‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 38 sur 102 · SI 10 FOUILLE A GROSSE · texte numérisé non relu

SI 10 FOUILLE A GROSSE

du moins l'importance, doit paraître fabuleuse pour la plupart. D'après d'obscures traditions, on croit qu'on lisait à Gnosse sur le tombeau de Jupiter : // ne tonnera plus. Strabon assure que celui de Yesta était aussi dans cette ville. La rivière de Tritta, qui baignait ses murs, coule encore dan$ le fond de ce vallon ; le mont Icare , qui domine la plaine, a conservé son nom , et la ville d'Hercule, /ferac/w£w , ou Heracleopolis y était sur le même emplacement où est aujourd'hui Candie , puisque c'était le port ou chantier de la ville de Gnosse : celle-ci fut la capitale des cent villes de Crète.

L'histoire dit que Lasthènes, chef des Cretois, qui défendit opiniâtrement la ville de Gnosse contre Mételius, avant de se soumettre aux Romains, enfouit ses richesses et mit le feu à son palais. Il y a peu d'années, des bergers grecs, ayant fouillé des ruines qui dominent l'emplacement de la ville du côté du mont Icare, trouvèrent un grand coffre de fer d'un poids énorma Le pacha de Candie qui en fut informé fit enlever le coffre, et, sans oser l'ouvrir, l'envoya à Constantinople : ainsi vraisemblablement un trésor précieux est tombé dans le gouffre du sérail. Telle est la barbare insouciance des Turcs , que les bergers grecs furent sévèrement punis, et que la curiosité des habitants de Candie ne fut

LE GOUYKirT DE SA^IOTT-GEORGES. 2 1 I

pas même excitée par celte découverte. Les Turcs ne permettent pas les fouilles, parce que, disent-ils, on doit laisser en paix la. cendre des morts ; ils regardent ces recherches comme une profanation.

On ne saurait accorder le nom de ruines aux débris que l'on rencontre sur l'emplacement des premières villes de la Crète, et qui suffisent à peine pour les indiquer. Quelques tas de briques mêlées avec un ciment très-dur laissent encore apercevoir leur enceinte et la place des princi^r paux édifices. J'étais trop empressé d'échapper aux recherches du pacha pour m'arréter devant une masure que quelques voyageurs ont honorée du nom de tombeau de Jupiter. Je me jetai dans le vallon où coule la rivière de Geoffiro , et j*en remontai le cours jusqu'à un village qui se trouve à la plus grande élévatiqn , entre les plaines de Candie et de Massara, à peu près au centre de l'île. Le couvent dé Saint-Georges, habité par des moines grecs, fut pour nous un gite sur et com^ mode; la position de cet ermitage sur le revers des coteaux qui terminent la plaine de Candie vers le sud, et dominent celle de Massara, est extrêmement agréable ; les jolies cultures qui l'entourent, et les cyprès mêlés de platanes qui cou-» ronnent ce charmant tableau, me consolèrent

a la LE GOUYEICT DE SA1NT-GKOR6ES.

un peu de la monotonie du terrain dépouillé de la plaine de Candie.

Oh! que la vue de ces plaines si fertiles et maintenant abandonnées inspire de vénération et de regrets! Tout est flétri et desséché sous Faccablante main du despptisme : de longs siècles d'oppression ont flétri les charmes de la nature; les formes seules sont restées. On ne voit pas un seul arbre partout où la main des tyrans a pu atteindre, et les esclaves avilis n'osent plus ombrager leurs chaumières. Quelle main bienfaisante viendra rendre à cette terre illustre sa riche fécondité? Quel heureux agriculteur replantera les bois sacrés du mont Ida, multipliera l'arbre heureux de la paix, et le platane, ami des naïades et des nymphes isolées? Quel poè'te de la nouvelle île de Crète affranchie et régénérée adressera une élégie aux filles de Minos? Sans doute cet asile, habité par de malheureux moines grecs, fut autrefois un lieu enchanté. Je ne pus résister au désir de fixer l'image de ce joli paysage, et pendant que mon escorte s'établissait d'autorité jusque dans la chapelle du couvent, et que mes compagnons de voyage répondaient aux questions des religieux, je profitai des derniers rayons du soleil pour faire un croquis de la vue du couvent de Saint-Georges. Ces bons caloyers

CHANGEMEiyT DE UIREGTIOIT. !» 1 3

nous reçurent de leur mieux , et nous les quittâmes avant le jour.

Dès que* nous fumes sortis du couvent, je confiai à mes compagnons de voyage la résolution que j'avais prise de n'aller voir le labyrinthe qu'après avoir fait tout le tour de 111e du côté de l'est 9 et rejoint M. de I^aidet à Spina-Longa. Un de nos Grecs connaissait assez bien cette côte peu fréquentée et vers laquelle les Francs n'avaient jamais osé pénétrer. Nous instruisîmes ce Grec de notre projet, et, comme les Turcs de l'escorte n'avaient jamais voyagé dans cette partie de l'île, il nous fut aisé de les tromper sur le parti <\ue nous prenions et auquel ils n'auraient pas manqué de s'opposer. La nuit nous favorisait encore : nous quittâmes donc la route qui conduit à lancienne ville de Gortyne, et nous suivîmes un sentier peu frayé. Au lever du soleil nos Turcs s'orientèrent, et, sachant bien que le labyrinthe et la route de la Canée , où ils espéraient que nous retournions, n'étaient pas du côté de la Mecque, ils voulurent s'arrêter, et s'en prirent aux Grecs qu'ils croyaient nous avoir égarés. Quelques ruses grossières et les sinuosités d'une rivière dont nous suivions le lit nous aidèrent à les tromper encore quelque temps ; mais , vers la fin du jour, comme nous venions de passer près d'vm village turc très-considérable, et dans le-»

'il 4 diffigui;<t:és avec l£s jajvissajjies.

quel ils nous sollicitèrent vainement de nous arrêter, ils conçurent de violents soupçons. Notre drogman les entendit se reprocher mutuellement de s'être exposés à la fureur du peuple et à la colère du pacha en conduisant des espions. Cependant nous entrions dans les gorges des montagnes qui bordent la côte du sud ; nos Turcs prenaient toujours plus d'humeur de la difficulté des chemins, et le malheureux Grec qui nous conduisait, effrayé parleurs menaces» reconnaissait à peine le sentier à traversées rochers et le taillis. Je remarquai tout cela, et je m'aperçus avec bien plus de peine que le drogman ou interprète était aussi épouvanté : il me proposa de retourner sur mes pas; je m'efforçai de lui prouver que la moindre faiblesse nous exposerait au .plus grand danger; et, comme je ralentissais le pas de mon cheval pour leur parler plus à mon aise, cette irrésolution donna de l'audace aux janissaires, qui, plus nombreux, plus forts et mieux armés, auraient pu facilement se débarrasser de nous. Ils firent volte-face, se rallièrent et vinrent sur moi : le brave pilote Yiallis mit le premier le sabre à la main; j'en fis autant. Magallon, Bernizet et nos gens nous suivirent et nous courûmes sur le tchoadar. A peine l'eùmes-nous atteint qu'il demanda grâce; ni lui, ni ses janissaires n'osèrent &ire aucun usage de leurs armes,

DIFFIGOLTés AVEC LES JANISSAIRES. al 5

et nous eûmes bon marché de ces misérables. Le drogman , reprenant courage , traduisit littéralement nos menaces et nos conditions.

Dès ce moment j'établis dans ma petite caravane Tordre de marche qui convenait à notre défiance. Comme nous marchions dans des sentier^ fort difficiles , où nous ne pouvions pas être deux de front, j^,^^ mettre le Grec à la tête de la file; venaient ensuite deux Turcs et leur tchoadaron officier , derrière lequel je marchais immédiatement ,*et que je ne perdis pas de vue pendant tout le reste du voyage. L'interprète me suivait afin que je pusse être instruit de ce que dirait le tchoadar; puis mes compagnons de voyage, et enfin les autres Turcs qui fermaient la marche.

La nuit très-obscure nous ayant surpris , nous nous égarâmes ; notre guide avait perdu la tête , et finit par nous dire qu'il fallait attendre le jour. Saisissant ce moment pour ranimer les esprits, je rassemblai les Turcs auprès de moi, et leur adressai ce petit discours, que l'interprète traduisait gravement phrase par phrase, et que la crédule ignorance des Turcs pouvait seule rendre convenable à la circonstance :

« Comment pouTez-vous croire qu'un espion « vînt se mettre entre vos mains au milieu de ces « déserts ? Je connais votre pays mieux que vous, « un motif pieux m'y ramène. Il y a dix ans ,

ai6 ALLOCUTION AUX JANISSAIRES.

« qu'après un combat contre des corsaires mal* « tais, qui massacrèrent l'équipage du bâtiment « sur lequel j'étais, je me sauvai seul à la nage. « J'atteignis les bords escarpés de cette île vers le c( pied du mont Ida ; vous savez que les monta- <i gnards qui rhabitent, et que vous appelez ^^a- (c diotes, pillent et massacrent les malheureux «naufragés. J'échappai à leur poursuite en me « jetant dans ces gorges, peut-être dans ce lieu 'c même où vous vous croyez égarés. Je ihe dirigeai « vers l'orient, évitant les lieux habités, et; grâce i( aux soins d'un Turc que je rencontrai, j'attei- « gnis l'extrémité de l'île. Cet homme généreux « me conduisit lui-même au couvent appelé Me* a galo-Monastiri ^ où je reçus toutes sortes de « secours; ce Turc, lui-même étranger, comman- (c dait un petit bâtiment mouillé dans le port de c< Paléo Castro; il me prit à son bord et me trans- « porta à Smyrne. Avant de quitter le monas- « tère, j'avais fait vœu d'y revenir en pèlerinage; « c'est ce vœu que je viens accomplir, comme « vous, musulmans^ vous faites et remplissez cece lui de visiter le tombeau du saint prophète. « Vous tenteriez inutilement de m'en empêcher; « si vous m'y aidez, au contraire, vous pouvez « compter sur ma reconnaissance. N'ayez donc « ni crainte ni méfiance, et comptez sur ma pa- « rôle. »

VILLAGE d'amibe. Ikt'J

Ce discours fini, j'appelai le Grec; et comme j'avais jugé, d'après la direction de la vallée, que nous ne devions pas être éloignés du village ^Amira , gîte qui m'avait été conseillé par les caloyers du mont Ida, je lui indiquai le chemin qu'il fallait prendre avec autant d'assurance que si j'en eusse été certain. Ma bonne étoile me suivit jusqu'au bout; car, après avoir passé encore une arête de la grande montagne que nous avions à notre gauche,- nous aperçûmes, sur le coteau opposé, quelques lumières au milieu du bois : le Grec reconnut son village. Un repos si chèrement acheté rendit la joie à toute la troupe. Les Turcs, rassurés par la fable que je leur avais faite, et intimidés par notre contenance, s'attachèrent à moi et me firent des protestations qui me parurent sincères, et ils furent les premiers à répandre la nouvelle de mon pèlerinage parmi les Grecs, qui redoublèrent de vénération pour nous. Mes compagnons de voyage regrettèrent que je n'eusse pas plus tôt imaginé ma romanesque aventure, qui certainement n'aurait pas eu le même succès vis-à-vis le secrétaire du pacha de Candie. Les belles protestations des Turcs ne m'empêchèrent cependant pas de veiller sur la conduite du tchoadar.

Je supprime ici quelques détails géographiques sur la côte méridionale de l'île de Crète,

ai8 POSITION d'amira.

presque partout inabordable ^ depuis l'extrémité occidentale de l'île jusqu'au petit port de Gira^ Petra; il ne s'y trouve pas un seul mouillage, une seule anse, où les moindres bateaux puissent trouver un refuge contre les vents de sud , x\a\ , d'ordinaire , sont très*violents. Plusieurs villages de l'intérieur de l'île ont retenu le nom des anciennes villes sur les ruines desquelles ils se sont formés; tel celui diAcria, auprès duquel se trouvent les sources du Léthé, qui arrose la belle plaine de Messarea^ et qui baignait autrefois les murs de Gortynia.

C'est bien dans l'île de Crète que la nature est à chaque pas différente d'elle-même : la configuration du pays que nous avions parcouru avant d'arriver au village ^Amira est la plus bizarre que l'on puisse imaginer. Toutes les arêtes qui tiennent à la chaîne de montagnes sont perpendiculaires à la côte du sud, et cependant ne peuvent y aboutir. Une barrière de rochers escarpés suit la direction de la côte, et n'est interrompue que par quelques ravins profonds qui ont été en^ tr'ouverts dans les grandes commotions dont ce pays a été tourmenté. L'aspect sauvage de ce chaos rend plus piquante la position du village d'Amira ; c'est une partie de la grande montagne autrefois appelée le mont Dicta. Une source abondante , dont les eaux sont tantôt soutenues

POSITION DAMIAA. %ig

dans des canaux, tantôt abandonnées à leur rapide cours 9 fertilise et vivifie les coteaux environnants. La vue s'étend au delà des précipices dont nous avons parlé , entre lesquels on aperçoit la vaste mer de Libye. Le murmure voisin des ruisseaux et le bruit sourd des vagues éloignées ajoutent aux charmes de cette position, garantie du vent du nord par le mont Dicta, dont la sommité est couverte d'arbres toujours verts. La hache a respecté ces anciens habitants de Tile de Crète; il semble qu'ils ont survécu seuls à la destruction. Tel est le tableau que développèrent à mes yeux les premiers rayons du soleil. Nous quittâmes à regret la chaumière où de pauvres Grecs nous avaient reçus, et qui était admirablement située, comme pour servir de belifédère à ce magnifique paysage. Toute la population d'Amira s'était rassemblée autour de nous, et ce fut au milieu de leurs bruyantes félicitations que nous primes gaiement le chemin de Gira-Petra.

Je n'avais garde de témoigner à mes compa^ gnons de voyage la crainte que j'avais d'être pré^ venu à Gira-Petra par les ordres et les émissaires du pacha de Candie ; la diligence que nous avions faite ne me rassurait pas, et, pour ne point tom-« ber dans un piège, j'envoyai l'interprète sonder le terrain et annoncer notre arrivée. Dans le cas où il jugerait que nous dussions être bien reçus,

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