LIVRE HUITIEME
Constitution de Fan m. — i3 vendémiaire. — Élections. — Lettre de Lebrun. — Nomination au conseil des anciens. — Révision des pouvoirs. — Division des opinions dans les deux conseils et dans le directoire. — Comité du parti constitutionnel. — Son plan de conduite. — Son influence dirigée vers la paix. — Position et travaux personnels dan» le conseil des anciens. — Saccès de l'armée d'Italie. — Succès et revers des armées d'Allemagne. — Pacification de la Vendée. — Disposition des esprits. — Élection d'un directeur. — Élections pour les conseils. — Situation réciproque du directoire et des conseils. — Conversation cqpfideDtielle avec Treilhard. — Réunions de la rue de Clicby. — Motion de Dumolard contre le général Bonaparte. — Éloge des ar> mées et des généraux. — Composition de la garde du corps législatif. — Communications avec le général Pichegm. — > Conférence avec Barras. — Arrivée de la division d'Augereau. — Confidence sur le projet de proscription. — Proposition
du colonel R — Conversation avec le général Kleber. —
i8 fructidor. — Loi du 19 fructidor. %
A. cette époque, la convention, mutilée de ses propres mains, fatiguée par l'abus même des pouvoirs qu'elle avait usurpés, se hâtait de terminer la constitution républicaine. Avertie par
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la faute qu'avait commise l'assemblée constituante, en renonçant à la réélection de ses membres, la convention ne voulait déposer le pouvoir souverain, que lui avait illégalement délégué rassemblée législative, qu'en s'assurant, dans le nouvel ordre de choses, des garanties individuelles contre une réaction tôt ou tard inévitable. Les maux dont elle avait accablé la France n étaient point rachetés par les succès et la gloire de nos armes. Cette gloire, pure de tous les crimes dont un grand nombre de prétendus représentants du peuple s'étaient souillés, enorgueillissait la nation, mais ne pouvait éteindre tant de justes ressentiments. Le sang versé sur les champs de bataille, pour la défense du territoire et la conquête de la liberté, était compté comme un généreux sacrifice à la patrie; mais le sang versé à torrents sur les échafauds n'avait servi qu'à faire triompher la plus honteuse tyrannie. Comment étouffer au fond des cœurs l'indignation et la soif de vengeance? La conciliation que désiraient certainement le plus grand nombre de» membres de la convention n'était pas possible. S'ils s'étaient bornés à décréter leur libre réélection, ils n'auraient eu qu'une garantie insuffisante; il leur fallut donc prolonger leur existence législative. La constitution républicaine de l'an Ili fut faite dans ce seul but, et le décret qui imposa
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la continuation des deux tiers des membres de la convention dans leurs fonctions législatives, fut la condition sine qud non de la mise en activité de ce nouveau pacte.
La constitution proprement dite fut presque imanimement acceptée dans les assemblées primaires, parce que la division des pouvoirs était une grande amélioration, que l'opinion publique, éclairée par de funestes expériences, saisit tout d'abord. En effet, le conseil des cinq cents figurait une chambre des communes; le conseil des anciens, en moindre nombre, figurait un sénat ou chambre haute, et la pentî^rchie des cinq directeurs figurait aussi, quoique moins efficace^ ment, le pouvoir exécutif. Mais le décret qui restreignait le vote des a.ssemblées électorales au tiers des membres des deux conseils, et prescrivait quç les deux autres tiers seraient pris, ainsi que les cinq directeurs, parmi les membres de la convention, n'obtint pas le même assentiment que la loi fondamentale. On peut dire que la répulsion de cette condition fut à peu près générale, quoiqu'elle ne se manifestât vivement et par une insurrection que dans la capitale.
Je n'écris point ici l'histoire de cet événement qui fit poindre le génie de Bonaparte, et par là, surtout, influa si puissamment sur les destinées de notre patrie. Il faut lire les détails de ces scènes
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tumultueuses clans \ Histoire de la révolution Jranrnise^ par M. Thiers. Je déclare, comme témoin oculaire de cette grande insurrection avortée, que tous les faits y sont rapportés avec la plus scrupuleuse exactitude; que les caractères des principaux personnages sont représentés avec fidélité, avec la couleur de l'époque, et qu'on ne saurait trop louer le discernement de l'auteur dans le choix des matériaux dont il s'est servi. Mais son jugement historique sur les causes de cet événement, et sur la part qu'y prirent les divers partis, ne mérite pas la même confiance; il s'est exagéré l'importance du parti royaliste et les avantages que ce parti aurait pu tirer du succès de l'insurrection des sections de Paris contre la convention. L'esprit le plus général de la population parisienne était le retour à la constitution de 1791 : les*élections de Paris auraient été dans ce sens, et, très-vraisemblahlement, les assemblées électorales des départements auraient suivi l'impulsion de la capitale. Je n'ai rien vu, rien entendu qui ait pu me faire penser que la nation put être, à cette époque, entraînée jusqu'à une restauration. I/horreur de l'anarchie était si générale et si profonde, qu'elle nous aurait préservés des excès et des conséquences funestes, qui, selon l'opinion de M. Thiei*s, auraient suivi la dissolution de la convention. Son élo- IlL 5
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la continuation des deux tiers des membres de la convention dans leurs fonctions législatives, fut la condition sine qud non de la mise en activité de ce nouveau pacte.
La constitution proprement dite fut presque imanimement acceptée dans les assemblées primaires, parce que la division des pouvoirs était une grande amélioration, que Topinion publique, éclairée par de funestes expériences, saisit tout d'abord. En effet, le conseil des cinq cents figurait une chambre des communes; le conseil des anciens, en moindre nombre, figurait un sénat ou chambre haute, et la pentarchie des cinq directeurs figurait aussi, quoique moins efficacement, le pouvoir exécutif. Mais le décret qui restreignait le vote des assemblées électorales au tiers des membres des deux conseils, et prescrivait que les deux autres tiers seraient pris, ainsi que les cinq directeurs, parmi les membres de la convention, n'obtint pas le même assentiment que la loi fondamentale. On peut dire que la répulsion de cette condition fut à peu près générale, quoiqu'elle ne se manifestât vivement et par une insurrection que dans la capitale.
Je n'écris point ici Tlusloire de cet événement qui fit poindre le génie de Bonaparte, et par là, surtout, influa si puissamment sur les destinées de notre patrie. Il faut lire les détails de ces scènes
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tumultueuses dans V Histoire de la révolution Jrarir raise^ par M. Thiers. Je déclare, comme témoin oculaire de cette grande insurrection avortée, que tous les faits y sont rapportés avec la plus scrupuleuse exactitude; que les caractères des principaux personnages sont représentés avec fidélité, avec la couleur de l'époque, et qu'on ne saurait trop louer le. discernement de l'auteur dans le choix des matériaux dont il s'est servi. Mais son jugement historique sur les causes de cet événement, et sur la part qu'y prirent les divers partis, ne mérite pas la même confiance; il s'est exagéré l'importance du parti royaliste et les avantages que ce parti aurait pu tirer du succès de l'insurrection des sections de Paris contre la convention. L'esprit le plus général de la population parisienne était le retour à la constitution de 1791 : les ^élections de Paris auraient été dans ce sens, et, très-vraisemblablement, les assemblées électorales des départements auraient suivi l'impulsion de la capitale. Je n'ai rien vu, rien entendu qui ait pu me fiiîre penser que la nation put être, à cette époque, entraînée jusqu'à une restauration. I/horreur de l'anarchie était si générale et si profonde, qu'elle nous aurait préservés des excès et des conséquences fn- «lestes, qui, selon l'opinion de M. Thiers, auraient suivi la dissolution de la convention. Son élo^ III. 5
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qiient éloge des acies de cette assemblée ne saurait être pleinement confirmé par la postérité. On peut admirer la prévoyance et l'énergie des conseils que dicta la nécessité dans une situation désespérée : quant à la vigueur et à l'intelligence de l'exécution des opérations militaires, c'est au 4^ patriotisme et à la valeur de l'armée qu'il faut • en attribuer tout le mérite : ce ne fut point pour soutenir la tyrannie delà convention, mais bien malgré cette tyrannie que les armes françaises triomphèrent des efforts mal concertés des coa* litions. M. Thiers, en parlant de la convention, s'est servi de cette expression : Cette illustre <is^ semblée : elle fut illustre comme Érostrate.
J'étais venu à Paris un peu avant le 1 3 vendémiaire. J'avais rencontré quelques électeurs et plusieurs de mes collègues à l'assemblée législative : je les trouvai très-aniifiés, très^onfiants dans la disposition des masses; mais il n'y avait ni chef digne d'être avoué et capable de diriger un mouvement militaire , ni plan arrêté. L'idée si naturelle et si simple d'élever des barricades de proche en proche, de s'emparer de l'artillerie» de s'assurer des postes principaux, de fermer les accès sur les quais et sur les boulevards par des abattis, etc., n'était venue à personne. J'évitai de prendre aucune part à une entreprise si peu ou si mal concertée, et, simple spectateur de cet
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affligeant désordre, il ne nie fut que trop facile de tenir la promesse que j'avais faite à ma fa-r mille, de ne point m y compromettre.
Le lendemain de la sanglante victoire de la convention fut pour la ville de Paris un jour de deuil. Les rues et les places étaient désertes; la garde nationale avait disparu; les révolutionnaires avaient été réarmés; les bons citoyens croyaient ^re replongés dans le gouffre de 1 793 : cependant, les membres les plus influents de la convention, satisfaits d'avoir été sauvés d'un danger si imminent par la vigueur et l'à-propos des dispositions du général Bonaparte, n'abusèrent point de leurs succès; ils se bornèrent à affermir leur nouvelle position par le jugement militaire et la condamnation à la peine de mort de prétendus chefs, dont aucun ne fut saisi et même presque patf; recherché. La convention se hâta de faire procéder aux élections sous cette impression d'une demi-terreur, et d'assurer l'exécution des fameux décrets de la réélectioi|i arbitraire des deux tiers de ses membres.
J^étais retourné à notre maison de campagne de Soisy; je ne parus point à l'assemblée primaire de mon canton, que j'avais précédemment présidée, et je recommandai à me^ amis d'empêcher qu'on ne votât en ma faveur, pour m'envoyer à l'assemblée électorale, parce que cette
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nomination aurait été certainement suivie cruiie nouvelle dénonciation d'émigration. Malgré cette précaution, à peine l'assemblée électorale fut-elle réunie à Versailles, que je reçus de mon ancien collègue à l'assemblée législative, M. Lebrun, depuis architrésorier de l'empire , une lettre très-affectueuse et très-pressante, qui m'invitait à accepter ses soins et ceux de ses nombreux amis, pour me faire élire député au conseil des anciens. (J'avais alors quarante et un ans révolus.) Je refusai les bons offices de mon honorable ami, en lui exposant les motifs de la résolution que j'avais prise, de m'éloigner entièrement des affaires publiques, ayant été rayé du tableau des officiers généraux, et ne pouvant espérer d'y être rétabli. Malgré mon refus, je reçus une seconde lettre ainsi conçue : « Vous n'en êtes pas (c moins un soldat français; nous vous présentons a une arme pour défendre la liberté, et vous « devez la prendre. Vous^erez élu député de ce Seine-et-Oise au conseil des anciens, et vous <f aurez pour collègues l'avocat Tronchet (celui « qui avait défendu Louis XVI), l'avocat Tronçon <t Ducoudray (celui qui avait défendu la mne* a Marie-Antoinette), et moi votre ami Lebmo* » Cette nomination de la députation de SèÙMet-Oise déplut beaucoup aux membres de la convention, et je fus averti que si je ne me re^^