‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 106 sur 112 · MA DESTITUTION · texte numérisé non relu

MA DESTITUTION

tde ma propre estime , je préférais de mériter

. oeJle même du gouvernement en repoussant une

Javeur offerte à un prix si honteux , et que j'é-

"^tais bien sûr de m'affermir ainsi dans la sienne,

^âi j'en avai^ besoin. Quelques mois après, j'ap-

-j^ris par le Moniteur que j'avais été éliminé

•^u tableau des conseillers d^tat en service or«.

ilmaire et porté sur celui du service extraordî*

naire.

Dès cette époque, je restai étranger à toute affaire publique, et quoique la privation du fruit de mes longs services m'eût fait retomber dans une grande gène, je n'en ressentis pas plus de chagrin que de tant d'autres événements d'une carrière si longue et si agitée. Je continuai de travailler à mes Essais historiques avec plus d'assiduité jusqu'à la fin de l'année i8a6, époque^ laquelle la faiblesse de ma vue me força d'intef» rompre Cette occupation ; je dus m*arréter, comme je l'ai dit plus haut, aux événements de la campagne de 1807 et du commencement de celle de 1 808.

Pour acquitter les engagements que j'avais pris avec mes éditeurs, et que ceux-ci avaient annonces au public dans leur prospectus, il me restait à traiter de la guerre d'Espagne, de la campagne (le 1 809 en Allemagne , de la campagne de Russie en 1812, et de celle de i8i3 en Saxe. Ta^

OgS RENTRÉE DANS LA VIE PRIVEE.

vais recueilli des matériaux précieux, mais, comme je Foi dit dans les premières lignes de ces Souvenirs, ne pouvant plus lire ni écrire moi-même, et bien moins encore étudier sur les <;artes géographiques et topographiques les rapports officiels des parties belligérantes, et les nombreuses relations qui ont été publiées sur ces dernières campagnes, je dus renoncer à continuer mon ouvrage , et employer de mon mieux les loisirs et les facultés qui me restent k dicter ces Souvenirs.

Quelque sévères que soient mes privations, elles sont compensées par les consolations dont ma vieillesse est entourée , et je dois rendre grâce à la Providence d'avoir atteint le port à travers tant d'orages et tant d'écueils. Je ne dirai point avec un de nos poètes :

• Mpilheur a qui le ciel accorda de longs joart ! •

j'ai perdu les objets qui m'étaient le plus chers et auxquels je ne devais pas survivre : d^excellents amis m'ont précédé, et surtout mon frère Saint-Marcel, moins âgé que moi de deux années, et qui, dans la même carrière, parvenu au même grade que moi, avait été dès l'enfance mon fidèle compagnon. Mais enfin, puisque tel est le sort commun, il faut jusqu*à l'extrémité de la vie, au

REKfTR^E DkVS LA VIF. PRIVI^E. SgC)

milieu de tant d'illusions, lorsque tant de réalités, tant d*espérances nous échappent, s'attacher plus fortement à ce qui nous reste, et, comme l'a dit un sage : « bien vivre sa vie. »

6oO DERNIERS TRAVAUX.

Pftrifl, décembre i836.

Tu connais y mon cher Christian, car je m'en suis très-souvent entretenu avec toi, les raisons qui m'ont dissuadé de suivre les conseils et l'exemple de mon illustre ami le feu comte de Ségur, et de publier, de mon vivant, comme il l'a fait avec tant de succès, mes souvenirs et mon témoignage sur les événements auxquels j'ai pris part pendant des périodes si remplies de faits mémorables, à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle. Si j'avais eu la folle prétention de fixer sur moi les regards et l'intérêt du public; si j'avais pu croire que les rôles très - secondaires que j'ai du remplir dans ce grand drame des révolutions , me donnaient le droit et m'imposaient le devoir de Caire^ pour ainsi dire^ ma déposition au tribunal de la postérité , en présence de mes contemporains , j'aurais été détourné de cette résolution en voyant le sort commun de semblables productions ^ l'esprit de parti discréditant la vérité, accréditant le mensonge, et falsifiant les éléments de l'histoire. C'est pour toi que j'ai dicté cette biognn phie ; ce n'est, à bien dire , que le développement de Tétat de mes services; tu jugeras seul de l'importance que pourrait avoir plus tard cette pu*

DERNIKRS TRAVAUX. 6oi

blication, et de son opportunité. Elle pourrait peut-être servir à éclairer l'opinion sur quelques points de Tbistoire du temps où j'ai vécu : peutêtre aussi penseras-tu que le soin de l'honneur de ma mémoire pourra t'obliger de répondre par la sincérité de mes récits aux insinuations calomnieuses que les ennemis de nos libertés ont répandues dans leurs écrits sur ma conduite personnelle dans de graves circonstances. Je répète que sans exprimer aucune volonté, aucun désir à cet égard , je me fie à ton bon jugement comme à la pureté de tes sentiments.

Tu trouveras sans doute, mon cher fils, ces notes biographiques encore incomplètes , puisqu'elles ne vont que jusqu'à la fin de l'année 18216. J'étais alors parvenu à l'âge de soixante-treize ans. Je considérais ma carrière politique comme terminée; ce que j'avais pu conserver de forces physiques et d'activité d'esprit ne me faisait point illusion. Je croyais avoir rempli toute ma tâche; je ne songeais qu'à jouir dans ma retraite des douces consolations dont toute notre famille, et surtout ton excellente et aimable sœur et toi, vous entourez ma vieillesse. Ces consolations, qui m'étaient bien nécessaires après de si cruelles pertes, ne pouvaient que s'accroître , grâce à vos " soins si pieux et si tendres , jusqu'au dernier jour* que m'acco.rderait la Providence.

Go'J DKRfrrBRS TRAVAUX.

Je ne m'attendais guère à ce que la dyrée de bienfaits se prolongerait jusqu'à l'époque présente, fin de 1 836, où j'ai atteint ma quatre-vingtquatrième année : je m'attendais bien moins encore à ce que, ramené sur la scène politique, j'aurais à prendre part aux grands événements qui ont rempli cette période de dix années. Je n ai garde de m'en faire l'historien , même en ne les considérant que du point de vue où m'a placé ma position personnelle et les devoirs qui m*ont été imposés, d'abord comme membre de la chambre des députés, ensuite comme principal coopérateur de Tillustre général la Fayette dans la réorganisation des gardes nationales du royaume, bientôt après par mon rappel au conseil d'État, et enfin par ma nomination à la chambre des pairs. J'achève, j'achèverai de payer à notre chère patrie, pour ce qu'il peut lui valoir encore , et jusqu'à l'extinction graduelle et inévitable de mes facultés intellectuelles, le tribut de mon zèle, de mes faibles lumières et de mon expérience. Je porte à la chambre des pairs et au conseil d'Etat un vote libéralement constitutionnel, et toujours consciencieux: l'indulgence de mes jeunes et savants collègues ne saurait me * dissimuler l'insuffisance de mes moyens.

Si la perte de la vue rend notre marche incertaine vi mal assunV, cette privation du plus précieux

de nos organes iolkriiie auia^l^lsage des fecultéfr dS^ rèÉprit y alors «^0^ quVn se flatte de ies^ conserver dans touteleur intëgritô ; l'expression des yeux est un coniplém%nt nécesÉér^à lA|ni* rôle 9 et quand on ne pMt juger de son impression sur l'auditoire , on ne retrouve plus en sot la même confiance; on devient plus méditatif, plus réservé , plus timide. Comme pour guider mes pas chancelants c'est ton bras que je pré» fère , je veux aussi trouver un aidé , un soutien» un appui moral dans ton intelligence; j'ai lemé^ j'ai droit de recueillir. Mon temps est écoulé; c'est maintenant le tien, et voilà pourquoi ^ mon cher fils, je te charge du soin de rassembler nos communs souvenirs dans cette dernière période. Je me plais k penser que tu rempliras cette tâche avec la même sincérité, la même simplicité que j'ai essayé de le faire pour les pé-^ riodes antérieures. Depuis ton retour de la canH pagne d'Espagne, en 1823, depuis ton mariage, nous ne nous sonynes point quittés, il n'y a pas eu une seule circonstance de ma vie publique et de ma vie privée dont tu n^es été le témoin^ sur laquelle nous ne nous soyons confié chaque jour nos plus intimes pensées.

Si tu te décides à publier ces souvenirs, auxquels il ne faut pas donner le titre ambitieux de Mémoires, tu les reliras sans doute, et tu pour^

6o4 DERNIERS TRAVAUX.

ras y remarquer de nombreuses incorrections, cependant je désire qu il ^^Boit rien changé ni pour le fond ni pour le st^Cf et qu'aux yeux des critiques, soit des erreurs que j'aurais pu commettre, soit des négligences de ma dictée, la responsabilité me reste tout entière. Parmi ces négligences, il en est une fort grave et qu'il faut que tu prennes la peine de réparer , c'est la division par époques et par dates précises à laquelle j'aurais dû m'astreindre, et que je me reproche de n'avoir pas toujours observée; il te sera fiicile, avec l'aide des documents publics, de préciser les dates qui me seraient échappées et de suivre le fil chronologique sans interruption.

Si la longue et difficile carrière que j'ai par^ courue a été marquée par de grands et mémorables événements, celle dans laquelle tu es entré sous mes yeux ne sera peut-être ni moins féconde ni moins orageuse : puisse le terme en être aussi éloigné que celui auquel je suis presque miraculeusement parvenu, et puisses-tu l'atteindre aussi honorablement que la Providence m'a permis de le &ire : tels sont mes derniers vœux, je n'aurai à y ajouter que ma der^ nière bénédiction.

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