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le costume que Lair m'avait apporté au point indiqué. Je remerciai mon guide , et poursuivis ma route vera le pont de Charenton. Je n'y arrivai qu'à l'heure et à la minute convenues, et je vis paraître, à l'instant même, ma voiture qui s'arrêta pour relayer à la poste. Les deux portières s'étant ouvertes en même temps, je vis descendre mon Sosie, et feignant d'avoir satisfait un besoin, je fis le tour de la voiture, et je le remplaçai auprès de son fils. Comme il avait un double passe-port je n'avais à concevoir aucune inquiétude sur son sort.
Avant d'avoir atteint le premier relais après Charenton, j'étais déjà biei?. informé par mon ' jeune compagnon de tout ce qui concernait sa famille, des circonstances de son voyage, enfin de tout ce qu'il m'importait de savoir pour répondre à toutes les questions imprévues , et me mettre en état de bien jouer mon rôle. Je l'instruisis aussi de ce qu'il devait faire et dire pour me seconder selon l'occurrence. Nous ne fumes arrêtés pendant la nuit par aucun accident. Ar^ rivés à Provins vers les sept heures du matin , nous tombâmes dans un rassemblement assez nombreux. On allait planter un arbre de la liberté. Une foule de curieux entourèrent notre voiture. Nous exhibâmes nos passe-ports qui nous valurent des félicitations aux cris de Vive la ré-
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publique! On n'exigea rien de plus sur tous les lieux de notre passage jusqu'à I^ngres. La consigne était ici plus sévère. Le||oste des gardes nationales qui nous arrêta , et auquel je voulais montrer nos passe-ports, nous invita à descendre pour nous rendre à la municipalité. Je m'en défendis, en prétextant l'urgence de ma mission. L'officier commandant le poste survint pendant le débat, et m'ayant fixé profondément, il prit les passe-ports, rentra dans le corps de garde, et revenant peu d'instants après , il ouvrit la portière, et, se penchant pour me parler tout bas : «Tenez, me dit-il, général Dumas, votre passe- « port est en règle; que la Providence veille sur «vous; je vous souhaite un heureux voyage. « Allez, postillon! » Je ne pus même soupçonner à qui je devais un si bon office.
11 était minuit quand nous arrivâmes à Besançon. On voulut nous conduire à la municipalité où des commissaires étaient, nous disait-on, en permanence. Nous n'y trouvâmes qu'un secrétaire qui nous dit qu'il fallait attendre le jour. Je demandai à être conduit chez le maire ; il était dans son lit, entouré de rideaux. Sans le voir et sans en être vu, je racontai ma fable. Il visa le passe-port sans difficulté, et je n'en éprouvai pas davantage pour me faire ouvrir les portes de la place, comme on avait coutume de
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le faire pour les agents du gouvernement. Arrive à Pontarlier, dernière ville frontière, à deux lieues e||deçà des limites, je rencontrai des difficultés plus sérieuses. On arrêtait, on examinait rigoureusement tous les voyageurs. I^ municipalité était assemblée. Je dus m'y rendre pour être interrogé. J'attendais mon tour depuis deux heures dans un bureau où travaillaient quelques commis, parmi lesquels se trouvait un fort aimable enfant d'environ dix ans, fils de l'un des officiers municipaux. I^a conversation de ces citoyens n'était pas très-rassurante. On racontait qu'une dame qu'on avait trouvée suspecte, et qu'on avait ramenée à Paris, avait 'été guillotinée dans les vingt-quatre heures. Comme je témoignais quelque impatience à cause des affaires de service dont j'étais chargé, l'un des commis me dit : Si ce petit garçon voulait entrer et porter vos papiers à son père, on viserait peut-être votre passe-port sans vous interroger. Le petit garçon accepta la commission de très-bonne grâce, mais il revint peu après sans rapporter mes papiers. — Papa m'a dit qu'il allait voir. — Après une cruelle demi-heure d'attente, je hasardai de le renvoyer. Le moindre risque était de paraître importun; et le plus grand était d'avoir à produire mon visage d'ancien acteur de tribune. Je me souvenais de ma
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rencontre à liangres, et je n'espérais pas d'avoir si bonne chance. Cette fois, mon joli petit négociateur me rapporta mon passe-port visé. Il était trop tard ponr continuer ma route, et la bonne mine, les sages propos du maître de l'auberge où j'étais descendu, me donnèrent la confiance d'y passer la nuit. Je partis au point du jour, n'ayant plus à subir qu'une dernière épreuve, la visite de ma voiture par les douaniers au poste du fort de Joux. Cette opération fut très-longue. On démonta presque ma voiture pour s'assurer que je n'emportais d'autre niunéraire que l'argent strictement nécessaire pour payer la poste. J'avais bien pris mes précautions, et ces habiles investigateurs eurent beau larder, sonder, taper toutes les pièces, aucun d'eux ne s'avisa de soupçonner ma cachette. L'un des deux palonniers , tout couvert de boue, et fortement attaché, avait été creusé de manière à y renfermer mille écus en or.
Je ne pense pas qu'aucun voyageur soit jamais entré sur le territoire suisse, et ait vu les beaux rivages du lac de Genève avec plus de plaisir, ni qu'il y ait éprouvé une plus vive satisfaction, que celle que j'eus en embrassant, à Nions, mon excellent ami Théodore de J^meth, tout triomphant du succès de son entreprise.
Après avoir détaché et scié le palonnier, re-
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cueilli mon petit trésor, et récompensé mon compagnon de voyage, je partageai pendant quelques jours Taimable et douce hospitalité dont jouissait mon ami chez le respectable ministre de Nions. Il y était servi et soigné par deux aimables filles de la vieille gouvernante, et s'y trouvait aussi bien qu'on peut l'être sur la terre d'exil, même dans ce magnifique pays de Vaud, le plus beau jardin de l'Europe.
Il fallut bientôt nous séparer, caria vigilance inquiète des agents de la république ne souffrait pas la moindre réunion de conspirateurs constitutionnels tels que nous, si près des frontières de la France dont ils avaient fait une nouvelle Tauride. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par toutes sortes de subterfuges, que les premiers amis de la liberté française pouvaient obtenir un asile incertain sur la terre classique de la liberté. Théodore avait tout prévu, et m'avait ménagé une retraite à Morat, auprès d'une personne que nous avions cormue l'un et l'autre à Paris, et qui était liée avec la famille de M. le comte d'Affry. Je m'établis d'abord dans une petite maison isolée sur le bord du lac, et trèsprès de la belle terre de M. de Garville, véritable ermitage où je vécus seul , servi par une vieille femme pendant le reste de l'été; je m'étais procuré quelques livres, et je ne recevais que rare-
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ment la visite des personnes de la ville auxquelles j'avais été recommandé. J'écrivis à M. Barthélémy, ambassadeur de la république, qui résidait à Bàle , de qui j'étais très-connu. Je lui confiai mon secret , bien certain de sa discrétion, et de sa disposition à me protéger pour autant que cela lui serait possible. Je m'étais fait inscrire chez le ma£:istrat de Morat, comme An-r glais , et sous le nom de Procter. Me promenant un soir sur le rivage , je fus rencontré et reconnu tout à coup par un ancien ami de ma famille , l'abbé Rousseau , prédicateur du roi , et qui depuis a été, sous l'Empire, évéque de Coutances. Il était sorti de France depuis quelques mois , et avait été recueilli par M. de Garville. Il m'offrit ses services; je n'acceptai que sa parole de ne point découvrir ma retraite, de ne point parler de notre rencontre, afin de ne pas m'ex-^ poser k des recherches , et de ne pas embarrasser ses amis.
Dans cette solitude, ne pouvant , malgré mes efforts, distraire ma pensée de la déplorable situation de ma patrie, je trouvai quelque soulagement à retracer le tableau des événements auxquels j'avais pris tant de part, et de l'effroyable anarchie qui en était la conséquence , et que le parti constitutionnel n'avait pu conjurer. Pour lés représenter plus vivement, et les mettre,
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pour ainsi dire, en action , j'imaginai d'écrire un drame intitulé : Une nuit du comité de salut public; j'y faisais paraître les principaux personnages dont je ne connaissais que trop bien les caractères , les vues et le génie infernal. Une double intrigue de politique et d'amour m'avait servi de cadre pour développer, en trois actes, tous les ressorts secrets de ce Pan-Demonium. Chacun desdits personnages s'y produisait à son tour, et tenait, suivant ses intérêts, sa spécialité, ses talents, le langage dont ses propres discours dans lesclubs et à la tribune, comme aussi tous ses actes publics , attestaient l'exacte vérité. Cette composition est, je crois, ce que j'aie jamais écrit avec plus de force de style , de verve et de correction. Des trois actes de ce drame, deux seulement, le second et le troisième, ont été conservés , et pourront se trouver dans mes papiers. Le premier acte a été détruit: il contenait l'exposition. J'y montrais sans ménagement l'homme que je considérais comme le moteur secret de la conjuration contre la constitution de 179I9 6t auquel je faisais le funeste honneur de la conception du gouvernement révolutionnaire. Quelques années plus tard, ayant lu ce drame devant le philosophe Jacobi, il me reprocha d'avoir cédé à mes ressentiments, et d'avoir avancé , sans preuves suffisantes , des fa\ts
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que l'histoire conteraporaine ne pourrait consigner que d'une manière conjecturale. Séduit, comme beaucoup d'autres illustres professeurs allemands j par des théories métaphysiques , il exigea de moi de détruire ce qu'il appelait; une injuste et violente satire. J'en fis le sacrifice à l'amitié et à la reconnaissance (car je devais à Jacol^i , comme tu le verras, mon cher fils , dans la suite de ces mémoires, l'asile où ta mère vint te chercher ). Je jetai au feu le premier acte de ce drame. Le reste, quelque éloge qu'on ait donné à cet ouvrage, n'est plus qu'insignifiant.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, les cantons •uisses n'étaient point un asile sûr pour les principaux proscrits; mais la protection secrète de M. Barthélémy, ministre de France, et le pa-» tronage plus immédiat de M. le comte d'Afry dans le canton de Fribourg, où je me trouvais, m'y retinrent.
Je faisais quelques excursions, et le plus sou** vent à pied, dans cette belle partie de la Suisse, J'allais assez fréquemment à Berne dont le gou* vemement était divisé en partis aristocratique et constitutionnel ; j'y étais accueilli par la famille des Lentulus, et par M. de Frusching, l'un des personnages les plus illustres du sénat. Celui-ci encourageait nos espérances et prévoyait la chute prochaine du gouvernement révolution.
5a MÉMOIRE ADRESSÉ AU PRINCE DE COBOURG.
naire. Il pensait que cette circonstance produirait une réaction inévitable, et que si la cour de Vienne était bien éclairée sur les intérêts du parti constitutionnel, on pourrait ouvrir des voies de conciliation.
Préoccupé de cette pensée, il m'invita à écrire un mémoire qu'il se chargeait de faire transmettre. Je profitai de cette ouverture pour essayer de servir d'une manière indirecte nos malheureux amis la Fayette, Alexandre Lamcth, de T^tour Maubourg et Bureaux de Puzy, détenus dans les cachots d'Olmulz par une violation qui a long* temps prolongé les maux de la France. Ce mémoire que je remis à M. de Frusching était sous la. forme d'une lettre avec ce titre : L! Espérance volontaire de V armée du Nord à S, M, le prince de Saxe-Cobourg, J'exposais dans cet écrit la véritable situation des partis en France, telle que je la voyais, non d'après ma situation personnelle, mes justes regrets et mes ressentiments contre les prétendus républicains fauteursde l'anarchie, mais d'après les principes consacrés par l'assemblée constituante, d'après les mœurs de la nation, que les désordres de l'anarchie n'avaient pu changer. Je démontrais que l'influence de ces mœurs et la saine opinion publique reparaîtraient dans . toute leur force aussitôt que la double compression de la tyrannie démocratique et de la coali-