‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 105 sur 112 · DISGRACE ET RETRAITE · texte numérisé non relu

DISGRACE ET RETRAITE

mon frère Saint-Fuicran à Naples pour tâcher (le sauver les rentes que j'y avais sur le grand livre de la dette publique et qu'on menaçait de confisquer. Quoiqu'il s'y présentât avec de bons passe-ports et seulement pour y traiter d'affaires individuelles, il y fut arrêté ^ mis en prison, et après avoir difficilement r^lé mes intérêts , il obtint comme une faveur la permission de se rendre à Rome.

Dans ces circonstances difficiles je me retirai à ma maison de campagne de Villepinte, occupée par l'état-major des troupes de Brunswick. Elle avait été à demi pillée et n'avait été sauvée du ravage, au moment de l'invasion , que par les bons procédés d'un général prussien qui m'avait connu pendant qu'il servait avec les troupes françaises à la grande armée en Russie. J'endurai patiemment cette calamité , revers de fortune de guerre; j'hébergeai mes hôtes de mon mieux, jcléduimes plaies, et j'eus d*ail* leurs fort à me IcMÉHr de4a conduite et de la bonne discipline que maintinrent ces officiers. Lorsque les cantonnements des armées d'occupation eurent été réglés, et que les troupes qui dévoraient les environs de Paris se furent éloignées , je rentrai à Paris.

C'était pendant les fureurs de la chambre de i8i5. Je dus craindre d'être compris dans les

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catégories ou tables de proscription que proposaient et sollicitaient les prétendus sauveurs de la monarchie, et je me préparais à me retirer en Suisse ou en Autriche. Je vivais fort retiré, et ne voyais que quelques anciens amis. Je reçus du comte de Puységur, à son retour d'Espagne, les preuves les plus touchantes d'in> térêt et de fidélité. Comme je n'allais point k U cour, je m'étais abstenu de le voir, et lui en avais écrit les motifs. Il vint au-devant de mw; il parla à M. le comte d'Artois de ma position, et lui donna, sur ma conduite pendant les cent jours, les explications qu'il m'avait demandées. Le prince , se rappelant ta situation dans laquelle il m'avait laissé, répondit au comte de Puységur : a Dites à Dumas que je n'ai point « de rancune , et que je verrais avec plaisir « fût employé, u

La violence des réacteurs me iaisait esi que le roi, éclairé par les évéjitneats de i8i5 ne se laisserait pas une secoide fois emporter bors du système de gouvernement constilutiDDnel qu'il avait lui-même fondé. Déjà la dèmiasion du prince de ïalleyrand et des autres ministres, le baron Louis, le comte de Jaucourt, le maréchal Saint-Cyr, avait fait pencher la balance vers la contre - révolution. Le roi Louis XVI11, dans sa politique tortueuse, crai-

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RÉACTION DE l8l5. BS'J

giiait également de tomber dans la dépendance du parti aristocratique , et de paraître dominé par les ennemis du système représentatif , ou de donner trop de force au système constitutionnel greffé sur la révolution. Il croyait pouvoir con* server tout le prestige de Tancienne royauté , et se considérait comme un suprême modérateur, en se défendant alternativement de céder à la faction de la cour, et d'entrer franchement dans les voies légales de la constitution. Cette temporisation, les violences, la jactance du parti qui abusait de la victoire, et, d'un autre coté, l'abattement du parti constitutionnel, sa force dlnertie, soutenus par l'opinion publique, muette, mais invariable, devaient, d'après le caractère apathique, insouciant, égoïste du roi» amener quelques chances favorables au parti constitutionnel. L'influence même des souverains étrangers , donl^ années occupaient nos plus belles provino4fy était alors contraire aux prétentions et aux aflbits du parti aristocratique, parce que, bien informés de la disposition des esprits, non -seulement en France, mais dans leurs propres États, ils prévoyaient et craignaient une réaction, et ne voyaient de sécurité pour l'ordre de choses qu'ils avaient rétabli par la force des armes que dans ime conduite modérée. Cet état de choses amena l'ordonnance du 5 septembre

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1816, la dissolution de la chambre de 181 5 et la formation du ministère à la tête duquel était le duc de Richelieu.

Dans ces circonstances , écarté des affaires publiques, qui avaient été pendant tout le cours de ma carrière ma principale occupation , je résolus d'employer mes loisirs à continuer mes Essais historiques, sous le titre de Précis des événements militaires y que j'avais commencés à Hambourg, et dont j'avais publié deux volumes par cahiers, sons la forme périodique. Je me livrai tout entier à ce travail. Je refondis les deux premiers volumes pour rectifier des erreurs qui m'étaient échappées à cause de l'insuffisance de documents certains, et pour diviser la matière par chapitres et selon le plan général que je m'étais tracé. J'ai continué cet ouvrage, dont j'ai pubUé à pea près deux volumes chaque année , jusque vers le milica de Fan i8a6, époque à laquelle la fieiibleise de ma vue m'a forcé de l'interrompre. L'ensemUe de l'ouvrage est de dix-neuf volumes; il comprend l'histoire des événements politiques et militaires depuis la reprise des hostilités après le congrès de Rastadt en 1798 jusqu'à la paix de Tilsitt au mois (le juillet 1807. Cet ouvrage a été fort bien accueilli, même dans l'étranger, et je dois sans doute cet avantagea rimpartialitédontje m'étais

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fait une loi, et aux soins scrupuleux que j'ai mis à consulter les documents soit officiels, soit polémiques, qui ont été publiés chez les différentes nations. On m'a traité avec beaucoup d'indulgence, et je ne me fais point illusion sur les défectuosités de mon ouvrage. Si j'avais pu le continuer, et achever de remplir la tâche que je m'étais donnée, j'aurais voulu , dans une nouvelle édition, corriger des fautes, étendre des parties trop resserrées ; je me serais éclairé par les témoignages de plusieurs écrivains contemporains qui y tels que les généraux Lamarque, Pelet , Guillaume de Yaudoncourt j le baron Fain, le comte de Las Cases , les généraux commentateurs des Mémoires de l'empereur Napoléon , et beaucoup d'autres, ont concouru avec moi à fixer les glorieux souvenirs des armées françaises. Les écrivains étrangers offrent encore une mine riche à exploiter.

Ces occupations remplissaient tons mes loisirs , et je me délassais du travail en arrangeant ma maison de campagne et mon jardin de ViUepinte. Je reconnus bientôt l'insuffisance de mon revenu et le poids des engagements que j'avais contractés. Voyant l'esprit départi un peu amorti, et le gouvernement ramené à la modération , je cherchai à m'en rapprocher, et à me faire employer. Je fus aussi déterminé à cette résolu-

tj-.c r*i.- ^ >rîir '>r =>?«*çteT de* appuis a mon i^. Ir ii-i-^^iit- Siiiiî-'I.yT. rappelé au minis- 1 — - :h- ^ £:>trT» . ^L'aK-ava de son influence: f.: ?r-: ic-i-t i^ir zi*?* anôens amis, le baron L-niLï- zL-L^sTTr :-=s nniDces. et le séneral Desî.--^r-?- - r >:t^ >> àSkires étrangères. Je fiis

dTtat en service ex-

i-îf:..-ii__,i rr- tC r-jTr;*jue temps après je fus mis tc ?^rr-.:ïr criiiiair^ et nommé président du cozLJir i-r ].i îTi-rrre. Le maréchal Saint-Cvr avant k c^riT -o^r"-^ I : rme ime commission de dêz-zZLx: :^ rrvâume. composée d*officiers gêné- "-ij:! i'^ .nvers^fs ^rmes . pour déterminer les plans ■•-e irrfe^^e «i^es dîlïerents fronts de frontière, je ni? •^'P^^ <^ tdùre partie de cette commission; rîle rii:: o:T..p:*sôe, pour le génie • du général >Ii-^r^': :. pnc^iiienl de la commission , des généri'jx Or-Or. Chanibarlhac , Maureillan : pour i".--:..!Tfr:e. des senéraux Andréossv, Rutv et VÀÎÎee : pour 1 etat-major, des généraux Des- >. l.'e^. G;::ilominot. Saint-Cyr Nugues et moi : U i;enrr:ti Peiet remplissait les fonctions de secrt :.'t:re. Les séances de cette commission se sont pr.!:>!uer< ^>endant trois ans; elles ont été aussi ir.t' rc>s.)iitrs qu'instructives. Après la discussion ^( iK nilo sur les principales données de ce grand pioMeino. et iie> Lwises posées par l'instruction ih\ ministre, le travail sur les différents fronts

COMMISSION DE DÉFENSE. SqI

de frontières fut partagé entre les membres de la commission, qui durent présenter chacun un mémoire, lequel était soumis ensuite aux délibérations de la commission réunie. Je fus particulièrement chai^# avec le général Nugues- Saint-Cyr de la frontière du Midi, c'est-à-dire, des Pyrénées entre les deux mers. Lorsque fous les points mis en discussion étaient décidés, le travail sur chaque frontière était rectifié par les auteurs des mémoires, et remis ensuite au générai Andréossy, qui fut chargé de la rédaction générale. Ces travaux , mon assiduité aux séances de la commission, les séances générales du conseil d'État, les séances particulières du comité de la guerre , ne m'empêchèrent pas de continuer mon Précis des événements militaires, quoique cette variété et celte multiplicité d'occupations retardassent, plus que je ne l'aurais voulu, la composition et la publication successive des livraisons de l'ouvrage.

Mon honorable ami le général Defrance ayant été appelé par le maréchal Saint-Cyr et nommé par le roi au commandement de la première division militaire, voulut bien choisir mon fils pour l'un de ses aides de camp.

J'avais lieu d'être satisfait de ma situation; j'avais repris une position politique convenable et entièrement conforme à mes opinions, k

59'-^ REFUS DE mV.LEVER A LA PAIRIE.

mon dévouement sincère et à mon activité. Je reçus un témoignage de confiance par ma no* mination à la présidence du collège électoral du département de la Vienne rassemblé à Poitiers. Je dus cette nomination à^riTinfluence de M. Decaze, qui avait aussi appuyé mon rappel au conseil d'État. Les ministres 4e cette époque cherchaient à faire prévaloir le parti constitutionnel et ne désiraient écarter des élections que ceux qu'ils trouvaient trop ardents et qui professaient trop hautement des opinions républicaines. Quoique j'eusse échoué à Poitiers et que les nominations eussent été emportées par les hommes les plus avancés dans l'opposition , je n'en reçus pas moins à mon retour, et du roi luimême , des témoignages de satisfaction. Je fus proposé, mais trop faiblement appuyé, même par mes amis, pour la promotion des pairs de France. J avais pu, d'après les assurances qui m'avaient été données, croire que jy serais compris; ou jugea que ma part était faite. Je fus sensible à ce désappointement, moins pour ce qui m^était personnel que pour Tavenir de mon fils , auquel ma nomination aurait ouvert une carrière honorable et assurée, une existence politique indépendante.

I^ fortune, qui m'avait souri quelques instants, no tarda pas à m'abandonner; mais elle aban-

MINISTÈRE CONSTITUTIONNEL. &(fi

donnait aussi la bonne cause, celle de la liberté constitutionnelle, à laquelle ma conscience me dit que je suis resté constamment attaché à travers tant d orages. L'horizon se rembrunissait; les intrigues du parti <{ui avait perdu le pouvoir, parce qu'il en avait abusé, travaillaient au dedans et au dehors aveç^une activité^ une audace dont les constitutionnels trop confiants dédaignaient de remarquer et de prévoir les effets. Dépassés, comme ils l'avaient été au commencement de la révolution, par des hommes ardents et inconsidérés, ils ne s'apercevaient pas du danger des prétextes qu'ils donnaient à leurs ennemis pour colorer et justifier de perfides insinuations. L'orage grossissait, et déjà les congrès des sou«* verains n'exigeaient pas moins que le sacrifice des bases de nos libertés.

L'événement le plus funeste, l'assassinat du duc de Berry, acheva la* défaite du parti constitutionnel; la loi d'élection fut détruite, et les conséquences de cette catastrophe se développèrent avec une effrayante rapidité. La sainte-alliance, c'est-à-dire la ligue des souverains contre les principes constitutionnels, s'alarma de leur affermissement en France et des germes de prospérité que fécondaient les progrès de l'industrie sous leurs yeux mêmes. Eu présence de leurs troupes qui occupaient le territoire, les étran-

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5^4 RÉACTIOlf ANTICONSTITTTTIOIfllELLE.

gers nous voyaient réparer nos pertes immenses en fondant le crédit. Alors la sainte-alliance re* leva h\ faction aristocratique dont elle avait re* douté les excès, sema la discorde et employa toute son influence sur le gouvernement du roi pour corrompre les institutions garanties par la charte et leur donner une fausse direction. A ce prix la France fut délivrée des armées croccupation. Louis XYIII, affectant le rôle d*un sage modérateur, feignit de vouloir maintenir l'intégrité de la loi constitutionnelle , mais il céda réel lement à l'influence des gouvernements (orangers pour se ménager leur appui, et n'osa pas se confier à la nation pour fonder solidement , et par ses propres forces, le nouvel ordre, le nouvel état social, c'est-à-dire, le gouvernement représentatif dans toute sa pureté, sa vigueur et son infaillible succès. Dès ce moment, tout devint vague, incertain dans les doctrines, dans les lois, dans les mesures du gouvernement Le ministère se divisa. Ceux des ministres qui, depuis l'ordonnance du 5 septembre, avaient sincèrement travaillé à affermir le gouvernement re^ présentatif, et qui luttaient contre les intrigues de la faction et de la cour, le général DessoUes, président du ccrnseil, le maréchal Saint-Cyr, ministre de la guerre, et le baron Louis, minis» In» (Ifs finances, s<* retirèrent. ï^ nouveau mi-

RÉACTION AÏTTICONSTITUTIONirBLLE. SgS

ffiistère, où le duc de RicheKeu reprit sa place de président du conseil, essaya de gouverner entre àeux oppositions, et ne fit que donner plus de force au parti anticonstitutionnel ou plutôt contre-révolutionnaire.

La fausse loi d'élection porta ses fruits amers : le ministère vit surgir en ennemis les députés du parti aristocratique, achetés par toutes sortes de concessions; il voulut soutenir un système moyen dont ce parti ne voulait pas. L'opposition constitutionnelle était encore nombreuse et énergique, mais le ressentiment des dernières violations de la constitution, et l'indignation contre les ministres qui les avaient provoquées ou favorisées , firent commettre une dernière faute. La réunion des deux oppositions fit perdre au ministère la majorité sur laquelle il avait compté^ et entraîna sa chute. L'effet inévitable de cette résolution aussi extraordinaire qu'impolitique fut d'abandonner le pouvoir à la {action aristocratique, et dès ce moment il n'y eut plus i espérer aucun redressement légal : le parti constitutionnel resta désarmé, et celui qui triomphait n'avait plus d'obstades à redouter. Il devait braver inpunément l'opinion publique et considérer ses organes comme d'inutiles déclamateurs.

i^s nouveaux ministres, ceux des dernières

596 RÉACTION ANTlCONSTITUTIONBrELLE.

années du règne de I^uis XVIII, qui avaient éiè choisis par son successeur Charles X, n*ont été que les fidèles agents de la faction théocmiico^ aristocmtique j expression barbare qui rend toute ma pensée. Il fallait être leur ami dévoaé ou leur ennemi déclaré, c'était la loi du ^iî|H queur. Obligés de servir la faction qui les avail portés au pouvoir , il leur était nécessaire d'exiger de tous les fonctionnaires sous leurs ordres la même soumission, la même abnégation. Je devais m'attendre qu'à l'époque des premières élections je serais sommé comme tant d'autres de voter pour les candidats présentés par le gouvernement, ou de perdre la place que j'occupais au conseil d'État. J'eus à m'en expliquer avec un des ministres, le marquis de Clermont- Tonnerre, mon ancien aide de camp, dont je suis loin de partager les opinions politiques, mais pour lequel j'ai toujours conservé beaucoup d'affection. 11 me supplia de céder à ses instances, pour qu'il pût me servir de garant. Je répondis simplement que je ne pouvais trahir ma conscience, ni ro'avilir jusqu'à vendre mon vote, ni même m'abstenir de voter, puisque ce devoir m'était imposé par la loi; que je considérais comme une lâcheté de voter à découvert, pour obtenir une espèce de certificat (le corruption ; enfin, que ne pouvant me passer

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