CHAPITRE I
Juin 1793 à Décembre 1795.
Reiset fait ses premières armes à la prise de Wissembourg. — 1l est blessé et retourne à Colmer en congé de conva-
lescence. — Son père est dénoncé comme suspect et menacé dans sa position. — Son frère se rend près de
l'abbé Delille. — Bataille de Fleurus.— Brillant fait d'armes de Tony en Belgique. — Eloges publics que lui décerne Kléber, qui l’attache à son état-major. — Sa joie d’avoir des épaulettes. — Blocus de Maëstricht. — Affreuses souffrances des soldats par le froid. — Conquête de la Hollande. — Bataille de Dusseldorf. —- Fatigues terribles éprouvées par Tony. — Son ardeur et son enthousiasme. — ]l est nommé sous-lieutenant au 9° régiment de dragons.
Le régime de suspicion inauguré par la Terreur, après avoir fait trembler Paris tout entier, avait peu à peu gagné les provinces et s'était répandu sur tout et sur tous jusque dans les armées. Les formidables égarements et les sanglants excès de la tyrannie populaire devaient indigner plus qu’une autre encore l'âme droite
et loyale du général Kléber; plus d'une fois, ses franches révoltes de langage et sa fière atlitude mirent sa vie en danger, el c'est entre deux gendarmes qu'on emmena à Paris, pour l'y incarcérer avec d'autres officiers supérieurs, cet héroïque soldat qui venait de conquérir ses grades par les plus hauts exploits. L'échafaud du baron de Dietrich, sur lequel lant de victimes des iniques sentences du Comité de salut public étaient montées à leur tour, l'attendait à Strasbourg, lui et ses compagnons. Il fallut que la Convention les arrachât à leurs accusateurs et proclamât qu'ils avaient bien mérité de la patrie.
Comme réparalion nationale plus éclatante et plus complète, Kléber reçut un brevet de général de brigade; mais ce ne fut pas sans inquiétudes et sans quelque méfiance qu'il se le vit décerner, « car c'élait en même temps, disait-il avec tristesse, un brevet pour la guillotine et la prison ». Ses fâcheux pressentiments ne le trompaient point et peu s’en fallut que ses plus généreuses actions ne tournassent encorc contre lui.
Son désir de voir s'opérer entre des Français ennemis un rapprochement qui eût été peut-être possible et un apaisement qui cût été réalisable, ne devait servir qu'à le faire taxer d’incivisme. Sa générosité au combat de Saint-Florent, où il laissa la vie sauve à quatre mille Vendéens ses prisonniers, acheva de le rendre suspect. Sa destitution était déjà prononcée lorsque Marceau vint déclarer qu’il refusait le commandement en chef de l’armée si la direction des opérations militaires n'était confiée à Kléber. Devant un pareil ultimalum il fallut bien céder, et pourtant, la nouvelle campagne terminée, il fut mis à l'écart, puis exilé à Châteaubriant. Mais on se vit de nouveau forcé de le rappeler pour le mettre à la tête de son corps d'armée sous les murs de Charleroi, pour qu'il assurât la victoire de Fleurus, et la défaite du prince d'Orange, la prise de Mons, ct le siège triomphal de Maëstricht.
C'est ainsi, en effet, que l'illustre général préluda au passage du Rhin, au blocus de Mayence, aux combats de Dusseldorf, et d'Altenkirchen. Ses victoires sur le prince de Wurtemberg ne devaient pas être moins brillantes, et c'est avec
sa naissance, ses habitudes étaient autant de griefs accumulés contre lui.
En voyant les brillants succès remportés par son fils, M. de Reiset se félicitait maintenant de l'enthousiasme juvénile qui avait entrainé Tony à embrasser l’élat militaire; il se disait qu'en ce triste temps de crises, où l'on n’avait que le choix des périls, c'était à coup sûr le plus honorable et à tout prendre le moins dangereux. Craignant pour son fils ainé, il avait jugé prudent, après l'avoir gardé près de lui quelque temps, d'envoyer Jacques auprès de son ami l'abbé Delille, réfugié à Lutterbach, aux environs de Guchwiller. Le jeune homme resla près de lui et du marquis de Quetray pendant que l'illustre aveugle écrivait son poème de l'Homme des champs, cherchant à oublier dans l'étude et les occupalions de l'esprit les horreurs du temps présent.
M. de Reiset devait échapper pourtant à tant de dangers réunis; et lorsqu'il fallut quitter de nouveau tous les siens, le 16 brumaire an I (6 novembre 1793), Tony partit plus rassuré sur leur sort. Il allait rejomdre, à Pont-à-Mousson, le 14° régiment de dragons, qui faisait partie du
veau par un brillant fait d'armes. Dans une reconnaissance près de Tongres, en Belgique, il est atteint de plusieurs coups de sabre. Saisi par surprise et fait prisonnier, il est tenu sous bonne garde. Le lendemain, avec sept de ses camarades, prisonniers aussi, qu'il entraîne par son ardeur, il se jette impétueusement sur ses gardiens. Le poste entier est désarmé par les huit dragons, qui s'emparent des chevaux en un tour de main, galopent toute la nuit et rejoignent leur régiment au malin.
« Quelques jours après, écrit brièvement Antoine de Reiset, le général Kléber nous passait en revue; il m'aperçut, vint à moi tout de suite et me signala comme m'étant bravement conduit; puis, après m'avoir félicité devant tout le régiment, il m'annonça qu'il m'attachait à son état-major.
» J'étais nommé adjoint aux adjudants généraux. Le 5 thermidor an II (12 août 1794) je pars pour Liège, où je devais m’équiper, ravi de me voir des épaulettes et d'avoir un cheval à moi. Quelques jours après, je tombe malade. Je suis fort inquiet de moi, craignant aussi d'avoir
ils vont, à peine vêtus, par un froid de 17 degrés, et, le 20 janvier 1795, ils entrent dans Amsterdam.
La Hollande était conquise et constituée par Pichegru en Province batave.
Bientôt après, l'Espagne, occupée par Moncey, etla Prusse battue, signaient la paix de Bâle, (5 avril et 22 juillet 1795). Nous y gagnions les provinces de la rive gauche du Rhin.
Sauf un court séjour à Colmar, Antoine de Reiset n'avait pas quitté Kléber, à l'état-major duquel il était resté attaché. Au mois de juillet, il le suivait à Crevelt en Prusse. Au mois d'août, il était avec lui à Oberingstein près de Mayence, où se trouvait le quartier général. Le 20 fructidor an III il était au passage du Rhin à Dusseldorf.
Une lettre de Reiset à son père, datée de Dusseldorf, au lendemain de la bataille, en retrace les péripéties avec l’ardeur et la sincérité de son jeune enthousiasme.
« Dans la nuit du 19 au 20, nous avons enfin passé ce fleuve si redoutable. L’ennemi, ne s’attendant pas à ce passage, nous a laissés maitres
dessus de tout danger, et j'ai le ferme espoir que bientôt je pourrai vous dire avec bien d’autres : Ce n'est pas en vain que nous avons travaillé à sauver notre malheureux pays et à lui rendre la paix et Ja tranquillité dont il a tant besoin.
» Votre fils respectueux et constamment attaché pour la vie.
» TONY
A la fin de l’année, étant à Oberingstein, le ministre de la guerre Petiet lui envoyait le brevet de sous-lieutenant (26 décembre 1795). Il était nommé au 9° régiment de dragons et avait la satisfaction de rester sous les ordres de Kléber. Il avait à peine vingt ans, et trois ans ne s'étaient pas écoulés depuis qu'il était entré dans l'armée comme simple soldat.