‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 13 sur 78 · VIBRAYE · texte numérisé non relu

VIBRAYE

De jour en jour, en effet, la France était en proie à une fermentation politique et sociale plus sourdement menaçante. Nombre de grands seigneurs partisans des idées nouvelles affichaient très haut un esprit libéral. Affaire de mode pour les uns, la Révolution apparaissait aux autres comme une ère nouvelle de bonheur et de liberté qui ferait disparaître peu à peu les inquiétudes et les abus. Beaucoup de gens en Alsace partagèrent ces généreuses illusions, et

peut-être M. de Reiset, entrainé par ses instincts 1. 2

de bonté et de désintéressement, fut-il de ce nombre. Son éloignement de Paris et du centre de la France devait préserver la ville de Colmar de la tourmente révolulionnaire et lui éviter ses fureurs sanglantes; aussi la noblesse d'Alsace émigra-t-elle en petit nombre, comptant sur le peu de distance de la frontière si la tranquillité se trouvait menacée. Cependant les événements se précipitaient, et l'insurreclion du 10 août venait ouvrir Îles yeux à ceux que le patriotisme avait aveuglés par de si cruclles illusions.

Comme celle de tant d'autres, la destinée de Marie-Antoine de Reiset devait se ressentir des changements qui s'opéraient.

L'année suivante, la haute société se réunit encore, et Jacques de Reiset parle souvent dans ses notes des diners et des concerts auxquels il est convié. Messieurs Trudaine et de Rayneval, le duc de Valentinois' ct la princesse de Craon,

qu'il voyait fréquemment, ont leur salon encore

4. Honoré-Charles-Maurice-Anne, duc de Valentinois, né en 1558, fils de Honoré IT, prince de Monaco, ct de Marie-(‘atherine de Brignole, dont les aventures furent célèbres et qui épousa en secondes noces le prince de Condé.

ouvert, mais le but est bien changé, et c'est moins pour se divertir que pour se confier ses craintes et ses inquiétudes qu'on sc réunit maintenant. Il avait fréquenté assidument le salon de la célèbre comtesse de Sabran, dont la correspondance avec le chevalier de Boufflers est restée un des documents les plus curieux du xvin® siècle.

Bicn en cour, bien apparentée, elle avait dans le monde une grande situation, et M. de Reiset voyait affluer les beaux esprits de l’époque dans son salon, dont les Polignac, M. de Vibraye et l'évèque de Laon * étaient les habitués. Très répandu dans le monde, d'une intelligence

4. Éléonore de Manville, comtesse de Sabran, avait épousé fort jeune un mari vieux et infirine qui mourut subitement à Reims pendant le sacre de Louis XVI. Restée veuve avec deux enfants, elle se lia avec le chevalier de Boufflers, qu’elle épousa en 41797 pendant l’émigration. Sa fille, fort jeune encore quand M. de Reiset la voyait à Paris, devait épouser le marquis de Custine, fils du général, qui monta sur l'échafaud si bravement, quelques jours après son père, laissant sa femme veuve à vingt ct un ans. Boufflers l’appelait la reine des roses; son affection passionnée pour Chateaubriand la rendil célèbre.

2. Monseigneur Louis-Hector-Ilonoré-Maxime de Sabran, né en 1739, mort en 1811, évêque-duc de Laon, pair ecclésiastique, premier aumônier de la reine. — ]] était le neveu, à la mode de Bretagne, de madame de Sabran, qu'il appelait sa pelile lante.

vive el brillante, avide de voir et d'apprendre, M. de Reiset avait fréquenté les salons et les clubs. Depuis son arrivée à Paris il avait vu bien des événements, il avait entendu à la barre Robespierre et tous les orateurs de l’Assemblée nationale, et il se rendait compte de la gravité des circonstances; aussi la mort de Mirabeau, sur qui l'on fondait tant d'espérances, l'avait-elle vivement frappé. « J'assistai à la cérémonie, dit-il dans son journal; les boulevards ainsi que les rues adjacentes à la chaussée d'Antin étaient remplis de monde; ces funérailles étaient magnifiques et depuis bien longtemps on n'avait rien vu de pareil; il y avait douze cents gardes nationaux, la municipalité, le département, l'Assemblée nationale, le club des Jacobins, les districts et comités et tous les électeurs des députés des environs. La mort prématurée de cet homme peut avoir de terribles conséquences ». — Il comprenait qu'avec Mirabeau venait de s'écrouler le dernier espoir du parti constitutionnel, et en retournant en Alsace 1l ne se faisait plus d'illusions. Îl quittait Paris sans regrets et, pressé de se retrouver au foyer de famille, il venait

travailler sous les yeux de son père, qui allait appliquer ses aptitudes remarquables et son ardeur au travail à l'étude des finances. Il commença dès lors à être avantageusement connu de nos meilleurs financiers, et notamment du baron Louis, qui put apprécier ses capacités lors d'uneinspection des finances à la Recette générale de Colmar et qui ne l’oublia jamais.

A l'époque du retour de Jacques de Reiset à Colmar, Kléber, qui avait alors le grade d'adjudant général et dont la renommée élait déjà grande après dix-huit mois seulement de service militaire, se trouvait à Colmar, son pays nalal, où 1l était venu prendre un repos bien mérité après les brillants faits d'armes qu'il avait déjà accomplis. A cette époque ce n était déjà plus un tout jeune homme; né à Strasbourg le 9 mars 1754, il perdit, l'année mème de sa paissance, son père, qui occupait un modeste emploi dans la maison du cardinal de Rohan.

Celui-ci prit l'enfant sous sa protection et chargea un curé du voisinage de lui faire commencer ses éludes. Ses dispositions pour les sciences exactes et le dessin étaient étonnantes; aussi, avait-il

débuté par étudier l'architecture, puis, poussé par son goût pour l’état militaire, il était entré à l'école où le roi de Bavière faisait élever les jeunes gens de famille destinés à devenir officiers. Jamais les portes de cette école, exclusivement réservée à la noblesse, ne se seraient ouvertes devant lui, si deux gentilshommes bavarois auxquels il avait rendu service n'avaicnt réussi à lever les obstacles qui s'opposaient à son admission. Ce fut là que le général de Kaunitz, fils du célèbre diplomate, frappé de ses aptitudes lors d'une inspection à l’école, lui fit obtenir une sous-lieutenance dans un régiment autrichien. Il avait alors vingt-trois ans. Au bout de sept années 1l n'était encore que licutenant et, ne voyant aucune chance de trouver occasion de se signaler et d'obtenir un avancement plus rapide, il revint à Strasbourg, où l'influence de M. de la Galaisière lui fit obtenir le poste d’inspecteur des bâtiments publics de la Haute-Alsace.

4. M. de Chaumont «le la Galaisière fut 1e dernier intendant d’Alsace. 11 fut nominé en 1318. On lui offrit en 1789 le ministère des Finances, qu'il refusa, et il émigra cn Angleterre. Jl mourut en 1803 dans les Vosges, chez son frère, qui avait été évèque de Saint-Dié avant la Révolution et auprès duquel il était venu vivre.

pathie irrésistible vous entrainât vers lui. Sa bravoure, sa mâle beauté, l'horreur qu'il témoignait pour toutes les mesures sanguinaires de la Révolution avaient fait promptement oublier la modestie de son origine et on l'avait très bien accueilli à Colmar. Ses anciennes fonctions d'inspecteur des bâtiments publics l'avaient mis en relations avec nombre de personnages importants de l'Alsace, et il comptait des amis dévoués dans la haute société de la province.

La famille de Reiset le voyait souvent, et, au bout de peu de temps, ses visites, qui se multipliaient, devinrent presque quotidiennes.

Marie-Anne de Reiset ', la sœur aînée de Tony, était alors une jeune fille de vingt ans, aux cheveux noirs et aux yeux bleus, pleine de vivacité et d'intelligence, pour laquelle le jeune général ne tarda point à éprouver des sentiments

fort tendres.

1. Marie-Anne de Reiset, à la main de laquelle Kléber avait inutilement prétendu, épousa plus tard Jacques de Schiélé, secrétaire du roi, inspecteur des armées, chevalier de Saint- Louis, officier de la Légion d'honneur, né en 1759. mort en 1826. Il avait épousé en premières noces Marie-Anne de Muller.

Les deux jeunes gens s'étaient plu, ils s'étaient fait des aveux, et peut-être leur mutuelle inclination leur avait-elle inspiré des projets d'union qui ne devaient jamais se réaliser. On se réunissait fréquemment en famille et chez les quelques amis dont les salons étaient reslés entr'ouverts malgré la rigueur des temps.

Ce fut en ce moment de repos et de calme, d'une durée si brève, que l'homme de guerre eut son heure de poésie. Poussé par un amour respectueux et discret, il composa un petil proverbe ayant pour titre : Faute de parler on meurt sans confession, dont Anne de Reiset, qui l'avait inspiré, tint avec succès le principal rôle et qui fut joué au château de Ribeauvillé, chez le comte de Baër, conseiller du roi de Bavière. Mais déjà les réunions mondaines prenaient fin pour faire place aux graves préoccupations suscitées par les événements; on ressentait partout le contre-coup des excès révolulionnaires qui s’annonçaient menaçants. Bientôt aussi, un nouvel ordre de départ venait interrompre brusquement le rêve de bonheur du général Kléber.

Le jeune Tony, en écoulant le récit des

batailles dont le jeune général avait été le héros, s'était pris pour lui d'une admiration enthousiaste, et ne le voyait pas s'éloigner sans un regret profond. Il l'accompagnait souvent dans ses longues promenades à travers la campagne; et, plus d’une fois, témoin de l'ardeur du jeune homme, Kléber, qui prenait plaisir à causer avec lui, s'était écrié :

— L'épée le siérait mieux que le petit collet; quand on a comme toi le cœur brave, mon enfant, on devient vite un homme à présent.

Tony l’avait écouté sans répondre; mais le général avait bien deviné la nature de son jeune compagnon, nature virile, qui, muette encore, se consultait, ne voulant prendre que d'elle-même une résolution qui allait modifier si complètement son existence entière.

C'était peu de temps après; Kléber avait rejoint l'armée sur les bords du Rhin. Un soir, le général venait de rentrer sous sa tente, et, penché sur des cartes, s'absorbait dans l'étude de la marche du lendemain lorsqu'un aide de camp vint lui annoncer qu'un volontaire est là, demandant à lui parler. Le jeune soldat est introduit, et quelle

ANNÉES 1775-4793. 27 n'est pas sa surprise en reconnaissant Reiset sous l'uniforme!

— J'ai voulu commencer comme vous, mon général, s'écric-t-il; je me suis rappelé votre conseil, et me voici.

— Bien, cela, mon enfant, répondit Kléber en lui prenant la main; tu es un brave. Écris à ton père que je te garde près de moi et que tu feras

ton chemin.

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