NAVIGATION. III
res à courir avant d'y être rafales. Un morne silence régnait dans le nombreux équipage et parmi les passagers à bord du Triomphant. Le marquis de Yaudreuil donnait l'exemple du calme et de la résignation. Vers deux heures du matin^ les vents varièrent, passèrent au nord-ouest, et nous fûmes bientôt rassurés et hors du danger. A la pointe du jour nous aperçûmes quatre vaisseaux seulement qui avaient pu conserver et suivre les feux de l'amiral. Tout le reste de Tescadre et des transports avait été dispersé par la tem-> pèle. La frégate F Iris ^ commandée par M. de Traversey , fort éloignée de nous , se couvrit de voiles et de pavillon pour nous dire adieu, et fit route vers la France conformément à ses instructions, pour y porter la nouvelle du départ de l'expédition. L'amiral avait seul le secret de la destination de l'escadre; nous ne doutions point que ce ne fût l'ile de Saint-Domingue. Il fit mettre le cap au sud-est sans chercher plus long*temps à rallier entre les écueils les bâtiments qui devaient être sortis de Portsmouth et de Rhode-lsland. Nous éprouvâmes encore quelques contrariétés avant de quitter les parages de l'Amérique septentrionale. La seconde division de la flotte anglaise sous les ordres de l'amiral Hood, forte de treize vaisseaux de ligne, avait fait voile de New-York le a 2 novembre pour les
îles SOUS le Vent , après avoir embarqué le reste de la garnison. L'amiral Pigot l'avait précédé avec la première division de la flotte pour se rendre aux îles du Vent. Ainsi l'Amérique était délivrée; la cause de la liberté triomphait , et le théâtre de cette grande guerre maritime était transporté dans les Antilles.
A mesure que nous descendions vers les latitudes méridionales au delà des Bermudes, nous trouvions un climat plus doux^ et nous perdions le souvenir du froid rigoureux qui nous avait fait craindre d'être arrêtés par les glaces dans le port de Boston. Notre navigation était moins fatigante, et j'employai ce premier moment de repos à recueillir mes observations sur la situation des États-Unis à l'époque du départ de l'armée française. Je les adressai au chevalier de Chastellux qui y en partant pour retourner en France, m'avait invité à correspondre avec lui. Je transcris ici un extrait de cette correspondance qui renferme un tableau fidèle de l'état moral et politique de ces contrées. Il peut être intéressant de le comparer au prodigieux accroissement qu'a depuis acquis cette immense république fédéra tive.
a Les opinions de ceux qui ont vu les États- « Unis sont plus opposées que les vents qui se
SITUATION DES ETATS-UNIS. Il 3
a disputent la turbulente obéissance des flots. |
« Les uns, oubliant l'époque de l'établissement
c( de ces colonies et leur rapide développement,
« considèrent les Américains comme un peuple
« ancien, et cherchent parmi eux les avantages
a qu'on ne doit qu'à une population surabondante!
« Les autres jugent des habitants comme du sol ;
« ils se persuadent que les Américains sont un
<( peuple nouveau ; ils se plaignent de ne pas
« trouver parmi eux cette pureté de mœurs si
a vantée , et ne pardonnent pas les vices , le mal
a moral, qui serait à peine remarqué en Europe,
ce et dont on ne s'aperçoit si facilement en Amé-
« rique , que parce qu'il y est en opposition avec « une plus grande masse de biens. On s'arrête c( difficilement à un juste milieu ; on dit qu'un « gouvernement est parfait ou qu'il est très-cor- « rompu. Le caractère national se forme (palgré «la similitude de langage, de coutumes, de « mœurs, de religion, de principes de gouveme- « ment, que les Américains ont avec les Anglais ; « il est même déjà facile d'assigner entre ces deux ce nations des différences essentielles. Chez les <c premiers, on trouve plus de douceur et de « tolérance, plus d'hospitalité; et ils sont en « général plus communicatifs que les Anglais. « Ceux-ci leur reprochent trop de légèreté, un « goût trop vif pour les plaisirs; ils les trouvent L 8
« dégénérés et les taxent de faible^e; mais, « bientôt; 1^ différence des intérêts, l'attache* c( ment au nouveau gouvernement, la discipline « et le bon esprit de l'armée, marqueront forte*> « ment le caractère national. Travaillons donc à fc fixer notre opinion sur l'esprit et les dispositions a actuelles des Américains : cette connaissance a pourra nous faire pressentir quelle doit être la <c suite de cette étonnante révolution*
« On a blâmé les Américains de s'être refroidis a tout à coup après leurs premiers succès, et d'à- « voir bien plus manqué d'énergie que de moyens A dans les dernières années. Il fallait chercher la « cause de ce refroidissement dans les principes a mêmes de la révolution et non dans le caractère « national. Le premier enthousiasme ne pouvait « durer; le fanatisme de la liberté avait fait surgir « une armée, qui fut, dès son principe, soutenue ce par fes succès; mais ces masses, par leur corn- « position même, devaient se dissoudre au pre- « mier revers. On consommait à la fois toutes les « ressources; chaque cultivateur, devenu soldat, « dissipait le fruit de son économie, et retour- « nait chez lui épuisé et fatigué de la guerre. « Quand le besoin , l'ambition ou l'habitude n'aice dent point à retenir les hommes sous les dra- « peaux, il n'est que trop à craindre que l'encc thousiasme ne s'arrête dès l'instant où chaque
ce individu fait la réflexion qu'il sacrifie à la pacc trie plus qu'elle ne peut lui rendre. Il fallait ce donc substituer une armée payée et disciplinée ce à des milices irrégulières : ce passage était diffifK cile assurément; mais le gouvernement acqué- « rantdejourén jour plus de consistance, il importe tait de donner à la force publique une organiser sation stable, de régulariser la levée des impots, ^ et cependant de tenir tous les citoyens armés et pour la défense commune.
« Vous savez comme le génial Washington est ce parvenu à former une armée; les hommes, « engagés pour une campagne, mêlés d'id>ord avec cr les miliciens ou soldats volontaires ; la formation « de quelques troupes absolument mercenaires, (c leur révolte, les nouveaux règlements, enfin la a constitution militaire acceptée unanimement « par les États*Unis; toutes ces circonstances ce sont des degrés marqués, qui n'ont pas dû vous « échapper; et l'excellent pied sur lequel nous ce avons vu l'armée américaine, avant notre décr part, à la revue de Kings-Ferry, ne sera pas à et vos yeux le moindre des succès du héros de « l'Amérique.
a Cependant on a été jusqu'à conclure de la ce tiédeur apparente des Américains, pendant les cr dernières campagnes , que la révolution était a bien moins avancée qu'on ne l'avait cru , que le
tl6 SITUATION DÈS ÉTATS-UNIS.
« parti du roi était encore considérable , que la « multitude était entraînée par les chefs de parti, «r les leading^men, mais que le vœu général n'était « pas pour l'indépendance : opinion fausse et « trop accréditée parmi quelques Français. D'a- « près la constitution américaine et les principes « même de la confédération ^ les décisions des as* « semblées générales sont nécessairement celles « de la majorité des individus, et manifestent la a véritable opinion publique. Les élections des « membres dans les comtés sont libres et sans fc corruption. Un homme peut séduire quelquestx uns de ses concitoyens par son éloquence , mais a il ne peut acquérir leurs suffrages par son ar- « gent. On regarde comme une tâche pénible la « nécessité de se déplacer pour aller représenter « ses commettants à l'assemblée générale : c'est « du moins l'opinion la plus reçue. D'ailleurs on « ne retire de cette faible distinction aucun bénéc< fice , et on n'obtient que fort peu de considéra- « tion personnelle. On peut donc juger par la dis- «c position des esprits dans l'assemblée générale « d'un dés États , des partis qui existent dans les ce différents comtés de ce même État. Le même cr comté influe dans l'élection des membres qui « doivent représenter l'État au congrès; il est a donc certain que le membre élu est l'homme « le plus populaire, et que son opinion dans les
« affaires publiques sera toujours celle du plus if grand nombre de ses commettants. Il n'est pas a vrai de dire que ce principe se corrompt en s'éa loignant de la source. S'il s'est trouvé dans le « congrès des membres soupçonnés d'être dans « le parti du roi , c'est dans le commencement de « la révolution y c'est avant que la constitution « fut bien établie , avant que la scission de l'An- « gleterre avec ses colonies fut prononcée, que « les conséquences en fussent senties , et les « nouveaux intérêts du gouvernement assez bien « connus pour que chaque individu se fût déjà « décidé à y réunir les siens propres. Il ne faut « pas s'étonner que les mouvements du parti tory « aient été plus sensibles dans ces derniers temps ; « ses espérances étaient soutenues par les succès tf des Anglais dans les provinces du Sud. Il attena dait avec confiance que l'événement de la a guerre décidât de sa fortune. Les moins préve- « nus parmi les torys se flattaient que , puisque « les armes du roi étaient victorieuses dans une « des plus riches provinces, celui-ci traiterait (c avantageusement avec les Américains, que les <c propriétés seraient respectées, et que les roya- « listes opprimés reprendraient leurs droits. Les « plus politiques se conduisaient avec prudence « et voulaient paraître indifférents. Enfin , nous a avons vu la dernière période de la révolution ,
1l8 SITUATION DES ETATS-UNIS.
a FAngieterre réduite à la défensive et mettant en a question l'éracuation des deux places qui lui « restaient. Dès lors le parti du roi , sans consis- <c tance, sans ensemble, sans force et même sans a courage , n'en a pas moins embarrassé le gou- <x vemement par de notryelles difficultés; il a fo* ce mente les jalousies, attaqué les principes de la « confédération y diminué la confiance publique, a: entravé la levée des impots, et cherché à rea nouer avec l'Angleterre les liens du commerce. (c L'appât d'une paix séparée, dPferte au congrès « par le général Carleton, an nom de son gouver* <x nement; la modération que ce général affectait; <x le soin qu'il prenait de favoriser le commerce « interlope , étaient plus funestes au gouvernece ment que de nouveaux ravages qui eussent en« ce flammé la haine pour Je nom anglais. Les sages ce mesures du congrès, et la réscdution unanime ce des différents États de rejeter les propositions « de paix dans lesquelles la France ne serait pas « comprise , sont la dernière et la plus forte preuve (c que ce n^est plus l'espvit de faction qui préside <€ aux conseils , que la constitution est bien affer- <c mie, et que la nation, la nouvelle Amérique, a n^ plus Vien à craindre des torys. Ce sont les ce vagues après la tempête. Cependant ce parti , « subjugué, réduit au silence , trop souvent per- K sécuté injustement par les whigs, existe encore.
a U tendra à se rapprocher de l'Angleterre; il a conservera précieusement les mœurs et les cou* «c tûmes anglaises; il profitera des avantages de (( commerce que feront les Anglais aux Amériff cains; il gardera un ressentiment implacable a aux Français 9 et travaillera sans relâche à rom- « pre notre alliance avec les États-Unis. Il nous «importe donc^ pour achever notre ouvrage, « pour cimenter la séparation y de maintenir avec a les Américains une rdation intime et conti- « nuelle, d'obtenir chez eux la préférence pour « le débit des marchandises importées. Ce n'est tf pas que ce commerce puisse nous être extré- « mement avantageux, mais il est nécessaire de a contre-balancer celui des Anglais, et d'entretenir « surtout , jusqu'à la prochaine génération , l'opia mon que les Américains ont prise de la nation ce française. Le séjour de l'armée de M. le comte <c de Rochambean en Amérique a détruit le vieux a préjugé que les Anglais y avaient entretenu a contre le caractère français. Il était si fort , que, a dans le commencement de la révolution, les esa prits les plus animés et plusieurs de ceux qui i< voulaient l'indépendance rejetaient l'idée de « l'alliance avec la France. Il a fallu engager le ff peuple en lui faisant accepter des secours non a avoués ; et si la question eût été purement pro- « posée, il est incertain quel eût été le choix de
laO SITUATION DES ÉTATS-UNIS.
« la majorité : traiter avec l'Angleterre , ou s'allier « avec la France. Le marquis de la Fayette eut « tout l'honneur de former les premiers liens ence tre les deux pays par son généreux dévouement ; ce mais il faut faire hommage à M. le comte de Rock chambeau de l'opinion favorable qu'on a prise «t des Français dans toute l'Amérique septentrioce nale. C'est la discipline exacte qu'il a maintenue « dans son armée , c'est sa prudence , son esprit « de justice soutenu^ sa subordination noble et ex parfaite au général Washington , c'est surtout ex la connaissance qu'il avait acquise de la forme ce du gouvernement et son attention extrême à et ne point la contredire par le ton et l'exécution ce militaire de nos ordonnances^ qui ont produit « ce bon effet. Louons beaucoup cette conduite : ce elle est le fruit de la sagesse et du mûr examen « des choses presque contraires qu'il avait à con- «f cilier; il a ainsi forcé les circonstances ; et, tou- « jours fidèle à son plan, il a su faire respecter «r le nom français, même en s'assujettissant aux » lenteurs , à tous les détails de l'administration (T démocratique et aux lois les plus choquantes (c pour nous , chez qui l'inégalité des conditions et ne peut pas être effacée, où l'intérêt même de ce tous ne rapproche pas les individus des diffé- « rentes classes.
ce II est certain que la réputation du Français,
SITUATION DKS ÉTATS-UlNIS. 12 1
(( si essentielle à établir, était indépendante du « succès de nos armes ^ lorsque nous avons opéré « en Virginie. Ce que je dis de la conduite des (c Français semble démenti par les opinions par- « ticulières de quelques-uns d'entre nous, car a vous les avez souvent entendu déclamer contre « les Américains; mais telle est l'importance de (c la conduite du chef, que l'inconduite des suce bordonnés est moins marquante à mesure que « la sienne est plus soutenue. Ajoutez à cela la a difficulté de la langue, et vous jugerez que tf les imprudences des particuliers sont rarement '< dangereuses. C'est un étrange préjugé que celui « qu'on appelle national , et l'impossibilité où « l'on croit être de se plier à des usages nou- « veaux, et de contracter des habitudes que l'on « prend cependant, comme on acquiert la con- « naissance de l'idiome le plus difficile et le plus « éloigné du nôtre. Je crois que les peuples ont « des caractères différents, mais je ne pense pas « que ces traits opposés soient la cause des haines « appelées nationales. Il faut plutôt l'attribuer à (( la rivalité d'intérêts , aux passions des gouver- « nements. Supprimez cette cause , les peuples « n'ont plus de principes ennemis ; on peut les « réunir comme on allie les métaux. En obser- « vaut avec attention les progrès successifs de « notre accointance avec les Américains, je me
« suis convaincQ que les caractères les plus diftf férents peuvent se convenir , lorsqu'on évite « avec soin de les présente^ Tun à l'autre par les « côtés trop dissemblables. Cette politique de- « mande une disposition d'esprit très-rare ; mais « c'est au manque des qualités né(^essaires dans « le chef qu'il faudra imputer uniquement le oc manque de réussite. Gardons-^nous aussi de « donner à cette politique tout l'honneur de nos tf succès; les avances, la cordialité, le loyal acft cueil que nous ont fait les habitants les plus a considérables de l'Amérique, ont beaucoup « contribué à cet heureux résultât.
ce Telle est la pente naturelle , je dirais mieux « la vocation des hommes pour le gouvernement « populaire , que , parmi les répubKques coftféa dérées de T Amérique, c'est là où là démocratie « était plus parfaite et où les moeurs nous plai- « saient davantage , que nous avons trouvé plus « de facilité à nons lier. Cette réflexion , en me « rappelant le^ différence^ qui existent entre les « habitants , me conduit à exatiiiner leurs ^ëliti- <c nients par rapport à là cortstîtution générale'. « Je ne parlerai, mon chef chevalier, des États- « Unis en ptfrticfaliei^ que sous le rapport poli- « tique , et seulement pour vous foire observer « queHe est la disposition des esprits à l'égard de 'ï ^ensemble et de la durée de cette immense ré- « publique.
(c L'État de Massachtisset a été le berceau de la « révolution. La fermentation des partis y a pro- « duity dès le commencement, des caractères a plus républicains ; mais on s'y ressent encore « de Fesprit de faction et d'intolérance qui alluma « les premiers (lambeaux. Un de ces hommes « célèbres qui ont joué les premiers rôles, me « disait un jour : — Ici, dans le fond de ma re- «c traite, comme un autre CatiHna, the collar « Around my nek, au péril du dernier s^p- « plice, je faisais le plan de la révolte , je cher- « chais à persuader à mes timides complices que « la révolution la plus glorieuse pouvait être Tef* « fet de nos efforts; mais j'osais à peine Tespérer, a et c'est un vrai songe que je vois se réaliser. « Vous savez par quelles obscures intrigues, par c( quelles infidélités à la mère patrie on est parce venu à former un parti puissant, comment on <c a aigri les esprits avant de pouvoir faire éclater <c l'insurrection. Bientôt l'orgueil, la tyramiie, a l'aveuglement et les fautes grossières du mink- (( tère anglais, ont ennobli la cause; les autres a provinces se sont véritablement armées pour la « liberté , pour la défense de leurs concitoyens « opprimés. La nation tout entière a brisé le « joug et s'est donné à elle-même des lois par le <c droit inaliénable de l'homme; acte sublime , « monument auguste de la dignité humaine! Dès
1^4 SITUATIOlV DFS ETATS-UNIS.
« lors, tout changea de face et de nom ; il n'y eut « plus de rebelles, mais bien des citoyens affran- « chis d'un joug tyrannique. Ils élurent magistrats « les plus sages et les plus éclairés d'entre eux. « Du sein de ces factieux, que le ministère an- « glais croyait pouvoir promptement réprimer, « sortirent tout à coup de savants législateurs, a d'habiles jurisconsultes, d'illustres guerriers; « la liberté pleura sur la tombe du brave et inté-
« ressant Montgomery On voit encore à
« Boston les traces des premières discordes; on « y retrouve les premiers acteurs , Hancook , «Adams, Cooper, Baudouin, etc. Fidèle à la <c constitution générale, payant avec exactitude « les taxes imposées par le congrès, l'État de « Massachusset se régit avec équité et vigueur; « il possède les meilleurs règlements économi- « ques. La constitution, qui n'a été finie et récite gée qu'en 1780, est peut-être le code de lois « qui fait le plus d'honneur aux hommes. On ne a peut lire sans émotion, et sans sentir son âme « s'élever, le préambule de cet écrit, la déclara- « tion des droits communs à tous les membres « de la république, et sur lesquels sont fondés les « différents articles de la constitution. Les der- « niers mots sont to the end, it maj be a goi^er- « nement of laws and not of men. Pour que ce « soit le goui^ernement des lois et non des hommes.
« L'État de Massachusset, déjà très-peuplé, le ce deviendra davantage. Les terres sont concédées (c par l'État et toujours en proportion au nom- « bre de bras que les nouveaux planteurs peuvent <f employer au défrichement; si^es intérêts poli- « tiques sont bien entendus, le grand nombre de (c matelots qu'il peut fournir, la quantité de ports ft qui sont sur les côtes, les pêcheries, la position « avantageuse de Boston pendant la guerre à « cause de l'atterrage, l'échange des bois de cons- « traction , assureront une relation continuelle et <f avantageuse avec les autres parties du conti- « nent. Comme c'est au milieu de Boston que se a sont élevés les ennemis les plus ardents du gou- « nement anglais, c'est là aussi que le parti tory « se montra plus animé. Les commotions furent « courtes mais violentes ; il n'y eut point de pitié tf pour les vaincus; une foule de familles fut con* « trainte à s'expatrier pour échapper à la persé- « cution. Ce parti, qui ne saurait renaître de ses « cendres, entretient les inimitiés des famiUes; il ce ne cesse de rappeler les actions criminelles qui a d'une ou d'autre part entachèrent les premiers « jours de la révolution. De là naissent les dissen- « sions que le temps seul peut faire cesser, et « qui jusque-là rendront les élections très-ora- « geuses.
« Le petit État de Bhode*Island , animé par
or Tex^emple des Bostoniens, et encouragé par « leurs succès y montra beaucoup de nerf dès le ce commencement. L'ennemi s'établit dans sa ca- « pitale, ravagea ses côtes^ intercepta ses comte municationâ maritimes, ruina son commerce. « Plusieurs citoyens faibles , et attirés par les <K avantages d'un commerce prohibé, aban- « donnèrent la cause. Les quakers, indifférents « en apparence 9 mais Anglais dans le fond du « cœur, penchèrent vers le parti du roi. Cepen- « dant l'État ne fut ni subjugué par les armes des ce ennemis , ni ébranlé par ces querelles intestines, ce Les whigs ont fini par poursuivre avec sévérité « et par chasser ou réduire au silence les torys « qui étaient parmi eux. La petite étendue de cet a État fait que tous les habitants se connaissent. <r La grande population , le goût de l'agriculture^ ce l'activité delà navigation, l'agiotage continuel, ce ont excité chez eux l'esprit d'association , et on ce y remarque plus qu'ailleurs le goût pour les ce controverses politiques. Nulle part enfin les <c nouveaux républicains ne se sont montrés plus ce fiers , plus intolérants , plus ardents à défendre ce la cause nationale; et quoiqu'ils aient été réduits <c par de grandes pertes à tout sacrifier, ils n'en « sont pas moins jaloux de soutenir l'autorité du <c congrès que de défendre avec force les privilé- « ges de leurs propres assemblées : ainsi i] y a
SITUATION DES ETAT^-UNIS. iSty
« peu de temps qu'ils ont formellemept refusé de «c payer l'imposition de 5 p. % ^^i* ^^ marchan* ccdi^e^' importées y à laquelle les auti'es États « s'étaient déjà soumis.
ff Je vous parlera peu du Connecticut, dont la (c constitution est solidement établie : c'est un tf modèle de déaK>cratie pure et bien réglée, et a dans laquelle on ne trouve aucun des inconvé» « nients que le célèbre auteur de l'Esprit des lois, ce l'oracle et le défenseur de la liberté, n'a pu s'em* ce pécher de prévoir dans l'établissement d'un gou* ce vernement populaire. Il faut attribuer la perfec- « tion de cette organisation au peu d'inégalité des « fortunes, à la position presque également avui* « tageuse des différentes villes tant sur la rivière a du Connecticut que sur les côtes du Sound : ce tf qui n'a pas permis la formation de ces grands a établissements qui nuisent à l'accroissement des «r colonies, et dans lesquels les meilleurs principes « se corrompent. S'il existe un peuple cbes lequel (c la félicité des individus soit assurée par la forme « du gouvernement, c'est sans doute celui du « Connecticut. La tolérance en matière de religion « y a étouffé l'esprit de secte et de prosélytisme. « Les habitants n'y dépendent que des lois qu'ils « se sont données ; et le repos dans lequd ils <c jouissent de leur excellente constitution , ne « laisse pas prévoir ce qui pourrait en altérer la
la8 SITUATION DES ÉTATS-UKIS.
« pureté. La côte du Sound , ayant été continuel- « lement ouverte à l'ennemi et souvent l'objet de « ses désastreuses expéditions, on n'a pu empê- « cher la communication avec Long-Island, et on « y a fait passer une grande quantité de bestiaux a et de farines. Ce commerce interlope fait supcc poser que les habitants des côtes étaient torys « et entièrement acquis aux Anglais ; mais ils y « étaient forcés par leur position. S'ils n'aidaient « l'ennemi, ils étaient exposés à de continuels « ravages. Cet Etat n'en a pas moins montré le « plus ferme attachement à la cause générale. Il « a contribué plus qu'aucun autre à l'entretien « de l'armée, et le général Washington y trouva « toujours de nouvelles ressources dans les mo- « ments les plus difficiles.
« L'État de New-York, ceux de la Pensylvanie a et de la Delaware ont un grand intérêt à maince tenir l'union des treize États et l'autorité du r< congrès ; on pourrait même dire qu'il serait de « leur avantage politique de l'accroître, parce « que les villes de New-York et de Philadelphie « sont les plus considérables de ce continent, et « appellent le commerce de toutes les autres par- « ties. Ces États, formant le centre de la républi- « que fédéra tive, ont une grande influence sur « le gouvernement général ; et comme ils per- « draient tout l'avantage de leur position, si la
« confédération venait à se dissoudre , ils ont au* ce tant à cœur de inaintenir le pouvoir du congrès c< que leur propre indépendance dans la gestion ce de leurs affaires particulières.
« Les Etats du Maryland , de la Virginie et des ce deux Carolines tiennent fortement à leur cons- « titution particulière, qui, sur des points imporr « tantSi diffère beaucoup de celle des États du « nord; mais cette différence, pas plus que celle V du climat et de la nature des établissements « agricoles ou commerciaux , ne les entraînera a jamais à s'isoler. Ces États ont reconnu, surce tout pendant les deux dernières campagnes, « combien l'appui des États septentrionaux leur « était nécessaire. On est donc fondé à croire que «l'extension territoriale des États-Unis ,^ loin d'afcc faiblir le lien fédéral , lui donnera plus de force tf de jour en jour. Sur cette vaste étendue de a cotes, chaque État, limité par de grands fleuflc ves , aux embouchures desquels se trouvent de « bons ports, a, pour ainsi dire, une navigation «particulière, un commerce spécial, et chacun « d'eux ne peut se passer d'une protection com- « mune à tous. L'accroissement de la population , « des^ productions et du commerce, ne pouvant « rien changer à un état dé choses qui résulte de « leur situation respective, on ne peut douter « que la constitution fédérale ne s'affermisse par
f3o SITUATION DES ÉTATS- ONIH.
(rlés mêmes causes qui partout ailleurs pour^ ic fâiefit en menacer la durée.
« Les esprits préTenus contre la forme du gou^ « vernement républicain, les partisans aveugles « du gouvernement monarchique, n'admettront <r point cette conclusion. Ils prophétisent déjà le tf démembrement des États-Unis dans un avenir « prochain , et voient des trônes s'élever en deçà « et au delà de l'Ohio ; je suis loin de partager ft cette opinion née de nos habitudes et de nos «préjugés. Je crois, au contraire, que les « principes des gouvernements qui se formeront ce successivement dans le nouveau continent se« (K ront nécessairement en opposition avec ceux ce de notre vieille Europe. Fiers de leurs instltu-* a fions, les plus justes et les plus raisonnables « que la sagesse humaine ait jamais dictées, les « Américains septentrionaux attacheront à leur R maintien l'honneur national. Ces bonnes lois se « perpétueront chez eux d'âge en âge, parce qu'on «( y reconnaîtra toujours la source la plus pure <c de la prospérité publique et du bonheur indi>* ff viduel. »
Ces réflesions sur la situation des États-Unis nous occupaient exclusivement pendant la durée de notre navigation de Boston aux Antilles. L'é*> tat«-major du Triomphant formaift uoe agréable société; il était presque entièrement composé
ïrWiGATIOlf. l3l
dé tterena ou parents âa marquis de Vaudreoil. le me pfais à rappeler leurs doms, comiiie ausdi le bon accueil que je reçus <f eux : le balroD de Par4:>i, les chevaliers de Panât , dé Yiella, de la Pdnouze^ le chevalier de T Aiguille, major de Tescadre ^ le comte de Montcabrié j capitaine du pu» vilIon, étaient des officiers distingués par leurs talents et leurs services. Plusieurs d'entre eux n^ l'étaient pas moins- par leur esprit cultivé et l'agré^ ment de leur conversation. Ils eurent la complaisance dû mf'instruire de tous les détails intéressants du inétier de la mer que puisse apprendre un passager, et j'en profitai de mon mieux.
Nous atterrâmes sur la pointe est de Portor Rico le i 5 janvier fjS^j après vingt et un jours de navigation. Noiiis- devions, disait-on, nous rendre au cap Français , île de Saint-Doqiingue , après avoir raihé les vaisseaux qui. s'étaient séparés, et le convoi qui avait été dispersé pendant la tempête; mais nous apprîmes bientôt que l'amiral Hood bloqtiait dans ce port l'escs^tire espagnole de D. Sc^aoïo j et qu'il attendait M. dfi Vaudreuil avec* dix-'buit. vaisseaux. La Irégate françafîse fjligreUe, qui tortil du port Saint-Jean , où elle avait relâché, ainsi que la Cérès, avec quatrevingts bâtiments de transpcH't chargés de vivres et destinés. pour Sai^t-Domingue, vint confirmer ce rapport sur la position de l'ennemi. La nôtre
l32 SITUATION DES ESCADRES.
devenait fort délicate; M. de Yaudreuil continua de croiser devant Porto-Rico^ et dut renoncer à se rendre au Cap. Il était vraisemblable queFamiral Hood , informé de l'approche de l'escadre française , ne manquerait pas de venir à sa rencontre et d'engager le combat avec des forces supérieures; Nous n'avions d'ailleurs aucune nouvelle des Es** pagnols; un seul de leurs vaisseaux , le Dom Juan^ était mouillé dans le port Saint-Jean ; et le commandant de la place , quoiqu'il eût une bonae garnison de trois'mille hommes, craignait d'y être attaqué. Nous étions si préoccupés pendant cette croisière de l'incertitude du sort de l'escaidre, que personne ne songeait à jouir du magnifique spectacle qui était sous nos yeux , de la pureté de l'air et de l'agrément de la navigation dans ces belles mers. Une frégate anglaise , détachée de l'escadre de l'amiral Hood, vint nous recon* naître ; elle avait serré à la côte le cutter le Mor lin; le vaisseau la Couronne le dégagea et donna la chasse à la frégate anglaise , qui s'échappa pendant la nuit. M. le marquis de Vaudreuil , ayant rallié tous les bâtiments de son escadre et les deux flûtes escortées par la Néréide, fit sortir la Cérès du port Saint-Jean, et se décida à quitter cette station dangereuse pour se rendre au second point de ralliement indiqué dans ses instructions : nous fumes bien surpris d'apprendre
irOUTELLE DIRECTIOir DE l'eSGADRE. i33
que c'était à Porto-Gabello , dans la province de Venezuela , sur la côte de TAmérique méridk>haie. Le 2 1 janvier ^ l'escadre mit le cap au sudouest pour passer entre Porto-Rico et Saint-Do^ mingue; nous doublâmes l'île de la Monna et nous virâmes ensuite de bord pour remonter, en louvoyant, le canal entre la grande terre et l'île de Curaçao. Nous n'avions d'autre pilote quecehii que D. Galvès, gouverneur de la province de Caraque, avait envoyé à M. de Vaudreuil pour diriger son passage par le canal de Bahama. Celui-ci connaissait à peine cette côte hérissée d'écueils , et n^y avait navigué qu'avec dé petits bâtiments. Un vent très-frais de nordest, qu'on appelle brise carabinée, élevait une grosse mer, et rendit notre navigation très-pénible. Il nous fallait remonter dans un chenal étroit contre le vent, qui ne varie jamais que du nord-est au sud-est, et contre des courants rapides dont la force et la véritable direction étaient inconnues à tout le monde. Nous avions encore quarante lieues à gagner ainsi bord sur bord. D. Solano avait assuré qu'en rangeant de près la côte oh pouvait facilement s'élever à la faveur des brises de terre; mais cette côte était neuve pour nous comme pour lès hardis navigateurs qui la découvrirent et qui ne montaient pas des vaisseaux de quatre-vingts canons. Nous nous
l34 POSITION VAT!fÇ>m^mf. DV TRlpJ4FQA9rT.
approchions de la terre ferm^ , ta son^e ^ la main ^ pour reconnaître sucCjessivemieQt des point^^ ajuxquelles notrie pilote déconcerté (Jonnait au hasard des noms différents; pous ne pouyipQs nous relever qu'en yiranl: 4e bord et eu nous approchant de Curaçao où les courante étaie^jt; moins yiolents; mais nous perdions bientôt pe léger avantage» et nous iious trouvions affalés §t moins avancés qu'auparavant. Courant ^in^i bord sur bord j tantôt nous nous trouvions en vue du port et de la y}\\e de Curaçao, où 1V(. de Vaiidr^uil j fidèle à ses instructions , ne voi|lait poifît re)àcher 9 et d où l'on nous tirait de$ coups de canon ^ boulet pour pqus avertir du danger de nous en approcher de trop près. Quand noi^s avions viré, les courants uqus entraînaient de nouveau sur la côjte espagnole. JSous apercevions le fond des baies, les bois d'orangers qui conronnaient le rivage, les hautes montagnes» dont une vapeur azurée (entourait les sommets. Pendant la nuit, nous nqus tenions au large et dans le u^ilieu du canal, luttant contre le vent; l'escadre était dispersée; plusieurs vaisseau^ dèmàtés ne purent, comme le Triomphant^ réparer leurs avaries sous voiles, et furent contraints de relâr cher à Curaçao. |Ge ne fut qu'après avoir p^sisté dijt-huit jours d^ns cette fâcheuse position que nous parvînmes) à doubler la pointe de 0ûchiri^
NAUFRA0E DE LA BOUEGOGVK. l35
bickiy qui forme le golfe Trisie, au fond duquel se trouve Porto-Cabello. Nous étioufi encore à dix-^pt lieues sous le vent, lorsqu'un lougre français vint à notre rencontre, nous amena un pilote, et nous apporta la triste nouvelle du naufrage du vaisseau la Bourgogne^ échoué sur la jH^inte de Tacaya, où nous étions quelques jours auparavant Nous avions entendu , dans la nuit, des signaux de détresse; mais ayant sondé, trou-r vé un fond de corail et seulement deu?^ pieds d^eau sous la quille, nous avions à peine eu le temps de virer de bord. M. de Champourçain , qui commandait ce beau vaisseau, sur lequel onze cents hommes, soit de l'équipage, soit des troupes, étaient embarqués, aurait dû y rester le dernier; mai^ il se sauva sur un des radeau?^ qu'il ^vait fait construire. Il eut , dit-on , le malheur de survivre à la honte d'avoir manqué à $on devoir dans cette confusion. Les rade^u:i^ furent bientôt surchargés; on se battit avec acharnement pour les détacher du vaisseau. Trois a quatre cents individus seulementpurent gagner le rivage; presque tout le reste périt. L'officier qui nous rapportait ces triâtes détails était envoyé par le commandant de la Néréickj qui avait recuçilU quelques malheureux naufragés restés sans secoure, pendant trois jours, sur les débris dv y^ip^^u.
l36 ARRIVEE A PORTO-GABELLO.
Enfin, le lo février, nous arrivâmes' à Porto- Cabello, où nous trouvâmes deux de nos vais^ seaux , CJuguste et le Pluton, qui avaient passé au vent de Porto- Rico.
Rien de plus pittoresque et de plus sauvage que l'aspect des hautes montagnes qui entourent le golfe Triste. Cette chaîne , rarement interrompue, s'étend le long de la côte de la Nouvelle-Espagne, et va s'attacher d'un côté aux pics élevés de Sainte-Marthe^ vers le grand lac de Maracaïbo, et de l'autre à celles au ddà desquelles est le cours de l'Orénoque. Tout y annonce à l'œil étonné un vaste continent ; la nature s'y dessine eh grand, et rappelle fortement l'impression qu'un tel spectacle dut produire sur l'âme du premier navigateur qui découvrit ce nouvel hémisphère. Combien j'étais impatient de débarquer! Je me promettais des merveilles, je cherchais à distinguer des masses qu'une brume épaisse me cachait. La réalité fit bientôt évanouir les chimères de mon imagination. Je ne trouvai qu'une terre plate et noyée au pied de ces montagnes dont l'aspect m'avait séduit , et qui , vues de près, n'offraient ni accès ni variété.
La ville de Porto-Cabello est bâtie sur ces lagunes; les maisons en sont basses , mal construites et très-sales, ce qui nous déplaisait d'autant plus que nous les comparions avec les habitations
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américaines y si simples, si propres et si régulières. On ne voit aux environs qu'une plaine marécageuse ou des sables brûlants ; point d'ombrage ni de verdure ; l'excessive chaleur n'y est tempé^ rée que par les brises de mer.
Porto-Cabello n'était alors habité que par des Espagnols de sang mêlé avec celui des Indiens , des nègres et des mulâtres. Il y avait quelques Européens employés par le gouvernement pour la recette des deniers royaux et du cacao y et des marchands fort pauvres, dont le commerce in*terlope avec Curaçao, quoique rigoureusement défendu, était avantageux aux habitants du con« tinent; qu'on ajoute à cela des moines de toutes couleurs , et l'on aura une juste idée de cette bi«^ zarre et dégoûtante peuplade.
Si l'on considère Porto-Cabello sous un point de vue militaire > on trouve que ce port, situé au vent du golfe de Mexique, est très-intéressant pour le commerce de l'Espagne et pour sa marine. La rade est trè&-saine, quoique ouverte aux vents du nord ; on peut y mouiller plus de trente vaisseaux. Le fort qui protège le mouillage est de tous côtés inaccessible; il a été construit à grands frais sur l'extrémité de la chaîne de ro^ chers qui ferment le port; les terre-pleins sont casemates ; il est armé d'une très-belle artillerie.
L'entrée du port est fort étroite, et comme