‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 94 sur 112 · LIVRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIÈME

Appert des afi'aires à ma rentrée en France. — Direction geomt de la liquidation des armées. — L*abbé de Monle»|iHoa. — Audience de M. le comte d'Arloia à Saînl-Cloud. — PropOMlion faite au roi de me nommer ministre de la maiine. — Direction générale de la caisse des invalide». — Marche reingrade du gouvernement de la restauration. — Retour de l'ilr d*£lbe. — Ékiignemeut du maréchal Soull du minîslèrc de b guerre. — Audience du roi. — Mission vers le nurérhal Oadiiiox. — Entrevue a\ec M. le maréchal Oudinot à Oianasom

— Retour à Paris. — Audience de M. le comte d'Artois. —

— Départ du roi et de la famille royale. — Arrivée de Te*pereur. — Visite aux Tuileries. — Exclusion du conseil dXist.

— Nomination à la direction générale des pirdes nalîooales. ^ plan de campagne de l'empereur. — Dataillen de Lign} rt Waterloo. — I^s armées sous Faris. — Négociations a«cc k roi Loui» XVIII. — Défense de la capitale. — Mémoire rrai» au roi par le maréchal Oudinot. — DisgrAce et HÛe en retrailr , après la rentrée du roi dans Paris. >— Politique da rm et situation des affaints. — Travaux historiques. — Bappel a« conseil d'Etat. — Commission de défense du royauMe. — Rcfw (1(> m ï'iever à la pairie. — Marche réactionnaire du gomeiaement. — Avènement du parti aristocratique an poutoir. — Mon exclusion du conseil d'État. — Reprise de ncstra^an historiques.

JLjorsqi'k j'avais appris à Vienne la mauvaise issiK' (le ropération stratégique par laqtielle ^i ïpniron avait voulu réparer les fautes de quel-

AUTlIVÉK A PARIS. 5^9

<]iies-iins lie ses généraux, et couronner par un coup (le niaîlre sa belle campagne de France; lorsque la nouvelle de son abdication nous parvint, mon premier sentiment fut d'envier le sort de ceux qui le suivraient à l'île d'Elbe, et qui s'attachei^aient à sa Fortune dans les jours d'advei-sité. Il me semble encore que ceux qui l'avaient suivi dans sa glorieuse carrière, auraient i\\\ ambitionner ce poste comme la plus grande des faveurs dont il les avait comblés, et c'est précisément parce que j'avais re^*u de lui plus de témoignages d'estime que de faveurs particulières, que cet acte de dévouement aurait eu plus de prix à mes propres yeux. Telles étaient mes pensées lorsque j'arrivai à Paris. J'y trouvai tous mes compagnons, à l'exception du petit nombre qu'il avait honoré de son choix pbnr le suivre dans sa retraite, et de quelques autres trop rapprochés de sa personne par les grandes places qu'ils avaient occupées, ou la part qu'ils avaient eue à son intimité, entièrement détachés du système impérial et déjà entrés ou prefs à entrer dans celui de la restauration. Celui-ci était devenu la loi de la nécessité : on eût dit que le régime qui venait de cesser n'était déjà plus qu'un souvenir historique. Le nouvel ordre de choses imposait de nouveaux devoirs : je m'y rangeai comme les autres, et dautant plus faci-

55o srn \TioN des affaiaks.

leinent que le commencement et une grande partie de ma carrière militaire s'étaient écoulés soii» le- gouvernement des Bourbons. Puisque, sdnn toutes les apparences et dans leur intérêt commun avec celui de la nation, ils venaient rallier à la monarchie constitutionnelle les amis de la liberté, et consacrer les conquêtes utiles de b révolution , principaium et Uberîatem , je mr trouvais dans la ligne de Topinion que j'avais toujours professée. J'abhorrais les moyens qui avaient été employés ; je voyais avec un profond chagrin le sol de ma patrie foulé par les élran* gers; mais j'étais consolé, autant qu'il fut possible de l'être, par les effets que j'espérais de ce nouveau pacte entre la révolution et l'ancieune dynastie.

Plusieurs de mes anciens amis et des personnes de l'ancienne cour dont j'avais été connu avant la révolution, s^occupèrent de moi, désirant que je fusse placé convenablement et que je me rendisse utile au gouvernement du roî. Mais les principaux emplois à l'un desquels j'aurais pu être appelé étaient déjà remplis. I^e général Dupont, ministre de la guerre, m'offrit ses services avt'c la plus gi*;uide sincérité. Je m'abstins (le toute espèce de sollicitation directe ou indirecte , et me renfermai d'abord dans le ct*rrl(Ml<' mes relations defamille. I Hagarde des sceaux.

MON MAINTIKN AU CONSEIL d'ÉTAT. 55 1

M. Dambrai , ayant donné au conseil d'État une organisation qui le rapprochait de l'ancienne forme du conseil, tel qu'il était avant la révolution , j'y fus appelé ainsi que le général du Laulois, comme conseiller d'État d'épée, vain titre honorifique sans aucune fonction déterminée.

Peu de temps après, je fus compris dans la nomination d'une commission d'officiers généraux chargés d'examiner et d'apprécier les services des officiers de tout grade qui avaient servi au dehors, soit dans l'armée de Condé, soit dans celle des puissances coalisées, et qui réclamaient leur réintégration au service de France , ou des pensions , ou l'avancement dont ils avaient été privés pendant l'émigration , ou enfin des récompenses, des indemnités, des moyens d'existence. Cette commission , sous la présidence du maréchal comte de Viomesnil , était composée de trois officiers généraux de l'ancienne armée royale et de trois autres pris dans la vieille armée impériale; j'étais du nombre de ces derniers. Une ordonnance du roi,. sur la proposition du ministère de la guerre, détermina lechelle des grades à conférer aux nombreux réclamants d'après les titres qu'ils exhibaient. Ce fut à cette époque que le maréchal Macdonald fit dans la chambre des pairs la motion d'accorder à tous les émigrés qui avaient

:>Ji DIflECTION GI•:NI^RAL^:

perdu leurs propriétés, ou iiiéme leurs emplois au service, une indemnité raisonnable. Le refus de cette généreuse proposition a entraîné plus tard à d'immenses sacrifices et fait élever des ^ prétentions qu'on aurait pu satisfaire à bien moins de frais. Cet acte de justice n'aurait rencontré dans l'opinion qu'une opposition momentanée, et aurait prévenu l'abus de la concession des grades et une foide d'inconvénients que dans les circonstances ultérieures il a été impossible d'éviter. Les divers titres produits à la commission ne pouvaient être vérifiés et jugés que de confiance et sm* des attestations qu'il n'était que trop facile d'obtenir des principaux chefsdes armées dans lesquelles ces officiers avaient ser\i.

Au mois d'août suivant, à l'époque de la Saint-Louis, je fus nommé commandeur de l'or» dre militaire de Saint-Louis.

Le ministre des finances, mon ancien et honorable ami le baron I^uis, venait de poser la véritable base du rétablissement du créilit public, en faisant décider le payement intégral de l'arriéré de tous les services. Il proposa au ministre de la guerre de me charger de la liquidation de l'arriéré de la guerre, avec le titre de diretteur général. J'acceptai avec plaisir celte place (|ui me mettait à portée d'être utile à mes anciens compatrnons d'armes. Je me livrai tout en-

DE LA LIQUIDATION DKS ARMKES. 553

tier à cet immense travail. J'appelai près de moi, comme mon secrétaire général, mon ami Combes dont j'avais tant éprouvé le zèle et l'austère probité. 11 vint reprendre ^ sous mes ordres, le poste qu'il avait occupé avant la campagne de Russie. J'organisai mes bureaux en autant de divisions qu'il y avait eu d'armées principales. Je choisis six commissaires ordonnateurs qui avaient administré eu chef des corps d'armée et qui, par cela même, avaient une connaissance plus spéciale de la composition de chacune de ces armées, des localités, ainsi que des événements. J'attachai à chacune de ces divisions des sous-inspecteurs aux revues et des commissaires desgÉeires exercés aux détails de service et aux opérations (le comptabilité. Je fus ainsi assuré d'obtenir sur toutes les réclamations des rapports exacts, dont je prescrivis les formes ainsi que l'apport des pièces à lappui. J'établis un bureau particulier pour la classification des réclamations. Je fixai aussi un terme fatal au delà duquel les réclama-» tious ne pouvaient plus être admises. Dans les six premiers mois de mon administration, j'avais déjà recueilli et fait mettre en ordre plus de trente mille dossiers, et j'avais liquidé pour trois millions de créances en petites parties et princi^ |)alement pour des arriérés de gratifications de campagne et de pertes devant l'ennemi, justement

554 l'abbé de MONTKSQUIOi:.

constatées. Lorsque j'avais, snr le rapport des ordonnateurs 9 vérifié et arrêté des liquidations, elles étaient envoyées au comité central des liquidations de tous les ministères, présidé par le général comte Dejean. Il devait nae les renvojer s'il y avait lieu à relever quelque erreur ou quelque manque de formes dans cette dernière véritication : ce qui n'arriva que pour trois ou quatre cas seulement, pendant tout le temps que je fu» chargé de cette importante affaire.

Un de mes amis, M. Becquey, mon ancien collègue à l'assemblée législative, et qui depuis a occupé la place de directeur général des ponts et chaussées, remplissait alors celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur sous M. 1 abbé de Montesquiou, que j'avais connu pendant rassemblée constituante et avec lequel je n*avais eu depuis que très-peu de rapports. M. Becquey me rapprocha de lui : j'eus fort à me louer de son accueil et des témoignages de confiance qu'il m'accorda. Je le vis souvent, et je l'entendis exprimer le désir sincère de faire marcher le gouvernement constitutionnel. H' avait l'entière confiance du roi, combattait franchement les intrigues des courtisans et le parti de la contrerévolution qui, séduit par l'exemple du gouvernement impérial dont il jugeait si mal les hases v{ les nxnens, ne voulait du gouvernement re-

LR CHBVALIKR DE PUTS^UR. 555

présentatif que les formes, sous le masque desquelles il croyait pouvoir rétablir l'autorité royale sans contrôle et sans contre-poids. Je dois celte justice à Tabbé de Montesquiou qu'il s'irritait de ses vains efforts et prévoyait très-bien les conséquences d'une telle aberration politique. Toutefois je différais d'opinion avec ce ministre sur plusieurs points essentiels : je ne pouvais comprendre et ne saurais expliquer les contradictions dans lesquelles il tombait quelquefois. Comment un homme d*autant d'esprit, et qui avait si bien observé, pouvait-il entendre le gouvernement représentatif sans la liberté de la presse, dont il se déclara l'ennemi? ,

Peu de temps après mon retour à Paris, j'eus la satisfaction de retrouver l'un des compagnons de ma jeunesse, le chevalier de Puységur, frère de mon véritable père d'armes le comte de Puységur, ancien ministre de la guerre. Je ne lavais pas revu, et je n'avais eu que de rares occasions de savoir de ses nouvelles depuis son émigration avec M. le comte d'Artois, auquel il était attaché comme Tun de ses gentilshommes «rhonncur. H ne lavait jamais quitté , et ce prince n*eut point d'ami plus fidèle, plus sincère et plus éloigné de tout esprit d'intrigue : aussi lui était-il tres-âttaché, et il n'a cessé de lui en donner des prnives jusqu'à la fin de sa vie.

556 LE CUEVALIRR DK PUTSÉGOR.

M. de Puységur, comblé de témoignages d'affection, est mort presque dans les bras de M. le comte d'Artois. Il n'était point arrivé avec lui en France et à Paris; resté en Angleterre |)our y terminer quelques affaires du prince, il ne le rejoignit au pavillon Marsan qtie vers la fin de mai. Il fut nommé capitaine de Tune des deux compagnies des gardes de Monsieur. Malgré la différence de nos opinions, je trouvai mon ami aussi modéré dans les siennes que je l'avais toujours été dans mes opinions constitutionnelles depuis le commencement de la révolution. Nous nous entendîmes fort bien, et nos commtmications furent dès ce moment aussi francLes que notre amitié. Il me présenta à Monsîwr, qui m'accueillit avec une extrême bonté et 'i|ie témoigna le désir de me voir appelé à <|ijB|qiie place importante dans le gouvernement. Far une suite de cette disposition bienveillante, Monsieur me fit appeler à Saint-Cloud , où il s'était retiré pour soigner sa santé, il me reçut dans le cabinet de l'empereur Napoléon. Tout ce qui y était me rappelait comme un songe d'autres temps et d'autres circonstances. Le prince me fit beaucoup de questions sur Tannée, auxquelles il me fut facile de répondre.

J'indiquai, selon mes lumières et mon expérience, les moyens de se concilier l'affection des

AUDIENCE m. M. LE COMTE d'aRTOIS. SSy

braves et de garder une mesure raisonnable dans l'accord de leurs intérêts, de leurs justes prétentions avec celles du petit nombre d'officiers émigrés dont les services pouvaient encore être utiles. J'exposai les dangers d'un changement de système par rapport à l'armée, et tout le parti qu'on en pouvait tirer pour raffermissement du nouvel ordre de choses. Passant ensuite à des considérations plus générales, Monsieur me demanda ce que je pensais de l'esprit public par rapport à la restauration de l'ancienne dynastie : j'hésitai d'abord , et je me défendis de répondre d'une manière positive. Le prince m'encouragea à lui dire franchement toute ma pensée : « Eh « bien, Monseigneur, lui dis-je, vous av00 vous- « même par un mot mémorable résolu cette c question. On m'assure que vous avez dit en ce entrant à Paris, et comme un digne fib c de Henri lY : — «c II n'y aura rien de changé; il (« n'y a ici qu'un Français de plus. » — Ne perdez M jamais de vue ce noble engagement. Oubliez le « passé, vous n'avez besoin d'aucun souvenir. « Considérez-vous comme une nouvelle race « nouvellement adoptée par la nation : vous avez «t à la conquérir. Des trois générations que vous (c trouvez sur le sol français, une seule, celle à « laquelle j'appartiens, et de beaucoup la moins (< forte et la moins nombreuse, reconnaît ses

o'îd AUDIENCE DE M. LE COBffTE U*ART01S.

(c anciens souverains sous le gouvernement des- « quels s'écoulèrent leur enfance et leur jeunesse. « Lesdeiix autres générations ne vous connaissent « pas. Ils ont vu dans leur jeune âge éclater la c( révolution, ou bien ils sontnésavec elle pendant « les jours d'oi*age où rien ne rappelait Fancienne c( dynastie. » Le prince reçut avec un mouvement de surprise, mais sans montrer de mécontentement, un discours qui lui semblait audacieux. J'insistai avec force sur la nécessité d'entrer sans arrière-pensée dans les intérêts nationaux, non tels qu'on pouvait se les figurer d'après d'anciennes données, mais tels que la révolution, le laps de temps et les événements les avaient £aits. J'ajoutai que, dans ma conscience, je pensais qu'il n'y avait que ce moyen d'étoufier les derniers germes de républicanisme et d*afiiermir la monarchie limitée. Je développai cette proposition en rappliquant à la formation et au régime de la nouvelle cour, k l'ordre administratif et à l'armée.

Le prince parut satisfait de ma sincérité, et voulut bien me dire qu'il la considérait comme une preuve non (X]uivoque de mon dévouement. Un pou plus tard, il me le témoigna par une insigne faveur, en appuyant la -proposition (|ue fit Tabbé de Montesquiou au roi, de me faire nonnnor minisire i\v la marine lorsque la

MlUlSTicRE DE LA MARINE. 559

mort de M. Malouet rendit ce département vacant. Sa Majesté, qui avait donné d'abocd son assentiment, en fut détournée très-vraisemblablement par M. de Blacas. Le comte Beugnot me fut préféré.

Je continuai avec le zèle le plus actif le travail de la liquidation des armées, et je me flattais de le terminer dans le cours de la seconde année de mon administration, lorsque le maréchal Soim, ([ui avait remplacé le général Dupont au ministère de la guerre, jugea qu'il serait plus utile de réunir dans les différentes divisions de son ministère la liquidation de l'arriéré à la comptabilité du service courant. Je pense qu'il fut déterminé à cette mesure par l'exposé qu'on lui fit d'une plus grande facilité de vérification et d'une plus grande célérité d'expédition; mais ses vues ne purent être remplies pendant son court ministère, et bien moins encore sous ses successeurs. Cette grande liquidation disséminée dans les différents bureaux rencontra plus d'obstacles et devint de plus en plus litigieuse. M. le maréchal Saint-Cyr fut obligé de centraliser encore une fois ce travail, et de former une division spéciale. Dix années ont à peine suffi pour le terminer.

En supprimant la direction générale de la liquidation des armées , M. le maréchal Soult , qui n'a jamais cessé de me donner des preuves de

5Go DIllKCTIOIf DK LA CAISSE OFg tXVALIhlii.

son estime particulière, proposa au roi de mr nommer directeur général de la caisse des ln\alides , avec le même traitement que j'avais cornue directeur de la liquidation des armées. Il nomma en même temps M. Carayon ( depuis receveur général) caissier des Invalides. Quoiqirune ordonnance royale y réglant les attributions de la place qui m'était destinée, les eût fort étendues, en faisant concourir à la formation de cette caisse les produits des ventes de matériels de la guerre, et plusieurs autres sources de revenus qui devaient accroître ce fonds spécial et en rendre la gestion et la sur\'eillance très-utiles à Fobjet intéressant pour lequel il était créé, je refuisai d'abord cette place qui me semblait être hors de ma sphère. M. le maréchal insista : j'acceptai et me livrai à ce nouveau travail. Vers cette époque, je fus nommé grand cordon de la Légion d'honneur^ ou, srlonla nouvelle dénomination, grandcroix de Tordre royal de la Légion d'honneur.

I^ tranquillité apparente des esprits avait inspiré aux partisans de l'ancien régime une con* tiance mal fondée. Le miracle de la restauration (les Bourbons leur semblait avoir opéré une complète contre-révolution, et avoir effacé en un seul jour les souvenirs de trente années, avoir tait disparaître iriui seul coup les tracer de ce qu'ils appelaii'iit une longue et vaine n*lM*llion,

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