GIRA-PETRA
il avait ordre de s'annoncer de la part du consul de France et sous le prétexte de demander des nouvelles du passage d'un bâtiment. Nous étions convenus que , s'il jugeait au contraire que le bey fut déjà instruit de notre arrivée , il sortirait de la ville et nous ferait un signal ; alors nous eussions suivi le pied des montagnes pour nous rendre au cap Salomon sans passer par Gira-Petra. Nous fîmes donc halte à l'entrée de la plaine, et nous attendîmes le retour du drogman , sans que les Turcs de l'escorte soupçonnassent le motif qui nous retenait. Au bout d'une heure nous eûmes de très-bonnes nouvelles : depuis plus de quinze jours il n'était arrivé personne de Candie. Le bey offrit l'hospitalité aux marchands pèlerins, et nous trouvâmes dans une maison turque, qu'il fit disposer exprès, un excellent gîte dont nous avions grand besoin. Je ne négligeai pas d'établir des postes sur le chemin de Candie: deux de nos Grecs affidés eurent ordre de venir nous avertir dans le cas où ils verraient arriver un tchoadar du pacha, et nos chevaux étaient toujours prêts. Le camp étant donc bien établi, les environs bien reconnus, je me livrai à la curiosité de nos hôtes, je fumai avec eux, et j^ recueillis dans leur conversation quelques traits intéressants pour l'histoire de cette partie de l'île de Crète.
La ville de Gira-Petra est bâtie sur les ruines
GIRA-PETRA. QlQl I
de celle d'Hiera-Pitna, l'une des plus considérables de l'île de Crète; elle est au bord de la mer et à l'extrémité d'une plage très-étendue. Elle se trouve sur la péninsule et dans l'endroit le plus étroit de l'île. Un vallon bien ouvert communique à la côte du nord, qui n'est distante que de trois lieues. La ville d'Hiera-Pitna était très-heureusement située ; elle avait un port fort grand pour l'espèce de bâtiments des anciens , mais qui est aujourd'hui totalement ensablé , et ne pourrait servir qu'à retirer de très-petits bateaux. Les ruines, ou plutôt les traces d'Hiera-Pitna, s'étendent fort au loin dans la plaine; la nouvelle ville n'occupe que la langue de terre à l'extrémité de laquelle est bâti un mauvais château. Elle a été entièrement renversée il y a peu d'années par un tremblement de terre ; plus de deux cents personnes y ont péri, et cependant les habitants ont relevé leurs maisons sur ces fondements ébranlés. On peut juger par ces fréquentes et terribles révolutions combien de richesses doivent être enfouies sous les ruines d'une ville autrefois si florissante. Je fis demander parmi les Grecs si quelqu'un d'eux avait trouvé quelques pierres ou quelques médailles; ils m'en apportèrent quelques-unes du Bas-Empire qui n'avaient aucune valeur. Je regrettai qu'un mino taure gravé sur un beau grenat eût été mis en pièces
a22 DÉPART DE GIRA^PETRA.
par un Grec, qui Tavait cassé pour vendre le métal de la monture de cette bague antique et précieuse. Je trouvai encore quelques entailles d'une médiocre beauté , et que je regardai comme des indications de ce qu'on pourrait espérer des fouilles. Mais les Grecs n'oseraient creuser plus avant que le soc de leur charrue , et ce n'est pas k la surface de la terre que les richesses de la ville dlIiera-Pitna, si souvent détruite et rebâtie, pourraient se trouver.
Le bon accueil du bey de Gira-Petra, auquel je fis quelques présents , me persuada que le pacha de Candie ne m'avait pas fait suivre : je me trompais; je sus depuis que ses émissaires, mal instruits ou trompés par notre marche, nous poursuivaient vainement dans la partie du nord. Je séjournai à Gira-Petra pour me donner le temps de mettre en ordre mes brouillons, et j'en partis le 17, en prenant le chemin qui conduit par le bord de la mer au cap Salomon. Nous avions à notre gauche les montagnes de Cavoutsci qui occupent toute la partie de l'est de l'île de Candie. Notre première halte fut au bord d'une rivière sous des platanes encore verts. Là, nous fîmes la rencontre de quelques bergers grecs qui s'enfuirent à notre approche en pou&* sant de grands cris. Les Turcs de notre escorte se précipitèrent à leur poursuite, et ce ne fat
RUIICES d'iÉRITHRIE ET d'ÉTIA. ^!k'i
qu'après bien des efforts que je parvins à sauver ces pauvres bergers de la fureur de ces barbares.
Un peu plus loin , en suivant toujours la côte, nous trouvâmes les ruines d'Érithrie, dont le port devait être l'un des plus considérables de la côte du sud. Tout le vallon est encore an-des*" sous du niveau de la mer; mais les ensablements ont formé une plage élevée, ce qui a changé entièrement le rivage. On n'y peut soupçonner la place de l'ancien port que par les ruines d'un fort qui le dominait : ce port fut appelé par les Romains Pulcher Portas.
La position de l'ancienne ville d'Étia, dont un canton a conservé le nom, m'arrêta aussi quelques instants. Les ruines des tours ne me parurent pas être d'une antiquité très-reculée, mais je ne puis douter que ce lieu n'ait été la ville d'Étia. Enfin nous atteignîmes l'extrémité de l'île et la plaine de Sitia ( sans doute du vieux nom de Sya) qui sépare le cap Sidero du cap Solomon. Je reconnus que celui-ci , autrefois appelé Samo'nium Promoniorium, n'était point, comme on le voit sur toutes les cartes, la pointe la plus orientale de l'île de Candie , mais bien le cap Sidero. Nous nous dirigeâmes vers le premier pour venir nous reposer dans le grand monastère appelé Megalo'monastiri j ce but de mon prétendu pèl^ rinage. Nous rencontrâmes dans la plaine, près
aîl4 MEGALO-MONASTtRf.
du bourg de Pisco-Chefaliy XOdobaschï qui commande dans cette partie; nos Turcs s'empressèrent de lui raconter le sujet de notre voyage et vantèrent beaucoup sans doute notre générosité. L'odobaschi nous offrit lui-même de nous servir de guide. Il montait un petit cheval très-vigoureux; je l'achetai au prix qu'il fixa et à condition qu'il continuerait de m'accompagner jusqu'à Spina-Longa.
Mon interprète avait bien fait la leçon aux moines, et je pouvais compter sur leur discrétion, puisqu'il s'agissait de tromper les Turcs et de gagner de l'argent. En arrivant je me rendis à la chapelle et je demandai qu'on célébrât l'office. L'odobaschi rassembla lui-même les moines. On trouve encore, parmi ces religieux, les mœurs des anciens anachorètes, et les usages des premiers temps de l'Église. Ils vivent tous du travail de leurs mains et cultivent les terrains secs qui environnent leur asile; ils sont pauvres et malheureux. Ces sortes de communautés ne se soutiennent que par les aumônes des Grecs et par leur attachement extrême à leur rite. Il paraît que ce couvent a été rebâti en partie du temps des Vénitiens, qui, cependant, à cause de la guerre des schismes, ne donnaient qu'une faible protection à l'Église grecque. La puissance européenne qui, possédant l'île de Crète, voudrait la faire refleu-
MOUILLAGE DU CAP SIDERO. a-l5
rir, devrait user du même moyen, et éviter même d'y introduire le rite latin , que les Grecs abhorrent plus que la religion musulmane. Elle se concilierait ainsi la confiance du peuple et parviendrait à réveiller sa paresse, trop excusable sous la main qui les opprime ; mais après s'être servi de l'influence de ce vil clergé, il faudrait y soustraire les Grecs à mesure que les lumières s'étendraient et que l'esprit public commencerait à renaître.
La diligence extrême que j'avais faite depuis mon départ de Candie, me permit de prolonger mon séjour au couvent de Sainte-Marie; ce repos nous était bien nécessaire. J'en profitai pour écrire et dessiner; je m'appliquai surtout à bien reconnaître cette extrémité de l'île si mal figurée sur toutes les cartes connues; il m'était expressément recommandé de m'assurer s'il y avait en effet, dans le sud du cap, un mouillage où des vaisseaux de guerre pussent être à l'abri, et où l'on pût faire un établissement. Je trouvai entre le cap Sidero et le cap Solomon deux petites îles fort basses, gisant est-nord-est et ouest- sud-ouest, tellement situées, qu'elles couvrent des vents d'est, au moins en partie, le fond de la baie formée par les deux caps. On peut mouiller entre ces îles et la terre par i o , i a , 1 5 et 20 brasses, et mettre l'amarre sur l'îlot ou I. i5
'4%& PALEO CASTRO.
rester sur un pied d'ancre. Le fond est de bonne tenue. La pointe sud de l'île de Scarpente gît est et ouest avec ces îles.
Ce mouillage, excellent pour les vaisseaux, est appelé port de Paleo Castro, à cause des ruines d'un château bâti sur une hauteur escarpée de tous côtés et de couleur rougeâtre, qu'on aperçoit dans le fond et parle milieu delà baie. Ce mouillage, le mieux fermé de tous ceux de la côte du sud , peut être pris pour le Pulcher Portas de l'ancienne Crète. On peut aussi, par des vents de nord, mouiller dans le sud des deux petites îles, mais on y serait à découvert des vents d'est.
Le port de Paleo Castro serait aisément fortifié et très^bien défendu en élevant des batteries à mi-côte de la montagne rouge au-dessous des ruines du château. Il faudrait aussi, dans ce cas, occuper les hauteurs du cap Sidero, et surtout le passage par le couvent de Sainte-Marie ou Megalo-monastiri y ce débouché étant le seul praticable et le plus direct vers le fond de la baie de Sitia, qui est un beau point de débarquement.
Les environs proprement dits du port de Paleo Castro ne sont pas cultivés, mais les vallons de Sitia et d'Étia, qui sont très-fertiles, en sont à portée. Il y a deux communications de Paleo Castro à ces vallées, l'une par les sommités
PALEO CASTRO. 227
des montagnes qui se rapprochent le plus de la côte du sud , et qui aboutit à Étia, et l'autre par la côte septentrionale qui aboutit à Sitia.
JL<es vallons dont je viens de parler séparent la partie la plus orientale de Tîle d'avec le pays élevé et les hautes aïontagnes de Cavojtchi , et se terminent d'ailleurs à des plages fort proches des caps. Il serait £acile d'y pénétrer et d'en ti* rer des rafraîchissements; mais pour espérer d'y trouver des ressources, il faudrait supposer une meilleure culture.
Le manque d'eau est un des plus grands inconvénients du port de Paleo Castro ; on ne peut en faire qu'à l'île Moreno ; et , si on y formait un établissement, il faudrait construire des citernes.
En parlant de la défense de Paleo Castro , j'aurais dû indiquer l'île la plus orientale comme un des points les plus essentiels à fortifier. Il y a , en avant de cette ile^ une chaîne de brisants qui en rendrait l'accès plus difficile. On dirigerait les feux sur l'une et l'autre passe^ et l'on fermerait ainsi l'entrée de ce mouillage.
Pour donner plus de probabilité à la fable de mon pèlerinage, qui, jusqu'ici, m'avait si bien servi, et payer par des offrandes l'hospitalité des caloyers, je fis célébrer une messe avec toute la pompe des cérémoni^^ grecques. On est trop
2*28 VESTIGES DE MFNOS.
porté à vénérer les restes infortunés de cette Église; car le vice et l'ignorance, cachés sous les haillons de ces religieux, inspirent, à la fois, le mépris et la pitié;' aussi, n'est-ce pas sans quelque raison que les Turcs regardent ces ministres dégradés comme les plus vils des esclaves. C'est ainsi que le prêtre que j'avais vu revêtu, un moment auparavant, des distinctions patriarcales , fut contraint par l'odobaschi à panser et ferrer son cheval.
Toujours occupé de l'ancienne Crète, je cherchai quel avait pu être l'emplacement de l'ancienne ville de Minos; plusieurs auteurs ont pensé que c'était ce même Paleo Castro dont je viens de parler. Danville, dont les conjectures sont toujoiirs si justes, a placé Minos à cette extrémité de l'île , et je crois aussi que cette ville, dont on ne trouve aucun vestige, était située dans la plaine au fond du port et au-dessous de la montagne où se trouve le couvent. C'est en effet la position la plus heureuse ; on pourrait encore y construire un beau port. Ainsi, la ville de Minos était le premier accès de l'île de Crète en venant de l'Egypte et de FAsie Mineure; sans doute le palais de Minos fut élevé sur cette hauteur remarquable par sa forme pyramidale , et où l'on voit encore des ruines qui l'ont fait appeler depuis Altemura.
ROUCACA. IIC^
On peut supposer encore que Taurus prit terre en cet endroit, après avoir enlevé la belle Europe« L'histoire dit que Minos feignit d'avoir une communication secrète avec Jupiter ; vraisemblablement le mont Dicta , dont les ramifications s'étendent jusque près de Paleo Castro, fut le théâtre de ces scènes mystérieuses , et de là le surnom de Jupiter Dictim.
£n partant du couvent , où j'avais passé huit jours, j'allai coucher au village de Pisco-Chepali qui domine la plaine de Sitia. Je pris ensuite le chemin qui me rapprochait le plus de la côte du nord ; je vis avec plaisir que nous nous élevions beaucoup sur les hauteurs qui bordent cette côte, et que j'aurais occasion, en continuant ainsi de faire le tour de l'île, de corriger mes relèvements. Je ne trouvai rien d'intéressant jusqu'au village de Roucaca , où nous nous arrêtâmes , et qui se trouve au fond d'un vallori très-agréable. Il y a une communication avec la ville de Gyra-Petra > en deçà de la montagne de Cavotchi; cet accès, la position riante de ce village et la conformité des distances m'ont fait déterminer l'emplacement de Prasos, l'une des plus anciennes villes de la Crète , et que Strabon place au pied du mont Dicta, entre le Samonium promontorium et le Chersonesus sinus.
Nous suivions la plage, et, nous éloignant
liSo ROUTE DE SPINA-LOJVGA.
vers le soir du bord de la mer, fions fîmes halte dans un moulin où je pensais bieti que nous ne trouverions aucune ressource ^ mais l'odobaschi ne nous laissa manquer de rien ; il mit à contribution un village grec qui n'était pas fdrt éloigné, et revint en triomphe nbuà apporter de:i provisions , que j'eus bien de la peine à paye^ à ces malheureux, à Tinsu de leur tjran.
Nous devions , le lendemain , arriver à une heure convenue sur les hauteurs qui dominent le port et la fofteriesde de Spina-Longa , et je comptais y rencontrer le chevalier de Laidet. De notre ponctualité réciproque dépendaient le succès de ma reconnaissance et la possibilité d'achever la tournée de cette partie d^ l'île; Je ne pouvais tenir qtt'un seul chehiin sur là côte du nord , et c'était celui de la tille de Candie. Un Turc , venu de Gyt-a-Petra , m'avait appris que le pacha y avait envoyé des ordres pour me faire arrêter ; or, en . supposant qU'on m'eût suivi, j'avais encore trois jours d'avance, et je ne devais craindre que les émissaires envoyés directement à Spina-Longa^ où il leur était facile de pressentir que je paraîtrais. On peut juger que }e ne m'occupai pas plus longtemps de géographie ancienne^ et que je fis diligenoô pour arriver au pied dei montagnes de Spina- Longa. Les indications qu'oïl m'avait données
R£NCONTR£ AVEC LE CHEVALIER DE LAIDET. a3l
étaient parfaites ; je trouvai le sentier sur la hauteur, et enfin la maison de Tévéque grec, où le consul était heureusement avant moi. Il ne s'y était pas arrêté un seul moment , et s'était empressé d'aller annoncer mon arrivée au commandant de la place, afin d'en obtenir pour moi la permission d'y pénétrer. Cependant cette halte si près de la forteres^, le passage du consul et celui d'un courrier du pacha qui l'avait précédé, rendirent ma position très-embarrassante ; quelques janissaires s'attroupèrent , et lièrent conversation avec les lâches coquins qui nous escortaient et que nous avions eu bien de la peine à mener jusque-là. L'odobascbi me pressa de lui payer le prix de son cheval , et me conseilla de m'enfuir par le clit^min de la plaine ; je ne fis ni l'un ni l'autre, et je me servis de cet homme intéressé pour donner le change à la curiosité de ses camarades. Je donnai avis au consul de mon arrivée , et il ne tarda pas à venir me joindre. Le chevalier de Laidet avait mis beaucoup d'à* dresse et de fermeté dans sa négociation avec le pacha, très en colère de ce que je lui avais échappé et effrayé pour lui^-méme des murmures du peuple. Craignant que je ne fusse atteint par les émissaires envoyés à ma poursuite f il avait imaginé d'offrir au pacha • d'aller me chercher lui-même et de me ramener à Candie. Feignant
a3:4 SPINA-LONGA.
donc d'être chargé de s'emparer de l'étranger français y et de Fempécher d'entrer d^ns la forteresse de Spina-Longa, il engagea le commandant de me recevoir dans sa maison de campagne, qui était au bord de la mer en face du château. Un présent assez considérable de carreaux et de tapis que j'apportai vint achever la persuasion. J'allai descendre à cette maison après avoir laissé en vedette sur le chemin de Candie quelques Grecs affidés. Certes , dans une position aussi critique , je ne pouvais désirer un meilleur expédient pour reconnaître exactement le port et les environs de Spina-Longa. Le consul avait apporté d'amples provisions , et surtout du vin de Chypre, et, dès l'après-dînée , le bey nous traita avec une excessive confiance. On nous veilla même de moins près ; on nous permit de chasser, et de tirer sur de nombreuses compagnies de perdrix qui habitaient les rochers; le temps et les bons prétextes ne furent nullement perdus ; un peu plus tard , nous proposâmes au bey de se promener avec nous en bateau, bien loin de la forteresse, dans le fond du port , ce qui me mit à même d'en reconnaître le mouillage et les principales dé* fenses. Enfin, le soir, nous eûmes raison deâ cerveaux musulmans : commandant, espions, gardes, tous étaient ivres; l'équipage du bateau ,
spijXÂ-LOirGA. a33
qui était grec^ fut bien payé, et nous passâmes toute la nuit à sonder jusque sous les mu^ railles.
Le port de Spina-Longa est formé par quelques coteaux détachés de la terre ferme , et qui n'y tiennent que par une langue de sable étroite et fort plate appelée la Culotte. L'entrée de ce port se présente à l'est ; elle est séparée en deux passes par un îlot sur lequel est bâtie la forteresse ou château. La passe de l'ouest est la seule praticable ; il n'y a pas de fond dans l'autre, même pour les plus petits bâtiments.
Ce port est fort beau et bien fermé par l'île du château; il pourrait être recreusé et recevoir les plus gros vaisseaux. C'est le dernier établissement des Vénitiens qui estimaient, avec raison, l'avantage de sa position à portée de la plaine fertile de Mirabel, dont il serait facile de garder les débouchés, et qu'il fut honteux de laisser forcer autrefois par les Turcs. Quant à l'île de Spina-Louga, c'est un rocher pointu et assez élevé , quoique dominé par les hauteurs de l'un et de l'autre rivage ; il n'est pas escarpé à pic , aussi en a-t-on fortifié le pied en l'entourant d'un rempart flanqué de bastions irréguliers suivant la forme de l'île. Il y avait sur la sommité du rocher deux batteries circulaires fort bien construites qui battaient sur les deux
234 SPJNA-LON6A.
passes. Celle de^ la passe de l'ouest était de qua-^ torse pièces de trente- six ; on voyait aussi datis les bastions^ du côté de la mer, des batteries cii* sematées et à fleur d'eau , mais dont les pièces étaient de petit calibre^ et quelques mortiers dans les batteries supérieures. Ces fortifications me parurent en bon état et la place bien approvisionnée.
Il n'y a point de sources ^ ni sur l'île même dé Spina-Longa^ ni sur les hauteurs qui l'entou^ rent ; on n'y boit que de l'eau de citetnes , que je trouvai vastels et bien entretenues ; on y man* que aussi de bois ^ et tous les environs sont arides et dépouillés.
Ija place ^ commandée par un bey, un Imânbey et plusieurs agas , a une garnison d'environ quatre cents hommes.
Le port de Spina-»Longa sert de retraite peii'^ dant l'hivet* à un grand nombre de bateaux de rile du Casse. Les habitants de cette ile , qui font le cabotage sur les cotes de Candie et sur lès Cy»clades, ti'ont point de port chez eux, et^ à l'ap^ proche de la mauvaise saison, ils conduisent leurs embarcations^ qui sont légères et bien cons* truites, dans ce port , où ils les laissent tout l'biver. Au printemps , ils chargent du sel aux pe«tites salines qui sont dans le fond de la Culatte.
Le fort de Spina-Longa étant dominé et même
SPINA-LONGà. tï35
plongé par toutes les hauteurs circonVoisines , il suffirait de s'y établir pour réduire là place. Cette position est la inême en petit que celle de la Sude; on débarquerait facilement dans le fond de la Culatte , en prenant d'abord le lîîouîllage de Mirabel. On pourrait aisément faire passw des bateauic sur la langue de ààblé et porter (ensuite de l'artillerie sur les points dont on se serait emparé dès l'instant du débàrqUeniëtît dès troupes. Une attaque par mer serait trop hasardée, parce que, dans un espace aussi resserré, un bâtiment courrait risque de rester échoué sôus le féii de la place, et surtout des tnortiërs* cependant il est Vraiseîhblable qu'un vaisseau mouillé en dedans du château ferait taire en peu de temps les batteries de la place et la réduirait. Enfin, on rendrait facilement Spîna-Lôhga uh poste très-fort en élevant quelques redoutes sur les hauteurs détanîhées du côté de l'efet, et uUe batterie au-dessUs de là Culattè, qUi plongerait la plage des salines et le point de débarqUemeht du fcôté ^é Mirabël. Il faudï^âit encore gardei* avec Soin les débouchés de la plaitie dé Mirabel , afin que Tiennemi ne pût point tourner la position pat* les hauteurs de Fourmi; mais quelques postées bien placés sut* lé chemiil dé Cavotchi et celui de Candie, à l'ouvert des gorges, suffiraient pour contenir le paj^s, et fermei'ab-
1236 PLiili>fE 0£ M1KÂ.BEL.
solument ces passages. On voit par là combien il serait intéressant, en cas d'attaque, de tourner et surprendre ces mêmes passages. On trouverait des ressources dans les plaines de Mirabel et de Youlismeni, et on pourrait se répandre dans les provinces de Lascity et de Gyra-Petra.
Je passai deux jours à Spina-Longa dans cette espèce de sécurité que les hommes de guerre trouvent plutôt auprès que loin de l'ennemi; c'était à peu près le temps que nous avions estimé nécessaire au courrier du pacha pour retourner à Candie et y donner avis de notre arrivée à Spina-Longa. Nous fîmes nos adieux au commandant, et nous nous séparâmes fort contents les uns des autres.
Satisfait d'avoir recueilli sur les principales places de l'île les renseignements qui m'étaient nécessaires, je traversai la plaine de Mirabel, l'une des plus considérables et des plus fertiles. £lle est bornée par les montagnes de Spina-Longa qui bordent la côte , et par celles de Lascity qui occupent le milieu de l'île. Les hautes vallées sont bien cultivées; les amandiers y croissent au milieu des rochers. Il est vraisemblable que la ville de Lyctos, placée par Danville dans la province de Lascity , était dans la plaine de Mirabel.
Cette contrée délicieuse, qui fut sans doute