‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 50 sur 112 · LIVRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIEME

Aiiilieute de l'empereur ii I'uuIoum^. — Entrée en Eipagne. ^ Posilion (les armées. — MUiÎod prâ de l'empEreur. — Audirnce a SniDt-Cloud. — Séjour n Par». — Détour en Ei- |tagne. — Combat de Burgos. — Bataille d'Espiaosa. ^- Position générale de l'armée. ^ Expression de Tempereur sur U guerre d'Espagne. — Mission n Burgos. — Changement de direction des troupes de l'arinéi.- duPuriugal. — Mission i Madrid. —Tempête sur la Sommo-Sicrra. — Situation do alTairea. — Marche sur Valladolid.' — Agitssion de l'Autriche. — Allocution de l'empereur ,i ta pnriidc à Vallulolid. — Mission d'inspection eu FrHnce. — Départ de reraptirelir

l jE bonheur de me trouver réuni avec un (tiui(!s enfauts atix testes de ma famille inc parut hien court. Je quittai à regret des objets si cben; mais je ne pouvais m'y laisser retenir plus tong- ItMiips: il m'importait de nie présentera l'empereur le plus lôl possible, afin de fixer ma notivelle position, et nia fille était impalieiite de rejoindre son mari avant Touverture de la campagne. J'appris en route t[tte l'empereur et l'itnp«^rati'ice avaient déjà ijuitté Itajoiine et venaieni «l'arriver à Toulouse. Je pe*loublai de diligence:

41 UIKNCK l>i; I.'hMPliHKIJri. 3lJ

leiiiandni fl j'obtins, d'aboid après mon ariivée à Toulouse, une fuidieiice parliculiére de 'empereur.

M D'où venez-vous donc, me dit-il, M. le général Dumas?

" De Naples, Sire, où Votre Majesté m'avait envoyé auprès du roi son frère.

— « Hé! pourquoi avez-vous quitté votre )>osle? il me convenait que vous y restassiez. Que venez-vous faire en France? vous êtes au service d'un prince étranger. CVsl précisément parce que j'envoie Murât à Naples, que les

français attachés à ce service devaient y rester.

— « Sire, lui répondls-je, j'ai dû croire ina mission remplie, puisque le roi allait en Espagne, et qu'il me suffisait de soD ordre pour rentrer en France. Je n'ai pu perdre ma qualité de Français; j'ai été employé à l'armée de Naples, comme général de division, sous les ordres du roi, qui commandait l'armée française. J'ai toujours été porté sur les états de revue, et j'ai dû considérer les emplois qui m'ont été confiés, comme momentanés. Je supplie Votre Majesté de ra'einployer ii l'armée d'Espagne; et si elle considère que j'ai perdu mon grade de général de division an service de France, et ma place et mon titre de conseiller d'Étal .J^csitèie qirelle me peruiellra

3lG \(IUIEaCii UK LliMPEaKUR.

n du inuins de recomnictioer une carrière ]: " que iithevée, et rie servir connue volontain " auprès dti roi (l'Espagne : le grade de capurjl " est assez beau; Votre Alajesté l'a fait envier

lere pre^^^H olontaif^l

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les premiers généraux de l'Europe. » .

U sourit et ajouta : ■

— CI A la bonne heure! Dites de ma part n n Bertliier qu'il vous expédie des lettres de ser-

0 vice comme général de division à l'armée d'Es-

1 pagne, et allez rejoindre oioti frère. »

Il me fit ensuite beaucoup de questions sur le "royaume de Naples. — « Murât, dit-il, me coi»- < viendra mieux que Joseph : j'ai dû appeler ceu lui-ci au trône d'Espagne; l'ancienne dynastie « est usée; il faut que je refasse l'ouvrage c « Louis XIV. a

Il entra alors en quelques détails sur ce qui À lait passé à Rayonne, quant aux derniers évéra luenls de Madrid :

— «C'est une grande fatalité, dît-il, << la maladie de Murât! Il revient; tout cela sfl^ n réparé. » Puis revenant aux affaires de Kapla

— u Salicelli, dit-il, me demande par la letû 11 que vous m'avez remise, de revenir en France. " Il faut qu'il reste à Naples; il doit se irouvei^ o trop heureux. Qu'a-t-il fait là-bas? il a conta « les lazaroni! Je le crois bien, il leur a ffq « j»eur ; il esl plus méchant qu'eux. Qu'il s;h

PRFMIF.ns BFVFnS KH RSP\r.\E, !ii7

I que je n'ai pas assez de puissance |)oiir défen- ' dre du mépris et de l'indignation publique les " misérables qui onl voté la mort de Louis XVI. «

On a recueilli plusieurs conversations de i'eiu- [ïereur : celle-ci n'est pas la moins extraonlinaire.

Après avoir passé trois jours à Toulouse, présenté ma fille à l'impératrice comme l'une Jes dames du palais de la reine d'Espagne; ïprês avoir assisté à une très-belle fête où Ua chère Oclavie eut beaucoup de succès, et où le la vis briller, hélasl pour la dernière fois, Bous partîmes pour Bayonne, passant par Tar- >es et Pau. J'admirai ces beaux pays que je n'iirais jamais traversés.

Je ne pouvais plus songer à conduire ma fille |li Espagne : tout ce que j'avais appris à Tououse, les nouvelles que je reçus à Bayonne, et es lettres que Fr.TUccscbi lui-même écrivait à sa etame, ne me permirent pas de douter de la iluation critique de» afTaircs, et de l'embarras uns lequel se trouvait le roi Joseph à Madrid. ^ malheureuse afl'aire de Baylen et celle de raleiice avaient en peu de jours changé la positon de l'armée franraise, animé le parti national t antifrançaîs, et déconcerté les plans de l'emteretir. Celtli-ci ignorait encore ces funestes évélements. Lea bruits répandus k Bayonne me

3l8 RKNCONTRK DU lUTC OR ROVIOO.

ilécidèrciil à partir sur-le-champ pour rejoiiuliv le roi. J'engageai ma fille à retourner k Paris auprès (le sa sœur; mais tout ce que je pus obtenir d'elle fut qu'elle restât sur la frontière, où elle serait plus à portée de recevoir des nouvelles de son mari. Je rétablis dans une maison de campagne agréablement située entre la ville et le château de Marac, quartier général de l'empereur. Ta* propriétaire de cette maison, M. Deheralde, était un bon vieillard, vivant trèii-comniodénient : il nous loua un appartement très-confortable, et je laissai ma fille avec ses gens dans cette solitude, où, dans sa situation d'espiît et de cœur, elle se trouvait mieux que dans un palais.

En traversant le long défilé de la Navarre et de la Biscaye, communication qui, depuis, nous fut si funeste, je rencontrai près de Tolosa le duc <le Rovigo qui revenait en toute hâte de Mtidrid, et avait eu de la peine à traverser Vittoria, où le peuple s'était insurgé et demandait à grands cris le retour du roi Ferdinand : il m'annonça la défaite du corps d'armée du général Dupont, la retraite précipitée de celui du maréchal Moncey, et révacuation de Madrid par le roi Joseph. Quelques heures après, un peu avant d'arriver à Vittoria, au pied de la montagne de Ijas Salinas, je rencontrai un officier d'ordonnance de IVmpereur, M. de \illoutrays, allant en courrier

RETRAITS SUR lV.BRIv. 3l9

porter à Tempereur les tristes détails de la capitulation du général bupont.

J'arrivai le lendemain à Burgos presque en même temps que le roi Joseph. Le maréchal Bessières qui, quelques jours auparavant, avait battu et dispersé un corps espagnol à Médina del Rio Seco, avait son quartier général à Burgos; mon gendre, le brave général Fi*anceschi, avait fait avec le général Merlin Tarrière-garde du roi , et arriva le même jour dans cette ville. Il fut décidé que les troupes françaises qui avaient évacué Madrid , et qui n'avaient pu prendre sur le Douro une position défensive, sans s'exposer à y être coupées de la communication avec la France, se retireraient en deçà de l'Ebre; qu'on tiendrait Burgos, ainsi que le fort et les défilés de Pancorvo, et qu'on attendrait, dans ces positions, les nouvelles dispositions de l'empereur.

I^ roi passa deux jours à Burgos, où il arrêta, de concert avec le maréchal Bessières ^ toutes les mesures qu'exigeaient ces circonstances : il se rendit ensuite , avec son état-major et les principaux officiers de sa maison, les ministres espagnols qui l'avaient suivi , le général O'farill , ministre de la guerre, etc., à Miranda, sur la rive gauche de l'Ébre , où il . établit son quartier général.

Je rejoignis le roi à Miranda. Après qu'il eut

320 MISSION PRKS DR LEMPRREUR.

arrêté ses preinières dispositions pour rétablissement (les troupes, il me chargea de la missi4>n îrès-délicate de porter ses dépêches à Tempereur, et de lui rendre im compte détaillé des circonstances et des motifs qui avaient déterminé sa retraite jusqu'en deçà de l'Ebre. Il permit à mon gendre, le général Franceschi, de m'accompagner jusqu'à Bayonne : celui-ci me devança » courant à franc étrier, pour gagner quelques heures de plus de séjour auprès de sa femme, pendant que je recevais les dernières instructions du roi. Je le rejoignis à la petite maison de campagne : je ne pouvais m'y arrêter que bien peu de temps : nous décidâmes avec beaucoup de peine ma fille à revenir avec moi à Paris. Francesclii nous accompagna jusqu'au second relais : nous dînâmes ensemble, ce fut une cruelle séparation. Franceschi retourna à Bayonne en s'arrachant des bras de ma fille, qui resta évanouie <lans les miens : elle était inconsolable et ne pouvait se défendre des plus sinistres pressentiments; elle me répétait sans cesse en fondant en larmes : Je ne le reverrai plus!. . . .

Je ne m^arrêtai pas un seul moment jusqu'à Versailles, d'où, pendant que ma fille se rendait chez moi, je me fis conduire à Saint-Cloud. M'ôtant fait annoncer à l'empereur, je fus admis sur-le-champ. A peine étais-je entré dans le salon, ^

AUDIKNCK DE l'eMPEREOR. 3a I

que l'empereur, sortant de son cabinet, vint à moi d'un air soucieux : a Eh bien ! M. le général « (me dit-il en recevant la dépêche que je lui « apportais et qu'il ouvrit et parcourut rapide^ « ment), vous m'apportez de belles nouvelles! « Me direz-vous comment le roi d'Espagne n'a « pu trouver de position sûre que derrière « rÈbre? Était-il serré de si près qu'il ne pût s'ar- « reter sur le Douro? Repasser les deux fleuves, « c*est évacuer l'Espagne.

« — Votre Majesté, lui répondis-je, n'ignore « pas les progrès du soulèvement, le peu de for- « ces que le roi avait à sa disposition, la nature « du pays entre le Douro et l'Èbre, la difficulté « de maintenir une si longue communication « que les rassemblements formés dans la chaîne « de montagnes de Soria et dans l'Aragon n'au- « raient pas manqué de couper. Le roi a pensé « que, dans de telles circonstances, il était sage « de concentrer ses forces dans une bonne posi- « tion sur la rive gauche de l'Ebre, en avant des «1 défilés de la Biscaye, et dy attendre de nou- « veaux ordres et les nouvelles dispositions de « Votre Majesté.

a -^ Fort bien! je vois que tout le monde a a perdu la têXe depuis l'infâme capitulation de « Baylen. » Et, en disant ces mots, il saisit le parement de mon habit, et, le secouant avec force, m. ai

'i'I^ AUDIENCE DR l'eMPEREUR.

il ajouta avec l'accent d'une colère concentrée : (( — Il faudra que cet habit soit lavé dans le ce sang. » — Il se promena ensuite à grands pas, et me fit avec plus de calme différentes questions sur la situation de l'armée, «f — Je vois c( bien, dit-il, qu'il faut que j'aille moi-même re- « monter la machine. Vous retournerez avec moi; a allez vous reposer, et dites au prince de Neii- (t châtel qu'il vous expédie vos lettres d'aide-ma- (t jor général, comme au général Belliard; vous <c serez employé de la même manière qu'à la cam- « pagne d'Austerlitz. »

J'attendis à Paris, dans le sein de ma famille, mes instructions, qui ne me furent expédiées qu'un mois après, au moment même du départ de l'empereur. Entouré de mes enfants et de mon respectable beau-père, j'aurais bien joui de ces courts instants de bonheur, s'ils n'avaient été troublés par le chagrin de ma fille Octavie, que rien ne pouvait adoucir. Ma fille aînée , madame de Saint-Didier, qui servait de mère à son jeune frère, l'avait fait entrer, comme nous en étions convenus, à l'institution de Sainte-Barbe : cette maison, ancien collège fort réputé, avait été rétabUe par le savant et respectable M. Delannetu, vrai modèle des instituteurs, et l'iin de ceux qui ont le plus contribué à la restauration de l'instruction publique en France, presque entière-

RETOUR Eif ESPAGNE. 3îl3

tuent abandonnée depuis la contre-révointiôn de

Pendant mon séjour à Paris, j'appris qu'on avait fait courir le bruit que le roi Joseph avait fait transporter en Espagne les plus beaux ta* bleaux de la galerie de Famèse, et les objets les plus précieux du musée et du mobilier du palais de Naples. Je me rendis auprès de la nouvelle reine de Naples, madame Murât, à TÉlysée, et je mis sous ses yeux l'inventaire^ue j'avais fait dresser , en l'assurant de la part du roi et de la reine d'Espagne , que le roi Joachim trouverait , à son arrivée à Naples , dans le palais et dans les autres maisons royales, tout ce qui se trouvait porté dans llnventaire dont j'avais laissé le double entre les mains de l'intendant de la maison, et dans le meilleur ordre.

L'empereur étant parti pour se rendre avec la plus grande diligence en Espagne , je le suivis d'aussi près qu'il me fut possible. Je ne m'arrêtai que quelques heures au delà de Bayonne , dans la maison de campagne dont j'ai parler plus haut , où mes chevaux et mes équipages étaient depuis peu de jours arrivés de Naples. L'empereur avait fait filer en Espagne de nombreux renforts, et donné une nouvelle organisation à la grande armée dont il allait prendre le commandemeM en personne. Ije quartier impérial fut d'abord

ai.

324 RETOUR KN ESPAGlfE.

établi à Yittoria : je partis avec mes équipages pour m'y rendre. J'avais près de moi le capitaine Labarthe, oflBcier de cavalerie au service d'Espagne j pour lequel j'avais obtenu la nomination de mon aide de camp. C'était le fils d'un ancien officier du régiment de Médoc; il avait émigré avec son père^ étant encore fort jeune : il avait suivi le roi Joseph à Burgos; et, comme il parlait parfaitement l'espagnol, je me l'étais attaché.

Ayant appris à Irim , sur la frontière d'Espagne, que la campagne était ouverte , et que l'empereur , avec le corps du maréchal Soult et les réserves de sa garde , était déjà en marche sur Burgos , j'abandonnai mes équipages , et pris la poste à franc étrier, n'emmenant avec moi que mon aide de camp Labarthe, mon secrétaire Pérotte, et mon valet de chambre Félix. Nous fîmes, sans nous arrêter, et d'une manière très-pénible, avec des bidets de poste et des mulets extrêmement fatigués , les soixante lieues d'Irun à Bui^[os, où je n'arrivai que le lendemain vers minuit. Ce joa^ là même l'empereur était entré à Burgos après un combat assez vif, à la suite duquel le corps espagnol qui occupait* le château et la positioo de Burgos avait été repoussé : la route aux accès de Burgos était jonchée de morts.

Pendant cette journée , la plus fatigante que

ARRIVÉE A BURGOS. 3a5

j'aie jamais supportée, j'entendis sur ma droite, au delà du défilé et des hauteurs de Pan Corvo, une vive canonnade : c'était l'armée du général- Black qui se retirait, et était vivement poursuivie par le corps d'armée du maréchal Lefebvre. Quelques partis espagnols qui s'échappaient de l'armée de Black ^ traversèrent la route que nous suivions, et nous fûmes très-heureux de ne pas tomber entre leurs mains.

En arrivant à Burgos, je me rendis chez le prince de Neuchâtel, pour lui rendre compte de ce que j'avais appris de la position des ennemis dans cette partie. Ces avis avaient quelque importance y parce que le maréchal Lefebvre, au lieu de tenir en échec le général Black , pendant que l'empereur pénétrait jusqu'à Burgos, et dirigeait le corps du maréchal Soult sur Saint-Ander, avait trop précipité son attaque en partant de Bilbao : ainsi il n'avait pas laissé à l'empereur le temps qui lui était nécessaire pour achever son mouvement stratégique, couper la retraite aux corps des généraux Black et la Romana; c'est ce qui donna lieu à la bataille d'Espinosa , après laquelle les généraux espagnols , quoique battus, ayant encore leurs derrières libres, purent effectuer leur retraite sur la Galice.

Le lendemain de mon arrivée, je fus conduit chez l'empereur par le major général , pour lui

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