‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 30 sur 102 · SALONIQUE · texte numérisé non relu

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fait y je crois 9 un recueil assez piquant de leurs diverses aventures.

Les vents du nord se soutenant avec la même violence, nous renonçâmes à explorer la côte de Tbrace; nous ne pûmes pénétrer dans le golfe de Comtessa, et. le gros temps nous empêcha

d'aborder à Lemiios. M. de Bonneval se décida

alors à se jeter dans le golfe de Salonique où nous trouvâmes des vents plus doux, et où nous mouillâmes devant la ville le a3.

Il n'y avait eu récemment aucun accident de peste, mais il y régnait depuis trois mois une épidémie affreuse à laquelle le tiers des habitants avait succombé. La plupart des bâtiments marchands avaient perdu presque tous leurs matelots et ne pouvaient faire leur retour. Un drogroan, qui pouvait à peine se traîner, vint avec une figure cadavéreuse nous faire le triste tableau des ravages que causait parmi les habitants de Salonique cette fièvre ardente, M. de Bonneval interdit toute communication à son équipage; mais nous ne crûmes pas, à cause de la mission dont nous étions chargés , devoir étendre ces précautions jusqu'à nos personnes. Mon collègue fut bientôt attaqué d'une fièvre violente ; je fus plus heureux que lui, et je terminai sans accident nos opérations, dont voici le résultat sommaire :

Le golfe de Salonique est formé par la côte de

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Macédoine du coté de Touest et celle de Saloni'^ que du côté de l'est. Sa plus grande largeur est de neuf lieues et sa profondeur de trente. Sa direction est du sud-est au nord-ouest. Le mouil-lage est très-bon dans la rade de Salonique ; on trouve encore six brasses d'eau sous les murs de la ville. Les fortifications de Salonique me paru<» rent être de la plus haute antiquité et d'une époque antérieure à celle de l'invention des tours. Lé château et la partie haute de la ville datent du règne de l'empereur Théodose. Il s'y rendit célèbre par ses triomphes et par ses cruautés. Le château, assez fort pour le temps où il a été construit, domine Salonique, et est lui-même dominé par les hauteurs voisines. Toute la partie de l'enceinte de la ville et du château du côté du N. E. est flanquée de tours; l'approche en est difficile à cause des ravins profonds qui embrassent cette partie de la position. Je reconnus tout autour de cette enceinte les vestiges d'une double muraille : il est vraisemblable que cette enceinte était celle des Macédoniens, et qu'elle a été détruite à dessein et reculée de quelques toises afin, de profiter des sommités pour donner plus d'élévation aux nouvelles tours. Deux de ces tours qui défendent la rade étaient armées de pièces d'artillerie de divers calibres. Cette place, comme la plupart de celles de l'empire ottoman , était mal

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entretenue et dépourvue de munitions de guerres

La population de Salonique était à cette époque d'environ 70,000 âmes, dont ao^ooo Juifs, 10,000 Grecs, aoo Francs, et le reste Turcs. La garnison se composait de 1 5^ooo janissaires ; c'està-dire qu'on inscrivait sur le rôle tous les enfants mâles ; un tiers seulement de ce nombre recevait la paye, et n'aurait pu fournir 5oo bons soldats.

Je ne vis à Salonique d'autres restes d'antiquité que l'arc de triomphe, sur les bas-reliefs duquel l'empereur Théodose est représenté vainqueur des Bulgares, et entrant dans Salonique, où il fit égorger en un seul jour, sur la place de l'Hippodrome, sept mille des habitants qui s'étaient révoltés pendant son séjour en Italie.

Au commencement du XIII® siècle cette ville passa sous le joug des Ottomans , dont l'ignorance et la barbarie ont effacé jusqu'aux traces de son ancienne splendeur.

Je m'occupai de l'objet ostensible de notre commission , d'après les renseignements qui me furent donnés par M. Cousineri, alors consul de France, et par les négociants. J'appris que les cotons étaient presque le seul objet d'échange pour les marchands français. On évaluait cette exportation, année commune, à plus de deux millions de nos livres. La balance n'était point en notre faveur ; le débit de nos draps y était riva-

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lise par celui des draps de Leipzig; ceux-ci avaient acquis surtout, dans cette échelle, une réputation que les nôtres commençaient à perdre.

Enfin cette ville fournit du blé et du tabac à furoer à tout le Levant. Constantinople échange ces denrées avec de l'argent, Smyme avec des fruits secs , et Vfie de Candie avec ses savons.

Pendant mon séjour à Salonique, je fîis témoin de l'entrée solennelle d'un nouveau pacha; ce spectacle avait excité ma curiosité. Le satrape , monté sur un très^beau cheval, entouré d'une escorte nombreuse précédée d'une musique dis* cordante, affectait un air de bienveillance en portant la main sur son cœur. Des espèces de hérauts d'armes poussaient des cris de joie qui n'étaient jamais répétés par une multitude silencieuse et tremblante. C'était une espèce de procession armée ; les femmes du harem étaient dans des litières entourées de rideaux et de tapis; j'admirai la beauté de quelques chevaux et la richesse des équipages. Mais toute cette magnificence me parut bizarre et de mauvais goût.

Ce pacha, favori de l'empereur , venait d'épouser une jeune sultane; il en avait été séparé quelques jours après l'avoir obtenue , et ne pouvait espérer delà revoir que lorsque le Grand Seigneur le rappellerait. Dans un tel cas, la sultane a le droit de lui interdire toute autre femme pendant

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son absence. Elle lui donne un eunuque qui le surveille et répond à sa maîtresse de la chasteté de son mari. Ce pacha me parut fort malheureiix au milieu de trente dames qui suivaient le cortège et dont on cachait avec soin l'inutile beauté. Le 8 octobre , le comte de Bonneval étant rétabli, nous appareillâmes de la rade de Salonique. Noqs relâchâmes d'abord dans le golfe de Cassandre; mais les vents contraires nous empêchèrent d'y rester et de reconnaître quelques petits ports de peu d'importance. Nous nous rendîmes .ensuite au mouillage des îles d'Ourlac, dans le golfe de Smyrne, où nous reçûmes des dépêches de M. l'ambassadeur, dont nous avions besoin pour la reconnaissance de l'île de Candie. Ayant remis à la voile le 12 au soir, malgré les vents contraires , nous sortîmes en louvoyant. Le vent était frais ; et , notre corvette portant mal la voile, nous n'étions pas sans inquiétude. Mais , pendant la nuit, les vents adonnèrent et renforcèrent tellement que, vers les neuf heures du .matin, nous nous trouvâmes à la vue du cap Doro. Nous n'avions pas assez de jour pour prendre le mouillage de r Argentière ; et, n'osant pas attaquer les côtes de Candie par un coup de vent qui embrumait tous les écueils vers le sud , M. de Bonneval prit le parti de ranger les côtes de l'Attique, et ijous iliouillàmes à la Mandry, dix-huit heures après

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notre départ du golfe de Smyrne. Aiissilot que la violence des vents fut apaisée, nous levâmes l'ancre et poursuivîmes notre route vers Candie, à travers les écueils des Cyclades. Un calme plat nous arrêta sous le cap Melek, Drapamun prO" rnontorium, qui forme le beau port de la Sude, autrefois appelé le Sein d^Amphimalle, du nom d'une ancienne ville dont il ne reste aucun vestige. Contrarié de ne pouvoir entrer dans le port 9 M. de Bonneval fit armer les avirons de la corvette , et ce ne fut qu'après de pénibles efforts que nous doublâmes le cap , et , passant entre la terre et le château , nous mouillâmes dans le fond de la rade. Nous allâmes ensuite nous établir à la Canée. Joyeux d'avoir enfin atteint notre but, nous nous empressâmes, mon collègue et moi j de trouver les moyens de faire la tournée de l'île avec secret, sûreté et diligence. Le consul, M. Pellegrin, nous fit entrevoir les plus grands dangers ; non-seulement notis nous exposions à la brutales fureur des Turcs, mais les nations franques renfermées dans les villes pouvaient être victimes de la jalouse méfiance de ces insu«laires. Il nous citait un exemple récent de leur férocité. Peu de jours avant notre arrivée, ils avaient massacré, au milieu du port, quarante officiers et esclaves du pacha, qui, lui-même, n'avait échappé à la fureur du peuple que par une

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fuite précipitée. Personne, depuis Tournefort, n'avait osé pénétrer jusqu'aux extrémités de l'île. Ce célèbre voyageur, qui ne faisait qu'herboriser et qui donnait ses soins et des remèdes à tous les malades qu'il rencontrait, y fut même insulté et ne put aller qu'à Gyra^petra. L'indiscrétion d'un jeune pilote de la corvette fit naître de véritables obstacles , et m'obligea à me séparer de mon col* lègue. Ce pilote, né à Smyrne, avait été forcé de quitter sa patrie, parce qu'il avait été surpris avec une fille turque; il était au service de France depuis quelques années , et comme il parlait facilement les deux langues du pays, M. de Bonneval se l'était attaché. A peine fûmes-^nous débarqués qu'il se mêla avec des Turcs, et répandit qu'il y avait à bord de la corvette un officier qui levait les plans de toutes les places. Il n'en fallut pas davantage pour exciter une grande fermentation. M. de Bonneval pouvait seul , par sa présence à la Canée, ramener les esprits et leur donner le change en s'occupant de sa mission ostensible. Il fut donc convenu que, sous le prétexte de traiter sur différents points de l'île des affaires de commerce, ou de satisfaire la curiosité d'un voyageur, j'irais de mon côté visiter les côtes et l'intérieur. Quand même les circonstances n'auraient pas forcé de prendre ce parti , on n'aurait pu hasarder, surtout dans, cette saison,

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de parcourir les côtes de Candie avec la corvette, puisqu'il n'y a aucun bon mouillage , aucun port où elle eût pu aborder dans toute sa partie mé^ ridionale. Nous décidâmes que je recueillerais ainsi autant de matériaux qu'il me serait possible, et que j'entretiendrais avec mon collègue une correspondance secrète afin de pouvoir régler mes marches, et, s'il le fallait, assurer ma retraite. Nous i*etoumâmes à bord de là corvette, et je commençai mes reconnaissances par celle de la rade et du port de la Sude. M. de Bonneval, qui ne négligeait rien pour se concilier la con* fiance des gens du pays, reçut à son bord, avec distinction, le commandant du fort de la Sude; pendant ce temps je fis sonder le pourtour de la rade et levai le plan des fortifications que le commandant m'avait permis de visiter.

Après ce premier travail, je revins à la Canée, et je m'y occupai des apprêts de mon voyage. Je trouvai , dans la personne de M, Magallon , chez lequel on m'avait logé, un secours aussi utile qu'inattendu. Ce négociant, plein de résolution et d'obligeance, s'offrit pour m'accompagner; j'acceptai avec reconnaissance sa proposition et ses conseils. Il me fut aisé de lui cacher le véri«^ table objet de mes recherches; une vaine tenta«* tive qu'avait fait faire M. le comte de Choiseul, quelques années auparavant, m'en fournit l'idée ;

l86 PRÉPARATIFS POUR LA RECONNAISSANCE.

les artistes que cet illustre voyageur avait envoyés pour parcourir l'île de Crète, et particulièrement pour visiter le labyrinthe et déterminer la position de quelques anciennes villes, n'avaient pu s'éloigner de la Canée; personne n'avait osé les conduire dans l'intérieur du pays: je venais donc essayer de vaincre ces difficultés, et contribuer à compléter un bel ouvrage que je montrais à tout le monde. La partie topographique du Voyage pittoresque , qui est traitée avec soin et détail, devait justifier mes stations, et expliquer aux yeux de mes compagnons de voyage le motif de mes opérations. J'étais certain que l'auteur du Voyage pittoresque ne me désavouerait pas, et je m'honorais d'être, à son insu, l'un de ses coopérateurs.

Muni par les soins de mon collègue de tous les secours qui pouvaient m'être nécessaires pour une course d'une aussi longue haleine, je partis de la Canée. Le consul Pellegrin me conseilla de me rendre d'abord à Candie, capitale de l'île et résidence du pacha, afin d'en obtenir le firman qui pouvait seul faciliter mon voyage. Le chevalier de Laydet, vice-consul de France, avait beaucoup de crédit auprès du pacha ; mon compagnon était fort lié avec lui et m'assurait de son zèle.

Je m'étais préparé au voyage de l'île de Crète

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