‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 86 sur 102 · MEMOIRE AU ROI · texte numérisé non relu

MEMOIRE AU ROI

Septembre 1789.

Sire,

« Appelé par Votre Majesté à l'administration oc du département de la guerre dans la circonsa tance la plus difficile , mon premier soin a été « d'examiner attentivement cette partie impor- « tante de la force publique, uniquement destinée^ « à la défense de l'État dont Votre Majesté est « spécialement chargée. Je me suis pénétré des « principes et des sentiments qui dirigent Votre « Majesté , et doivent lui faire rechercher, dans « la constitution même du royaume , dont l'as-

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« semblée nationale est occupée , les bases de la a formation et de l'organisation de l'armée.

« C'est dans cet esprit que j'ai rédigé le plan « que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Ma- « jesté. Il me paraît indispensable qu'elle m'or- « donne de le communiquei^ à l'assemblée natio- « nale , puisque c'est de l'équilibre des pouvoirs « que doit naître la véritable force d*un État A libre , puisque son salut et sa prospérité , qui « seront à jamais la gloire du règne de Votre Ma- « jesté , dépendent de l'accord qu'il faut établir « entre les agents des différents pouvoirs et leur « tendance au même but. Il est évident que c'est « au pouvoir à prononcer sur ces premières « bases.

« Après avoir examiné l'existence et l'origine « du pouvoir militaire, j'ai dû passer à l'appli- « cation des principes qui m'ont été sacrés, et a me laisser conduire à leurs justes et inévitables a conséquences. J'ai dû considérer l'armée sous « tous lés rapports de politique intérieure et a extérieure; soumettant ensuite ces rapports à « ia loi de la plus sévère économie, à laquelle je a n'ai donné de terme que la possibilité de l'ef- « fectuer sans compromettre le salut de l'État, « j'ai pu déterminer quelle devait être la force ce de l'armée, soit en temps de paix, soit en temps « de guerre, selon les probabilités politiques.

PROJET d'organisation DE l'aUMÉIî:. 44?

« C'est surtout dans la formation de Tarmée « que j'ai rencontré les plus imposantes difficul- « tés ; j'ai trouvé presqu'à chaque pas l'ordre ac- '< tuel en opposition avec celui qui doit naître « d'une saine constitution; mais si Votre Majesté « consulte le génie de la nation, elle jugera que <c l'heure est enfin venue d'abjurer la trop longue « erreur d'une servîle imitation de l'état forcé (c du militaire des nations allemandes. J'avais de- « puis longtemps réfléchi sur la nécessité d'amé- « liorer l'espèce de nos soldats en conservant en a eux le précieux caractère de citoyen : ce doit « être. Sire, le plus cher de vos vœux; et pour ce réveiller dans tous les cœurs le véritable esprit « français, pour le salut de l'État en danger, pour « la gloire de nos armes, c'est où doivent tendre ce tous nos efforts.

« En cherchant dans le sein de la nation les « moyens de composer, de recruter et d'augmen- « ter l'armée, en osant indiquer ceux qui m'ont « paru les plus justes et les moins onéreux, j'ai a senti qu'il fallait attendre de l'assemblée natio- (c nale la solution de cette importante question , a et il n'y a pas un instant à perdre pour la souci mettre à ses lumières. "

ce Votre Majesté a déjà arrêté quelques dispocc sitions dont nous attendons des effets salutaicc taires; mais il presse que l'accord des citoyens

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« et des soldats, déjà garanti par le serinent , « prenne sa source dans un sentiment de frater- « nité, et qu'ils cessent d'être étrangers au sein a de 1^ France. Vos intentions patriotiques, Sire, ne a sauraient être trop publiées , et je dois répéter <r à Votre Majesté, que puisqu'elle est convaincue <c que les principes de la constitution militaire « doivent être pris dans la constitution générale, a il est important que sa résolution à cet égard <c soit incessamment connue, et qu'elle ordonne m à son ministre de soumettre à l'assemblée na- « tionale le plan ci-après :

Projet de constitution pour F armée française.

Ce plan était divisé en divers titres , dont les trois principaux étaient aiiisi dénommés : Constitution de F armée; composition de t armée; organisation et répartition des armées.

Sous le titre de : Constitution de P armée ^ on avait indiqué les moyens : i° de recrutement par la voie du sort dans les bataillons de milice considérés comme dépôt et comme réserve; 2° les écoles militaires spécialement et exclusivement destinées à fournir des officiers ; 3® les /règles d'avancement.

Sous le titre de : Composition de V armée ^ se trouvait la formation des dififérentes armes et leur force respective, conformément aux derniè-

PROJET D'0R6A.l!irr8\TI0N DE L^ARMEE. 449

res ordonnances rédigées par le conseil de la guerre.

Sous le titre de : Organisation et répartition des arméesy on établissait d'une manière relative au plan général de défense du royaume quatre armées actives, permanentes, et complètement organisées sous tous les rapports , savoir : Farmée de Flandre j F armée d! Alsace y V armée des Alpes et de la Méditerranée , Formée des Pjrénées et de FOcéan. La répartition du nombre de bataillons et d'escadrons; celle des armes spéciales; l'emplacement des arsenaux, des équipages de toute espèce, des magasins d'approvisionnements et d'efifets, étaient fixés selon la nature du pays, relativement aux différents fronts de frontières; on admettait seulement la mobilité des divisions dans les armées et d'une ^rmée à l'autre ; on donnait au commandant en chef de chaque armée les mêmes pouvoirs , la même latitude qu'il aurait eus en campagne.

Ce plan général de constitudony de composition et ^organisation des forces militaires de la France était à peu près le même que celui qui avait été précédemment proposé et discuté dans l'ancien conseil de la guerre, et qu'on avait morcelé par l'établissement des divisions territoriales; c'est aussi le même qu'ont depuis adopté d'autres grandes puissances, telles que la Prusse et la I. ^9

45o RÇPAS DJES GARjDipS DU CORPS.

Russie; enfin c'est celui qui convient le plus à la France, parce qu'il offre des avantages qui l'emportent de beaucoup sur les inconvénients qu'on a fait remarquer pour différer son exécution ; il se combine aussi mieux qu'aucun autre ayec le système économique des réserves, et surtout avec celui d'une bonne organisation des gardes nationales.

Retenu par ces occupations, je ne quittai presque point Versailles pendant tout le mois de septembre; je logeais au petit hôtel de la Guerre, rue de l'Orangerie, dans l'appartement qu'avait occupé mon prédécesseur, le comte de Guibert* Je partageais l'anxiété que causaient à mes amis les intrigues qui se tramaient au château , et la fermentation qu'une aveugle présomption et de criminelles folies ne pouvaient manquer d'exciter au sein de la capitale. D^un et d'autre côté , les agitateurs voulaient une crise ; ceux de la co,ur la rendirent inévitable. Je me trouvai dans une loge au fameux repas donné par les gardes du corps, le 1*"^ octobre, dans la grande salle des spectacles de la cour, et je fus profondément attristé de ces provocations insensées. J'avais vu de trop près les mouvements révolutionnaires du mois de juillet, pour qu'il me fut permis de douter des conséquences prochaines de ce vain essai de contre-révolution. Un tel éclat dçvait enflammer

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au plus haut degré les fureurs populaires, les justifier, si jamais elles pouvaient l'être, diviser ou paralyser l'influence de l'assemblée nationale et la force publique qui pouvaient leur être opposées : c'est ce qui arriva peu de jours après.

Entre toutes les relations des événements des 5 et 6 octobre 1789, publiées parles écrivains des deux partis, celle de l'abbé de Montgaiilard m'a paru , k beaucoup d'égards , l'une des pl^s véridiques ; je vais à mon tour déposer ici, comme témoin oculaire, la déclaration que j'aurais faite dans ma conscience et sur mon honneur devant le tribunal, si j'y avais été appelé : ce témoignage, à bien dire, n'est que le journal de ce que j'ai vu par moi-même pendant les vingt-quatre heures du 5 au 6 octobre, ri«a de moins, rien de plus.

Le 5, vers onze heures du matin, je me rendis avec le comte de Gouvernet, à l'assemblée nationale; la Siéance n'était point encore ouverte : pendant que nous causions dans la galerie autoui,* de l'amphithéâtre, avec quelques membres de nos amis, Mirabeau arriva, et dit, en passant près de nous : « Il y a grand mouvement à Paris; «ils- veulent tous marcher sur Versailles. » D'aiitres membres de l'assemblée répandirent en même temps la même nouvelle. On en raisonnait diversement. ]!tous retouripâmes , M., de Gouvernet et moi, chez son père, le ministre de la guerre,

pour l'informer de ce qui se passait; j'allai aussi chez le comte de Saint-Priest, qui était déjà instruit de ce mouvement. Nous reçûmes d'heure en heure des avis de plus en plus alarmants. Déjà un attroupement de femmes, venues de Paris , conduites par un nommé Maillard , s'était présenté à la barre de l'assemblée. L'insolence de ce misérable frénétique, les vociférations de cette espèce d'avant-garde de la grande émeute, annonçaient les plus sinistres desseins; la tourbe grossissait dans l'avenue de Paris. I^a garde nationale de Versailles se rassembla sur la place d'armes, devant le château; elle se mit en bataille , la gauche appuyée à la grille , la droite se prolongeant dans l'avenue de Sceaux.

Vers les cinq heures, on apprit que le roi , qui chassait dans les bois de Meudon, était rentré au château, et que l'assemblée nationale, avant de lever la séance, avait envoyé une députation auprès de Sa Majesté ; la grille du château avait été fermée; M. d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles , la fit ouvrir pour introduire la députation. Le roi permit aussi qu'on laissât entrer quelques-unes des femmes qui avaient accompagné Maillard à l'assemblée. Je me promenais dans la grande cour ^ je vis arriver les gardes du corps qui se mirent en bataille en dehors de la grille faisant face à l'ave-

nue de Paris; peu d'instants après, le régiment de Flandre se forma en ligne , appuyant sa droite à la grille et sa gauche se prolongeant vers l'avenue de Saint-Gloud, faisant face à la garde nationale de Versailles. A six heures , le ministre de la guerre , accompagné seulement de son fils et de moi, se fit ouvrir la grille et alla se placer à la tête du régiment de Flandre. La foule couvrait toute là place, où cependant on pouvait encore circuler librement. Tous les regards étaient fixés sur la grande avenue; on annonçait la prochaine arrivée de M. de la Fayette avec la garde nationale de Paris. Je rencontrai sur le front du régiment de Flandre plusieurs membres de l'assemblée , entre autres Mirabeau , qui ne s'y arrêta qu'un instant, La nuit s'approchait , lorsque nous distinguâmes quelque désordre à la gauche de la garde nationale qui touchait à la droite des gardes du corps. Plusieurs coups de fusil partirent de ce côté, et l'on vint nous dire qu'un officier de$ gardes du corps, M. de Savonnière, venait d'être grièvement blessé. Immédiatement après cet événement , je vis M. le comte d'Estaing à cheval passer rapidement devant le front des gardes du corps, de la droite à la gauche, suivi par une troupe d'hommes et de femmes qui cherchaient à l'atteindre. Il traversa tout près de nous la compagnie des grenadiers du régiment

de Flandre 9 et rentra au château par la grille de la chapelle. Les gardes du corps furent repUés et se formèrent dans la grande cour, en deçà de la grille. Le régiment de Flandre reçut l'ordre de retourner dans ses quartiers, et je rentrai au pavillon du ministre de la guierre avec M. de la Tour du Pin et son fils.

Cependant le tumulte allait croissant sur la place d'armes : M. de la Tour du Pin se rendit chez le roi ainsi que les autres ministres; je restai à rOEil-de-bœuf, qui était rempli de personnes attachées à la cour , de militaires et de députés. Toutes les figures exprimaient la plus vive anxiété , on se parlait tout bas; enfin, vers les onze heures du soir, on vint annoncer que la tétlB de la colonne de la garde nationale parisienne était déjà sur la place d'armes. F^e roi ordonna qu'on laissât entrer M. de la Fayette; je descendis alors avec le comte de Gouvernet pour aller à sa rencontre. Nous traversâmes la grande cour des Ministres ; on en avait retiré les gardes du corps, et on les avait placés , nous dit-on , sur les terrasses du côté du jardin. En arrivant à la porte de la grille encore fermée, nous vîmes M. de la Fayette, entouré de son état-major et d'un grand nombre de grenadiers de la garde nationale j qui s'opposaient à ce qii'il entrât dans le château, à moins qu'il ne leur fut permis de l'ac-

compagner. Ce débat dura plus d'une demil^eure; le général rassurait ses amis, il leur disait qu'il y allait de l'honneur de la garde nationale de donner au roi cette preuve de son dévoueijnent et de sa confiance; qu'il allait, en leur nom, porter des paroles de paix et de sécurité; qu'il n'avait consenti à marcher à leur tête dans une telle circonstance que dans cette conviction; que, loin de l'empêcher, il^ l'aideraient à remplir tous ses devoirs de citoyen et de sujet fidèle. D'un autre côté, M. de Gouvernet et moi surtout, plus connu de la plupart d'entre eux , nous secondions les efforts du général par de plus pressantes assurances; enfin, quand M. de la Fayette eut persuadé ses compagnons et reçu leur parole, la porte fut entr'ouverte , et quand elle fut aussitôt refermée, tous lui tendaient les mains à travers la grille et retenaient les siennes. Ce ne fut pas sans peine que nous l'en arrachâmes. Il était si excédé de fatigue que nous le portâmes presque dans les appartements. Deux commissaires de la commune de Paris, délégués pouraccompagiier le général, obtinrent d'entrer avec lui , et le roi permit qu'ils fussent introduits jusque dans la salle du conseil.

Con^me nous traversions l'Œil-de-bœuf , où régnait un morne silence , au moment de passer dans la chambre du lever , un chevalier de Saint-

Louis d'unç haute stature dit , en élevant la voix : Voilà Cromwel. La Fayette s'arrêta, et, fixant cet individu , répondit avec calme et dignité : // ne serait pas seul ici. Nous raccompagnâmes jusqu'à la porte du cabinet du roi , et nous attendîmes dans la chambre du conseil , avec d'autres personnes du service intérieur , la fin de cette mémorable audience.

On sait ( et c'est un fait très-important qu'aucun historien contemporain n'a fait assez remarquer) que la garde du château ne fut point commise au général la Fayette ; que loin de faire céder les lois d'une vaine étiquette à la gravité des circonstances, et d'abandonner le commandement supérieur et l'ensemble des mesures à prendre à celui-là seul qui pouvait en garantir le succès, il lui fut seulement permis de faire occuper par la garde nationale parisienne les posâtes extérieurs du côté de la ville , que tenaient auparavant les gardes françaises. Le comte de Luxembourg, de service comme capitaine des gardes , conserva le commandement dans l'intérieur du château et sur les derrières du côté des jardins.

En sortant de chez le roi, M. de la Fayette demanda, devant moi, à M. de Luxembourg quelles précautions on avait prises du côté des jardins ; celui-ci répondit que les gardes du corps

étaient chargés d'y veiller. Le général voulut s'en assurer lui-même , j'allai avec lui dans la galerie d'où nous vîmes la masse des gardes du corps rassemblée sur le tapis vert. En quittant le château j M. de la Fayette s'occupa avec le général Gouvion et les officiers de son état-major de la distribution des postes qui lui étaient confiés; il se rendit ensuite à l'assemblée nationale, ainsi que le rapportent toutes les relations.

Vers les trois heures du matin du 6 octobre j'accompagnai le général chez M. deMontmorin, ministre des affaires étrangères, et j'allai l'attendre à son logement à l'hôtel de Noailles. Certes il ne pouvait placer son quartier plus près du château, puisqu'il n'y a guère plus de cent pas de cet hôtel à la grille de la chapelle. M. de la Fayette rentra dans son petit appartement, au second, dans l'hôtel de Noailles, entre quatre et cinq heures. Gouvion lui fit le rapport de l'inspection des postes qu'il venait de faire ;^ il lui dit que tous Tes accès du château étaient occupés, que tout était parfaitement tranquille, et que cette horde de femmes et de brigands, venus à Versailles avant ou en même temps que la garde nationale, était dispersée, errante ça et là. J'entrai dans la chambre du général ; il était exténué ; on lui apporta une soupe de sagou, pendant que nous nous entretenions des événements de cette

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terrible journée €t des mesures qu'il se proposait de prendre pour le maintien de Tordre dans la ville de Versailles. Loin de songer à se coucher, M. de la Fayette faisait rétablir sa coiffure par son valet de chambre; le jour commençait à poindre quand je le quittai pour aller moîméme prendre quelques moments de repos. Comme je sortais de la chambre, je trouvai le général Gouvion couché en travers de la porte, afin, me dit-il, d'être prêt à la première alerte. J'ai déjà dit que je logeais au petit hôtel de la Guerre, rue de l'Orangerie; il était grand jour quand je traversai d'une grille à l'autre la cour des Ministres; j'aperçus le suisse du ministère de la guerre sur la porte du pavillofa ; j'allai à lui et lui demandai s'il savait ce qu'était devenu ce groupe de femmes qu'on avait laissé entrer la veille dans le château et sur lequel le général la Fayette m'avait témoigné quelque inquiétude. « Je vais vous les montrer, » me dit le suisse, et en même temps il ouvrit la porte de la pièce qui précède la salle d'audience, et je vis les misérables créatures, couchées pêle-mêle dans un désordre horrible. Je rentrai chez moi, -et je n'avais pas achevé de changer de vêtements, quand j'entendis de fortes détonations. Je me rhabillai , je remontai au château, et j'y fus témoin de la scène qui se passait dans la cour de Marbre.

Bientôt après j'aperçus sur le balcon , aii milieu de la famille royale , le général la Fayette que j'avais quitté depuis à peine une heure. Sa présence et les augustes paroles qu'il transmettait calmaient la fureur populaire; il annonça la résolution du roi de se rendre ce jour-là même à Paris, et d'y fixer sa résidence au château des Tuileries.

Vers le midi, après avoir vu le départ de la famille royale et les flots de la multitude s'écouler en la suivant, je quittai Versailles déjà désert, et prenant la route de Saint-Cloud ,. j'atteignis l'hôtel de ville quelques instants avant l'arrivée du roi. Entouré des cent membres de l'assemblée nationale, députa pour l'accompagner, Louis X^VI se rendit dans la grande salle, qui re-* tentit des plus vives et des plus sincères acclamations. Dès que le silence fut rétabli, il dit à M. Bailly d'une voix ferme : Je reviens as>ec confiance au milieu de mon peuple de Paris; et comme le maire répétait hautement ces augustes paroles, la reine élevant la voix : Répétez açec confiance, M. Bailly. Immédiatement après, le roi et la famille royale se retirèrent aux Tuileries.

Voilà tout ce que j'ai vu , tout ce que j'ai su des événements des 5 et 6 octobre qui, à cause de la disposition des esprits, ont eu tant d'influence sur le résultat des travaux de l'assemblée constituante. Dès ce jour, l'opposition arislocra-

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tique du haut clergé et de la majorité de la noblesse considéra le roi comme prisonnier, le trône comme renversé et vacant, tous les actes du pouvoir royal comme frappés de nullité, et la couronne de France comme déposée entre les mains et sous la protection des armes de l'étran* ger. D'un autre côté, un parti républicain, faction de niveleurs , d'abord insignifiante et méprisée, égarait l'esprit public et devenait de plus en plus redoutable aux amis d'une sage liberté sous le prétexte spécieux de combattre cette opposition et dé rendre ses violences nécessaires à la défense des droits du peuple.

Placés entre ces deux factions, les vrais patriotes ne pouvaient réprimer les excès de l'une sans donner à l'autre trop d'avantage, et sans rester eux-mêmes désarmés. Telles furent à mes yeux, et, j'ose le dire, telles sont encore aujourd'hui les conséquences des journées des 5 et 6 octobre 1 789.

Les irréconciliables ennemis de la liberté, et plus particulièrement ceux de M. de la Fayette, ont fabriqué sur ces événements funestes toutes sortes de complots ; et ne pouvant en ourdir la trame que sur des conjectures hasardées, ils ont assouvi leur vengeance et leur ressentiment en accablant le général d une responsabilité qu'il n'avait pas encourue et dont on avait refusé de

le charger. Après avoir rejeté sa garantie, on ne pouvait le calomnier qu'en l'accusant de négligence; et Ton est parvenu à faire croire, à faire retentir jusqu'à la postérité un fait matériellement faux. Quarante ans après, nous avons entendu parler de son paisible sommeil pendant qu'on attentait aux jours des personnes royales. J'ai sincèrement exposé, j'ai démontré heure par heure l'emploi de tous les moments et tous les actes du général la Fayette depuis son arrivée à Versailles, dans la soirée du 5 octobre, jusqu'au plein du jour du 6; que ses calomniateurs prouvent donc où et quand il a pu se livrer au sommeil!

L'invasion d'une partie du château , l'attaque des gardes du corps , l'exécrable attentat commis dans les appartements de la reine par une horde de brigands ; tout cela n'a paru explicable que par im complot formé d'avance , et que les recherches les plus intéressées , les informations judiciaires les plus scrupuleuses , n'ont pu cependant découvrir. On veut toujours que les événements les plus mémorables , heureux ou funestes, aient eu des motifs profonds ou des causes mystérieuses , et l'on n'accorde point que des fautes trop ordinaires, de simples inadvertances , enfin le hasard lui-mêmç , aient pu donner naissance à ces grands événements; cependant l'histoire en fait foi, et il faut le reconnaître quand on recher-

46a 5 ET 6 OCTOBRE.

che la vérité. Je citerai, à ce sujet, le fait qui m'a le plus éclairci.

L'un des gardes du corps qui défendirent courageusement la porte de l'appartement de la reine , le même sans doute dont parle le marquis de Ferrières dans ses mémoires , Miomandre de Sainte-Marie , neveu du fameux professeur de physique et d'histoire naturelle, l'abbé Haùy, avait été très^grièvement blessé à la tête; on avait quelque temps désespéré de le sauver ; le général la Fayette, informé de sa prochaine guérison , alla lui rendre visite : je l'accompagnai. Le général lui demanda s'il se rappelait ce qui s'était passé avant le moment où il fut attaqué, et comment les assassins avaient pu parvenir jusqVà l'appartement de Sa Majesté. Cet officier nous dit qu'à la pointe du jour tout était tranquille dans le jardin, qu'il s'était miâ à la fenêtre donnant sur la terrasse du côté de l'orangerie, avec qu^ques-uns de ses camarades ; que bientôt après ils avaient aperçu plusieurs hommes mal vétus^ et armés de fusils, qui regardaient les fenêtres du château , et se dirigeaient vers le passage qui est au pied de l'escalier de^ marbre ; que c^ mêmes hommes avaient fait signe à d'autres qui étaient plus loin de les suivre ; qu'un plus grand nombre, venant du côté des jardins, était accouru, et était monté par l'escalier de marbre si rapidement ,

5 BT 6 OCTOBRE. ^(Yi

que ses camarades surpris avaient couru aux armes, et s'étaient mis en défense en se barricadant avec tout ce qui se trouvait sous leurs mains; que lui-même avait à peine eu le temps d'entrer dans l'appartement de la reine pour avertir, en criant : Saui^ez la reine ; et qu'enfin la porte ayant été enfoncée par ces misérables , il avait été assailli et renversé d'un coup sur la tête. Ce témoignage nous parut confirmer ce que nous savions déjà, que la retraite des escadrons des gardes du corps, qui avaient passé une partie de la nuit dans les jardins, avait laissé libres et sans défense les différeixtes issues du côté de la ferme de la Ménagerie sur la route de Saint-Cyr; c'est là cependant que la vigilance était le plus nécessaire , et qu'elle était le plus facile à un corps de cavalerie. Il avait été interdit au gâaéral' la Fayette de faire aucune disposition de ce côté , tous les autres postes autour du château étant occupas par la garde nationale , et toute la ville étant parcourue par des patrouilles. Cette horde de scélérats, la même qui depuis les premiers troubles errait et paraissait dans toutes les émeu* tes , aurait été dispersée et rejetée dans la campagne. Eût-elle pu jamais pénétrer dans les jar* dins , et s'y rallier, si les gardes du corps y étaient restés, et s'étaient éclairés militairemeat 3 Les plus fâcheuse effets des sinistres journées

464 GoirsiÉQUEircEs des 5 et 6 octobre.

des 5 et 6 octobre furent les divisions et les dissentiments qui éclatèrent parmi les membres de la majorité de l'assemblée constituante : quelques-uns des plus illustres orateurs, et qui avaient pris le plus de part aux premières résolutions de cette assemblée, se retirèrent, et par cet abandon de leur poste , semblèrent vouloir imprimer à leur propre ouvrage une sorte de flétrissure. D'autres se montrèrent trop sensibles aux reproches outrageants de l'opposition, et, affectant une modération intempestive , laissèrent planer d'odieux soupçons sur les hommes énergiques et purs avec lesquels ils auraient dû rester indisso* lublement unis. Il n'est que trop vrai , et c'est ce qu'on verra toujours en politique comme à la guerre, que, dans la bonne fortune, chacun revendicjue la meilleure part du succès, et que, dans la mauvaise fortune, on ne veut s'en prendre qu'à un seul.

Je ne veux point rappeler ici les intrigues par lesquelles on essaya si souvent , et non sans succès, de semer la discorde; j'avais et j'ai jusqu'à ce jour conservé des amis dans l'une et l'autre section du parti patriote , et ye fus quelquefois assez heureux pour servir de médiateur entre eux.

Ce fut dans ces circonstances orageuses que la garde nationale de Paris et son digne comman-

TRAVAUX DE l'aSSEMBLIÊE. 4^5

dant rendirent les plus éminents services au payS) en maintenant le bon ordre au milieu de l'agitation générale. C'était une tâche difficile. L'assemblée , se hâtant de poser les bases d'une nouvelle constitution , discutait alors les plus graves questions , celles qui touchaient aux intérêts les plus élevés , les plus nombreux , les plus compliqués : ht répartition des impôts^ V aliénation des biens ecclésiastiques ^ la réforme des parlements, etc. On livrait chaque jour des combats à mort aux privilèges, aux abus, aux préjugés les plus profondément enracinés. L'attention publique était si tendue, les passions étaient si puissamment excitées, que les agents de troubles, alors très-nombreux encore, ne manquaient ni d'occasions ni d'aliments pour enflammer les esprits. Le moindre accident causait une émeute dans cette immense population, devenue si mobile, et les misérables que Ton contenait ou que l'on dispersait dans l'intérieur de la capitale, se jetaient au dehors et commettaient dans la campagne toutes sortes de désordres. Le général la Fayette, qui avait constamment refusé d'accepter le commandement des gardes nationales des départements qui lui était offert de tous côtés, dut prendre, par ordre du roi, le commandement des environs de Paris, sur un rayon de vingt milles, afin d'y maintenir la police et la sécurité si nécessaires à L 3o

466 FORMATION DES DÉPARTEMSHTS.

rapprovisionnement de la capitale. En ma qualité de maréchal général des logis y je fus chargé d'organiser les moyens de surveillance à Fextérieur, et d'expédier des ordres aux troupes de ligne et aux brigades de maréchaussée qui s'y trouvaient en cantonnement. Ces mesures eurent tout le succès qu'on pouvait en attendit.

J'étais occupé des nombreux détails de cette correspondance^ et je suivais aussi , auprès du ministre de la guerre, le travail qui devait être soumis au comité militaire pour les nouvelles ordonnances relatives à l'organisation de l'armée ^ lorsque l'assemblée constituante ouvrit la discussion sur la délimitation des départements. Je fus consulté sur cet objet par Bureau de Pusy, membre de l'assemblée, chargé du rapport, l'un de nos plus habiles ingénieurs , et non moins distingué par ses vertus patriotiques ^ue par ses talents. Aussitôt que la nouvelle démarcation fut décrétée, le roi nomma des commissaires pour organiser chaque département. Je fus choisi pour la formation de celui de Seine-et-Marne, et j'allai me réunir à Melun avec mes collègues, MM. Segrettier et du Tremblay. Cette grande opération , exécutée en même temps dans toutes les provinces du royaume, fut à la fois la plus forte épreuve et la sanction populaire la plus manifeste du nouveau régime introduit par la révolution

TROUBLES DANS LE BflDl. 4^7

dans nos lois et dans nos mœurs ; à la vérité , cette homogénéité de formes administratives et judiciaires facilita depuis , sous le consulat et l'empire, le rétablissement du pouvoir absolu, lorsque l'anarchie eut achevé de corrompre la liberté; mais cette nouvelle face de la France, ces fondements matériels de nos libertés sont demeu* rés inébranlables, et sont encore aujourd'hui la plus solide garantie de l'égalité politique et du gouvernement représentatif.

Pendant que l'assemblée constituante effaçait ainsi jusqu'aux dernières traces de l'ancien régiiâe, et que, sans dévier des principes de la mo* narchie limitée, elle élargissait la base des nouvelles institutions en renversant tous les obstacles, Topposition de la noblesse et du clergé redoublait d'effort^ , ralliait les mécontents , et appelait à son aide tous les intérêts froissés par de si grands changements. La constitution *civile du clergé, surprise au parti patriote par l'esprit de secte et le zèle inconsidéré de quelques jansénistes, devint le plus dangereux ferment de discordes et de guerres civiles. Partout où les prêtres réussirent à réveiller le fanatisme, que trop légèrement on avait crti- étouffé par les idées philosophiques, l'aristocratie trouva d'ardents auxiliaires. Le feu couvait sous les cendres; les premiers troubles éclatèrent dans le midi. Quelques mem-

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