre gauche des rochers élevés, dont les échos fréquents étaient trqs-sonoiies. Un peu plus loin, des feux allumés par les Indiens autour de leurs cabanes, et qui se reflétaient dans les eaux du lac, bous permirent d'en mieux distinguer le contour. Nous admirâmes cet immense bajssin placé à une si grande élévation au-dessus du niveau de la mer. Nous apprîmes que ce lac abondait en poisson, que les terres qui l'environnaient étaient extrêmement fertiles, et que c'était autrefois la partie la plus habitée de toute la province. Il est parsemé d'îles ; la chaleur y est tempérée par les brises qui y régnent constamment. On conçoit que ce devait être un séjour délicieux, et l'on ne peut que maudire les barbares qui ont dépeuplé cette belle contrée. Nous arrêtâmes notre marche à Maracaï, petite ville d'environ deux mille âmes de population. Avant d'y arriver, nous fîmes halte un instant pour jouir ^ d'un spectacle tout nouveau pour nous» Les hauteurs qui entourent Maracaï et qui aboutissent au lac paraissaient embrasées. C'étaient de grandes parties de forê^ qu'on incendiait pour en employer les cendres à la culture de l'indigo, et c'est autour de Maracaï que j'ai vu les plus belles indigoteries.
TURBf-EKO. 1 47
Nou3 fûmes reçus avec cordialité par les habitants de^cette jolie petite ^ille; un gentilhomme, nommé D. Félix, l'un des principaux propriétaires,, d'un eaprit cultivé, il^pondit obligeam^ fmeint à toutes nos questions, et ne dissimula 'point son espoir de voir éclater une révolution qui affranchît ces belles provinces de la tyrannie des rEspagnols européens. D. Félix nous monftra d'anciennes armes des Indiens ; il nous ifît voir aussi, entre autres choses curieuses, un animal fort rare décrit par Buffon sons le nom de penna. C'est une espèce (de tigre; il a lesimémès •mœurs, ;$a fureur ^et son inquiétude continuelle, mais il en diffère par sa couleur £auve plein, et foncé, et par sra queue qui est: la même que celle du lion : ce qui l'a fait appeler par les naturels du pays le lion bâtard.
Au delà de Mat*acaï, nous quittâmes le pied des ( montagnes pour suivre, dans la vaste plaine un assez bon chemin. Nous traversâmes de belles cultures de cannes à sucre, deS' bosquets de. cocotiers, et nous nous arrêtâmes un initant <à Turmero, : village bien bâti, dans une position triante, et d'environ mille âoneside popiilatioad. Les habitants les plus riches.n'étaient pas les cultivateurs, mais bien les employés du fisc,'q<ui aggravaient par toutes sortes de concussions rénorme fardeau des impôts* rTurnxero est. un
l4B LA VICTORIA.
entrepôt considérable de cacao ; on le transporte de là à Caraque et à la Guayra à dos de mulets. Nous traversâmes encore un assez gros village à trois lieues de Turmero, appelé San^Matheo. Ici le terrain devient inégal , non que la plaine de Valence ne s'étende encore au delà de ce point, mais elle s'élève par de petits coteaux fort agréables. I^s eaux sont plus rassemblées. On côtoie la rivière sur Tune ou l'autre rive jusqu'à la Victoria. Il était midi lorsque nous arrivâmes à cette dernière ville. La fatigue excessive que nous avions supportée , le bon gîte qui nous fut offert à la Cnza^Reale, ou maison de ville/ et plus encore l'aimable accueil que nous y fit le senor Emmanuel Perdhomo , commandant, nous décidèrent à passer le reste de la journée à la Victoria. C'est une jolie petite ville située à l'extrémité de la plaine de Valence, sur un plateau très-découvert , à l'entrée des gorges et au confluent de deux petites rivières. La chaleur y est tempérée par les vents de nord-est ; les habitants des côtes viennent y respirer un air plus pur et s'y rétablir quand ils ont la maladie appelée calentura. Le senor Perdhomo , à la fois commandant, juge et médecin, était trèsconsidéré dans la province. Il prévint nos questions et satisfit notre curiosité sur tous les points. Cet homme connaissait bien son pays, parlait
LE SEirOR PERDHOMO. 1 49
librement de l'esprit d'indépendance qui déjà se répandait en secret parmi les habitants ; il entendait assez bien le français et s'était nourri de la lecture de nos meilleurs auteurs. Il nous conduisit d'un air mystérieux dans un cabinet^ et nous montra, derrière un rideau, les OEuvres de J. J. Rousseau et de l'abbé Raynal ; il écoutait avidement ce que nous lui rapportions de la révolution qui venait d'affermir l'indépendance des Américains septentrionaux. Nous découvrions ainsi , à chaque pas , les germes de cette insurrection qui, pour avoir été tardive, n'en a éclaté qu'avec plus de fureur.
Le senor Perdbomo fut extrêmement aimable ; il nous présenta à sa femme, petite brune trèspiquante. Nous trouvâmes chez elle plusieurs dames de ses amies, pour la plupart agréables et fort animées. On nous régala d'un combat de taureaux , et nous étions menacés d'un bal qui nous aurait achevés si le digne chef de notre caravane , le comte de Ségur , n'eût fait à propos une honorable retraite.
Nous repartîmes avant le jour par un beau clair de lune. L'air était frais, la troupe était gaie; chacun à son tour faisait son petit conte ou disait sa chanson. Nous avions déjà fait deux grandes lieues et le jour ne paraissait pas. Nous laissâmes à droite un chemin assez bien ouvert
l5o LAS CACUI€SAS.
qui est, dit-on , la principale commumeation avec le royaume de Santa-Fé. Nous nous rappro* chions des montagnes, et nous fumes bientôt après engagés dans une gorge très*resserrée où coulait une rivière; il n'y avait d'autre chemin que le lit même du torrent. Corn me nous le remontiops, le jour commença à poindre. Les rochers escarpés qui nous environnaient, les bois dont ils étaient couronnés, et les vapeurs qui s'éle* vaient, rendirent le froid très-piquant. Quelques heures plus tard , nous eussions trouvé délicieuse cette sauvage retraite. Les premiers rayons du soleil éclairaient déjà |e faîte des montagnes, et nous distinguions les sentiers difficiles par lesquels nous devions les gravir. Je ne dois point oublier, dans la description de cette belle matinée , un concert qui embarrasserait fort les poètes. Ce ne sont point ici des rossignols qui, par des chants harmonieux, saluent Tastre du jour, mais bien de malheureux perroquets qui s'éveillent et se répondent par des croassements épouvantables. liC nombre en est prodigieux et leurs cris discordants sont insupportables.
£n sortant de cette gorge , à peu près à quatre lieues de la Victoria , nous arrivâmes au hameau de Las CacuissaSy au pied de la montagne du même nom. Nous nous trouvions encore à dix lieues de Caracas. La chaîne qine nous devions
LAS CACDISSAS. 131
traverser avant de descendre dans la vallée de Caraque est une des plus élevées de ce continent. Ces masses énormes me parurent encore plus imposantes que celles de nos Alpes et de nos Pyrénées; on y est moins frappé delà variété des sites et de la bizarrerie des accidents que de l'en* semble de ces masses et des ramifications étendues que l'œil découvre à mesure qu'on s'élève au milieu de ces montagnes: Nous eûmes d'abord k gravir pendant plus d'une heure une côte très* roide, et quand nous fumes arrivés sur un pre<^ mier plateau ; nous nous arrêtâmes pour examiner la direction des vallées qui s'ouvraient dans tous les sens. Continuant à suivre la crête , nous trouvâmes des habitations , des terres récem* ment défrichées, des cabanes d'Indiens éparses çà et là. Parvenus enfin à la plus haute sommité, l'horizon s'agrandit devant nous, et, ces masses énormes s'effaçant par degrés, nous découvrîmes, vers le sud, tin pays immense et des chaînes de montagnes qui se confondaient les unes dans lés autres et n'échappaient à l'oeil qu'en se mêlant avec les vapeurs élevées de leur sein. Le point d'où nous observions ce vaste tableau est un des plus beaux accidents que puisse offrir la nature dans sa plus grande magnificence, La cime de Las Cacuissas est couronnée par une antique forêt. La terre, rafraîchie par les rosées
l52 CARACAS.
et garantie par ces étemels ombrages , y est cou-* verte d'un gazon toujours vert. Le voyageur^ fatigué de gravir tant de côtes difficiles et brûlé par les rayons du soleil, y trouve un ombrage délicieux et y respire un air pur. Ici commence un beau chemin construit à grands frais par ordre du roi d'Espagne et que la cupidité de ses agents a fait abandonner. On a percé cette forêt qui couvre tout le revers de la montagne, on en a adouci les pentes, et on a taillé dans le roc vif plus de mille toises. Le projet était d'ouvrir entre Valence et Caraque une route praticable pour les voitures , et on avait , avec raison , commencé par l'endroit le plus difficile. En admirant ces travaux, on serait tenté de pardonner aux farou* ches conquérants du nouveau monde, si l'on ne songeait que les vils maîtres de ces belles contrées ont souillé par le massacre des Indiens les monuments de leur magnificence.
Le petit village de Sarv-Pietroy situé au pied de la grande montagne, ne nous offrit qu'un mauvais gite , mais nous touchions au but de notre voyage; le lendemain, avant le jour, nous étions sortis des gorges, et nous arrivâmes à Caracas
vers midi.
Mon honorable ami, le comte de Ségur, a donné, dans ses inimitables mémoires, une description si intéressante et si vraie de la ville de
CARACAS. l53
Caracas et de ses environs , que , ne pouvant y rien ajouter, je m'abstiens de retracer à mon tour ces agréables souvenirs* Il a peint avec les plus vives couleurs cette espèce à^ Eldorado j et les traits saillants du caractère espagnol , plus pro* nonce dans les colonies que dans la métropole. Nous nous trouvâmes réunis avec ceux de nos compagnons qui étaient venus par mer jusqu'à la Guayra , tels que le duc de Laval , le marquis de Fleury et quelques autres. Le chevalier Alexan* dre de Lameth avait hasardé de faire ce voyage à travers pays , entre la côte et le chemin de Valence que nous avions suivis, et n'avait surmonté qu'avec peine les plus grandes difficultés. Notre séjour à Caracas fut une continuité de fêtes, dans lesquelles la galanterie, française et l'attrayante coquetterie des dames espagnoles eurent un libre cours. Je conçus l'idée d'esquisser quelques scè^ nés de ces romans à peine commencés et qui fu-> rent trop tôt interrompus. Nous nous séparâmes en partant de Caracas, f^e comte Ségur et la plu* part de ceux qui formaient notre caravane allèrent à la Guayra où ils s'embarquèrent pour retourner à Porto-Cabello. Je repris avec Berthier le chemin de Valence, m'arrétant dans les mêmes gîtes afin de mettre en ordre mes notes et les croquis que j'avais dessinés en venant, et qui me
l54 NOUVELLE D£ LA PAIX.
servirent à dresser une assez bonne carte de tout le pays que nous avions parcouru.
D'heureuses nouvelles nous attendaient à Por>to-Cabéllo; l'escadre était réunie , par£aitieinent réparée , et M. .de Vaudreuil n'attendait que ' l'aviso qui devait lui faire connaître le départ de la grande flotte de Cadix , lorsque la frégate VAh^ dromaque vint nous annoncer la signature de la paix et apporta à M. de Vaudreuil l'ordre de se rendre au cap Français. La joie que répandit dans toute l'armée 9 marins ou soldats^ l'espoir du prochain retour dans la patrie , np peut se décrire ; il faut avoir éprouva ce sentiment à des milliers de lieues de la terre natale pour s'en faire une juste idée; car, ainsi que Ta dit un de nos plus aiinables ppëtes , Â.ndré Chénier,
« Tout mortel errant nourrit un long amour « D'aller revoir le sol qui lui donna le Jour, »
Le marquis de Vaudreuil arbora son pavillon sur le IVorthumberlandj vaisseau neuf et l'un des meilleurs voiliers de Son escadre , commandé par M. de Médine. Le Triomphant, que l'amiral montait auparavant y devait se détacher de Tëscadre et passer le détroit de Gibraltar pour rentrer à Toulon; La plupart des officiera de son étatrmajor passèrent avec lui sur le IVorthumberland. Le
DÉFAUT POUR SAI£fT*«l>OtfINGUE. I 55
général en chef, baron de Yioméoil, ne quitta point M. deVaudreuil y et je continuai de l'accoai-* pagner comme remplissant les fonctions de chef de l'état-major de l'armée. Le comte de Ségur s'y embarqua aussi. Nous appareillâmes de Porto-* Cabello le 3 avril 1783. Cette fois, lés vents frais de nord*est, qui nous avaient tant contrariés, nous servirent à souhait, et nous eûmes une douce et prompte navigation jusqu'au cap Fran-> çais. M. de YaudreuiJ eut l'obligeance de détacher la frégate rAmazane pour porter dans la partie du sud le comte de Ségur qui désirait d'y visiter $on habitation; Berthier l'accompagna; je regrettai que mes fonctions m'empêchassent de le suivre.
La riche colonie de Saint-Domingue était à cette époque au plus haut degré de splendeur ; les immenses apprêts qu'on y avait faits pour l'expédition de la Jamaïque ajoutaient encore à l'éclat de cette prospérité. L'escadre espagnole nous attendait dans le port; ces deux escadres composaient une force navale de vingt*trois vaisseaux de ligne et de huit frégates. La flotte combinée xle Cadix était forte de quarante vaisseaux de ligne. Ainsi, la jonction opérée, le cotnte d'Ëstaing aurait eu sous ses ordres soixante-trois vaisseaux de ligne. Si l'on suppose avec raison que les Anglais n'auraient pas manqué de réunir
1 56 SAlIfT-DOMINGUE.
dans ces parages une force navale au moins égale, on peut juger de quelle importance eussent été les événements de cette campagne.
Les troupes de terre, françaises et espagnoles, réunies au Cap, formaient une force effective d'environ vingt mille hommes, et sans doute la flotte combinée apportait aussi de puissants renforts, qu'on ne peut guère évaluer à moins de dix mille homipes. Les quais du port de Saint- Domingue étaient couverts d'une nombreuse artillerie de siège et de campagne. Quelles combinaisons , quels efforts , quelles dépenses pour se disputer la possession d'une île au plus lointain rivage de l'océan Atlantique ! Quelle effusion de sang et quel désastre prévint la glorieuse paix de 1783!
Jamais le commerce de la colonie n'avait été dans un état plus florissant. De nombreux convois y étaient récemment arrivés. Environ cinq cents bâtiments înarchands mouillaient dans le port; les magasins regorgeaient des marchandises d'Europe; elles étaient entassées sur les places, et livrées, surtout nos vins, à des prix inférieurs à ceux de France^ On peut, d'après ce tableau fidèle, mesurer l'immensité des pertes que les révolutions de Saint-Domingue ont causées à la métropole.
Mes occupations et la maladie dont je ressen-
SAIXT*DOMÎNGUE« iSy
tais les premières atteintes me permirent à peine de faire quelques excursions dans la plaine du Cap. Je visitai une des principales habitations. Le régisseur qui m'expliquait tous les détails des diverses cultures, le système des irrigations, les différentes usines, me dit, en me montrant d'un point élevé l'étendue de la plaine et la magnificence des productions : a L'horizon qu'emn brassent d'ici vos regards entre les mornes et c< le rivage comprend un territoire de soixante « millions de revenus. »
Toutes ces merveilles me touchaient peu; je leur préférais les campagnes du Connecticut et de Rhode-Island , et l'air pur qu'on y respire au feu dévorant du soleil des Antilles. Là, du moins, l'ami de l'humanité, celui qui sent toute la dignité de son être, n'est pas sans cesse attristé, indigné par les horreurs de l'esclavage. Pour juger par moi-même jusqu'à quel point l'avarice peut porter le mépris de la nature humaine et l'endurcissement de cœur , je voulus voir la vente publique d'une cargaison de nègres des deux sexes; je me rendis dans la salle destinée à ce marché des enfers. Ces malheureux étaient assis sur le carreau, appuyés le long des murailles; les acheteurs circulaient autour d'eux, les considéraient comme ils auraient pu le faire d'un troupeau de bétail. Lorsqu'ils avaient fait choix d'un individu.
1 58 MARCHlé d'eSCIiAVCS. '
on le plaçait sur une escabéUe au milieu de ia salle; alorsles acheteurs le palpaient enifcous sens; il était ensuite vendu à l'enchère et adjugé par le crieur au plus offrant. Ces infortunés, résignés à leur sort /satisfaits , peut-être, d'avoir échappé au long supplice de la traversée, ne donnaient aucun signe d'inquiétude ou de regret d'être séparés de leufs' compagnons. Un seill d'entre eux, assis auprès d'une jeune femme qu'il tenait par le bras , ne put en être arraché que par force, et sa compagne, pendant qu'il était sur l'escabelle, se désolait et se couvrait 'le visage de ses deux mains. Le barbare acheteur n'eut pas même la pensée de les réunir; il emmena le jeune esclave, et la jeune négresse fut immédiatement après achetée pai; un autre.
Quis talia fando Temperet à lacrymis !
Après trois semaines de séjour au Cap , je fis , par ordre du baron deVioménil, le dispositif de l'embarquement de * l'armée, et je me préparais à retourner en Amérique pour y remplir la mission que m'avait destitiée 'M. le chevalier de la Luzerne, lorsque j'appris que l'article du traité de paix qui renfermait la nouvelle démarcation des limites depuis la rivière Sainte-Crmx jusqu'au Mississipi, prévenait toutes les difficultés, au
EMBARQUEMENT. iSq
delà même des espérances des Américains, et rendait inutile le travail des commissaires. J'avais laissé à Providence, chez le docteur Bowen, et confié particulièrement à ses aimables filles, une cassette dans laquelle étaient renfermés divers papiers et les notes que j'avais recueillies pendant le cours des deux campagnes^. Cette cassette, que j'avais crue perdue, a été soigneusement conservée par mistress Ward, là plus jeune de ces demoiselles , la seule qui ait survécu au reste de la famille, et qui m'a conservé son honorable souvenir; c'est après un laps de quarante ans, qu'ayant rencontré à New-York le général la Fayette, pendant son voyage triomphal, ihistress Ward voulut bien s'enquérir de moi, et pria le général de se charger de me rapporter cette cassette avec un touchant témoigi^age de son ancienne amitié. Les notes que j'ai ainsi retrouvées m'ont servi à faire le résumé que j'ai inséré plus haut dans ces mémoires.
L'embarquement des troupes étant achevé, nous mîmes à la voile de la rade du Cap le 3o avril 1783; nous étiotis tous joyeux de voguer vers la terre natale. En nous élevant jusqu'à -la hauteur des Açores, les vents nous servirent bien; la fièvre m'avait (^tté, je me sentais renaître.* Les états-majors de terre et de mer , réiiiïis khorà du. Northumberlemdf' formaient une société
l6ô TnA.Y£RSÉ£.
très-agréable; la conversation était animée et intéressante. Des marins trè&-instruits , tels que MM. de l'Aiguille et de Grandchin , le spirituel chevalier de Panât, M. de Manneville, aide-major général de notre armée, homme très-érudit et d'un esprit contrariant, et surtout le comte de Ségur, apportaient chacun leur tribut. Nous fumes 9 pendant quelques jours, arrêtés par des calmes , auxquels succédèrent des vents violents de sud-ouest. L'escadre fila jusqu'à onze nœuds. En approchant de la côte de France , nous trouvâmes une brume épaisse qui ne permettait pas aux pilotes côtiers de reconnaître sur quel point nous allions atterrir; ils affirmaient, d'après les sondes, que les courants nous avaient portés audessus d'Ouessant, et que nous étions, comme ils le disaient, déjà emmanchés. Les observations de longitude faites par MM. de l'Aiguille et Grandchin prouvaient, selon eux , que nous étions trèsprès de terre. Dans cette incertitude, et la nuit s'approchant, l'amiral fit virer de bord pour s'élever au large. Le lendemain matin, ayant remis le cap à l'est, et le vent ayant encore fraîchi, les vigies crièrent : Terre! et les pilotes côtiers déclarèrent qu'ils apercevaient la tour d'Ouessant; mais le commandant du vaisseau, M. de Médine, qui, plus qu'eux encore, avait pratiqué ces dangereux parages , ordonna tout à coup de
A^RRIYÉE A BREST. l6l
virer de bord; il avait reconnu, sous la brume, les brisants des écueils des Saints , sur lesquels nous courions vent arrière. Le Northumberland était en tête de l'escadre , à laquelle on fit signal d'exécuter la même manœuvre. La brume s'étant tout à coup dissipée^ nous distinguâmes à l'œil nu le ressac des vagues contre les rochers, où l'escadre entière aurait inévitablement péri sans la vigilance et la présence d'esprit de M. de Médine. Quelques heures après, nous entrâmes dans le canal de Lyroise, et nous mouillâmes dans la rade de Brest le 19 juin, après une traversée de quarante-neuf jours.