CHAPITRE X
Marches pénibles à travers la Bavicre. — Un triste logement — Retards incessants. — Rigucur de la température. —
Ratisbonne. — L'armurier Ruchcnreuther. — Curiositès des environs. — L'abus des images de sainteté. — Bizarre costume des femmes du pays. — Incertitudes et fausses
nouvelles. — iépugnance de Reiset à présider un conseil de guerre. — Les attentions et les amabilités des grands seigneurs bavarois. — Reiset organise un bal en l'honneur de ses hôtes. — Décoraleur en chef. — Réussite complète. — Ignorance des Cvénements el préparatifs de départ. — Tony est renversé sous son cheval. — Iluit mois sans
appointements. — £a Saint-Napoléon. — Reiset fait les honneurs du banquet. — Les danses bavaroïises, les sauteuses et les écossaises. — Ordre de di'part. — Arrivée à Nuremberg.
Février 1806.
« Ïl n’y a toujours rien de nouveau, écrivait Reiset au mois de février; nous ne savons rien et il ne nous parvient que très tardivement quelques gazettes, qui sont lues avec avidité. Nos démélés svec la Prusse semblent heureusement
constamment en route. Nous étions aux portes de Munich, lorsqu'on nous a fait rétrograder sur Dinkelfingen où nous attendons notre sort ultérieur. Îl fait un froid à pierre fendre. Nous rentrerons probablement les derniers en France; nous formons l'arrière garde du maréchal Soult qui évacue le dernier l'Allemagne : notre retour s'effectuant par la Haute-Bavière, il est probable que nous passerons le Rhin à Spire ou à Mayence; mais noire marche est sans cesse retardée par les haltes qu'on nous fait faire souvent pendant plu-
sieurs jours. »
Mars 1806.
« M. de la Tour d'Auvergne vient de lever un régiment de chasseurs à pied au service de la France; il cst de nos amis depuis longtemps; je me suis donc empressé de lui écrire pour demander une lieutenance pour mon frère Louis. J'ai écrit en mème temps au maréchal Lefebvre, qui appuiera la demande. Si cela réussit, cela me fera bien plaisir pour mon pauvre cadet. »
5 avril 1806.
« Nous continuons notre marche vers la France, par un temps cffroyable. Nous sommes arrivés le 31 mars à Schierling. Je suis allé avec le colonel visiter Ratisbonne, qui n'est distant que de quelques kilomètres. C'est une vieille ville fort sombre et fort noire comme presque toutes les villes d'Allemagne. Les rues sont constamment désertes et l'on n’y voit pas un équipage. Le palais du chancelier est fort ordinaire, et tout ce qui l'entoure fort modeste; son extérieur ne dément pas ce qu’il en a dit à notre Empereur à Paris en lui parlant de sa maison, où ajoulait-il plaisamment, « je ne possède que six chevaux, mais où l’on voit dix-huit cochers chargés de les conduire. »
» La Comédie est un bâtiment dans lequel il y a plusieurs salles de concert et de danse fort bien ornées. Il y a en outre un café et plusieurs salons de réunion pour une société que l’on appelle « l'Harmonie », et où l’on trouve toutes les gazettes de l'Europe. Les salles à la maison de
ville où se réunit la diète et les différents collèges sont immenses, sans autre décoralion que leur air de vétusté ct leurs sièges rongés par les vers et la poussière. On y montre quelques vieux fauteuils jadis occupés par de grands personnages, une petite horloge avec sa mécanique sur le modèle de celle de Strasbourg, un verre dans lequel a bu Charlemagne, et c'est tout. Il y a un beau pont sur le Danube. Nous avons été voir l’armurier Ruchenreuther, qui fait des pistolets qui portent à trois cents pas et percent encore une planche d’un pouce. J'en achetai deux paires, que je payai vingt-cinq ducats (300 francs). »
Au milieu de toutes les fatigues de cette longue campagne, Reiset n'oubliait pas les tendres liens qu’il avait formés un an auparavant el une volumineuse correspondance fait foi de l'attachement qu'il portait à sa fiancée, mademoiselle de Fromont.
7 avril 1806.
« Je me promène du matin au soir, lui écri-
vait-il, le 7 avril, dans une lettre datée de
9 avril 1806.
« Nous sommes depuis vingt jours dans un affreux (rou qui s'appelle Andernach, où il n'y a aucune ressource; et je perdrais volontiers patience, tant on a de peine à se faire aux habitudes et aux manières des gens de ce pays-ci. Je loge à la ville haute, chez un huissier, et j'ai deux pièces à ma disposition. Dans ma chambre et dans celle qui précède, j'ai trois énormes crucifix dont un de toute la hauteur de l’appartement, et par conséquent beaucoup plus gros que moi. Îl fait face à mon lit et m'impressionne péniblement, lorsque j'ouvre les yeux en me réveillant. Il faut ajouter à cela une demi-douzaine de saints et de saintes, et trois horribles portraits de famille en grand costume, dont les yeux me suivent partout, ce qui devient à la longue une véritable obsession. La fureur des crucifix et des vierges est unique dans ce pays-ci;ilyena partout, à chaque coin de rue, dans les appartements et les corridors, même sur les escaliers, où chacun en montant baise le visage pitoyable
ANNÉE 1306. 207 et tout dégouttant de sang du pauvre crucifié. Le costume des femmes est très extraordinaire. Elles sont toutes coiffées d’une espèce de toque dont le bourrelet est en fourrure et le fonds en étoffe brochée d’or ou d'argent. Un large collier de velours noir sur le milicu duquel sont cousucs des pierres brillantes leur entoure le cou, et une sorte de longue cuirasse terminée en pointeen avantelen arrière enserre leur taille efliléc. Des agrafes et une grande chaine d'argent proportionnée à la fortune de la belle s'attachent par devant. Elles ajoutent à cela une sorte de plastron ou de pièce d'estomac enrichi de lout ce qu'elles peuvent avoir de brillant et de riche, et cinq ou six jupons bariolés complètent leur toilette, découvrant des jambes chaussées de bas rouges et de grands
pieds fort haut montés sur des talons rouges. »
lhavril.
« Notre dépôt vient de rétrograder sur Brumpt. Le bruit qui courait depuis quelques jours est maintenant certain. Les Russes occupent une partie de la Dalmatie que l'Autriche a cédée à
la France, et nos troupes ont ordre de s'en emparer par la force si dans une période déterminée l'Empereur n'en a pas obtenu de la Russie l'entière évacuation. Nos troupes sont rentrées dans la petite ville de Franau, que l'on continue à forüfer et qu'on garnit d'artillerie. Où tout cela nous mènera-t-1l? Nos bons Bavarois voudraient bien être débarrassés de nous; ils nous font mille histoires par jour, plus incroyables les unes que les autres, auxquelles
nous n'ajoulons pas plus foi que de raison. »
17 avril 1806.
« Nous sommes toujours dans l'incertitude, il est possible maintenant que nous rentrions en Autriche jusqu'à ce que les Russes aient évacué les bouches de Cattaro, dont ils viennent de s'emparer. Voilà ce qui nous retient ici; j'espère que tout s’arrangera et que nos espérances de paix
ne seront pas trompées. »
30 avril.
« Le colonel est venu me porter hier l'avis d'une présidence à un conseil de guerre; je ne
ANNÉE 1806. 209 sais encore si c’est pour demain ou après, mais c'est une besogne pénible qui ne me sourit guère; nous devons juger un dragon du 24°, accusé d’assassinat et qui vraisemblablement sera fusillé ».
Mai 1806.
« Nous sommes à Schwandorf, sur la Naab, dans le palatinat de Bavière, cherchant à passer notre temps le moins trisiement possible. Nous avons été, il y a deux jours, faire une visite à une princesse de nos environs qui parle français. Elle avait invité beaucoup de monde et nous sommes restés chez elle jusqu’à onze heures du soir, sans nous amuser prodigieusement.
» L'hôte du colonel est un jeune homme de vingt-deux ans qui a beaucoup de terres et de châteaux dans ces environs; il n'est pas marié et fait ce qu'il peut pour nous récréer. Avant-hier, nous avons joué à la bague, sur nos chevaux, dans un manège découvert qui est dans son jardin. En faisant sauler une barrière à mon cheval, j’ai voulu éviter une branche d'arbre qui
me gènait; j'ai fait un faux mouvement et me L, 14
suis maladroitement donné un tour de reins qui m'empèche de bouger. »
Juin 1806.
« Nous sommes à Sulzbach, et depuis plusieurs jours, nous sommes constamment en fêtes. Le voisinage d'Amberg nous avait déjà valu plusieurs chasses; aussi nous avons voulu, hier, leur rendre la pareille et leur donner un bal à notre tour. Je fus nommé décorateur en chef et j'ai passé deux jours entiers à des préparatifs qui ont assez bien réussi, puisqu'on a été enchanté de notre fête, qui a mis tout le pays en l'air. Nous avions à peu près quatre vingts hommes et trente et quelques femmes qui s'en sont donné à cœur joie depuis quatre heures du soir jusqu'au lendemain huit heures du matin. On parlera longtemps de tout cela. Jusqu au dernier moment, jai eu des inquiétudes, craignant toujours la même aventure qu'au mois de février dernier, où, cantonnés à Andernach, un ordre de départ vint nous surprendre au milieu des préparatifs d'une fète, et nous força à abandonner guirlandes et
victuailles pour nous mettre en route. Mais il
n'est toujours pas question de nous mettre en marche et je dois diner demain chez un gros président à grand'croix et à crachats qui nous
recevra, parait-1l, d'une facon superbe. »
22 juillet 1806.
« Je suis avec le colonel à Nuremberg depuis quelques heures ; nous y sommes venus pour quelques affaires et pour voir le général Drouet, qui est dans les environs. On ne sait pas plus qu'ailleurs ici si nous aurons guerre ou paix, mais en attendant on ne néglige aucuns préparatifs dans tous les corps d'armée. Tous les régiments ont ordre de faire arriver tout ce qu'ils ont de disponible au dépôt. La plupart des détachements sont déjà en route; nous attendons de Brumpt cent quarante hommes montés, avec quelques objets d'habillement, ce qui nous fera grand bien, car nous en avons un urgent besoin. Le maréchal Soult doit venir lui-même nous passer en revue dans Îles premiers jours d'août. Tout cela n'annonce pas précisément la paix.»
L 1 ty
2 août fxue.
« J'ai passé plusieurs jours dans mon lit : mon cheval en trottant sur le pavé a manqué des quatre pieds et s'est renversé sur moi: tout le monde m a cru tué; mais heureusement, je n’ai pas perdu connaissance, et j'ai pu me dégager de dessous lui: j'en ai été quitte pour une foulure au genou el de fortes contusions. Cela se trouve malheureusement à la jambe gauche. où j'ai déjà
eu une entorse et où j'ai recu un coup de feu. »
Ju août 190.
« Pas plus de nouvelles qu'à l'ordinaire: pourtant les officiers ont recu ordre de farce venir du dépôt leur équipement de grande tenue. Nous sommes tous fort pauvres : voilà huit mois que nous n'avons vu arriver nos appointements, et ce n'est pas peu de choxe jour des gens qui n'ont pas d'avances. On croit sans fondement, que nous n'avons pas de dépense ici. Nos domesliques, nos chevaux. notre équipement ct notre
tenue nous coûtent tres cher; les colonels ont
ANNÉE 1806. 213 reçu une gratification de 1200 florins en papier
qui les a soutenus, mais nous, nous n'avons
absolument rien eu. »
16 aoùL.
« C'était hier la Saint-Napoléon. Après avoir paradé longtemps ct assisté au 7'e Deum, j'ai été obligé de faire les honneurs d'un repas à cinquante personnes, le colonel, comme commandant de la brigade, ayant dû se rendre à Amberg.
Nous avons porté lant de toast à nos hôtes et avons si bien fait que nous fûmes obligés de reconduire chez eux en civière barons, chambellans, baillis et bourgucmestres bavarois. Après cette belle expédition, je partis à sept heures du soir avec plusieurs officiers pour Amberg, où nous allâmes au bal. Ma chute m'empèche encore de danser el je m'y ennuyai fort. On n'y danse du reste que des sauteuses et des écossaises, qui sont à peu près comme nos anglaises. Chaque danse dure trois quarts d'heure, pendant lesquels on saule constamment d'un bout de la salle à
l'autre en se heurtant et cn se poussant sans
ménagements. On se repose cnsuite une heure entière, pendant laquelle on dort ou l'on sc promène, ou bien l’on mange, et c'est encore ce dont on s'acquilte le mieux. Il résulle de tout cela que chacun est éreinté avant la fin et que l'on attrape force rhumes et fluxions de poitrine. Cela n'a pas l'air de réussir aux jeunes personnes, qui sont fanées à vingt ans. Il est vrai qu'on les conduit au bal à neuf ou dix ans, et qu'on les y laisse passer la nuit comme de grandes personnes. »
15 aout.
« Nous venons de recevoir brusquement l'ordre de nous tenir prèts à marcher; nous renvovons au dépôt tout ce qui nous est inutile et nous nous équipons en tous points. Peut-ètre tout cela n'est-il qu’une démonstralion et ne s'ensuivra-t-il pas la guerre. La Russie ne viendra pas nous chercher, et si la Prusse osait nous attaquer, nous sommes sur ses lerres et nous en aurions vile fini avec elle avant que les Russes
aient pu arriver à son secours. »
23 septembre 1806.
« Dimanche dernier, un courrier nous porta à l'improviste l'ordre de partir le lendemain matin; depuis près d'un mois, nous nous tenions prêts chaque jour à nous mettre en route. La division devait se réunir à huit lieues de nous et attendre d'autres ordres. Nous quittämes donc nos cantonnements, et aujourd’hui on nous fait faire halle; je ne sais pour combien de temps. Nous sommes placés sur deux lignes et faisons face à Bayreuth et à la Saxe. Je ne sais ni ne me doute de ce qu'il en sera; depuis le maréchal jusqu’au caporal on n’en sait rien, mais le bruit est à la guerre; je suis logé à quatre lieues du colonel avec mes escadrons dans les montagnes; j'occupe un petit castel où il y a une vieille ba-
ronne qui parle français et qui m'a bien reçu. »
9 octobre.
« Nous venons d'arriver à Nuremberg et notre brigade couche ici aujourd’hui; nous y resterons probablement deux jours. Les Prussiens sont à
Cobourg, à huit ou dix lieues au-dessus de Bamberg, et nous avons pris des positions militaires en face d'eux. L'Empereur est déjà, dit-on, à Wurtzbourg et est attendu à Bamberg. On dit que le roi de Prusse a demandé quarante jours et qu'on lui en donne cinq. Il a plu pendant toute la route; il fait un temps abominable. »
6 octobre 1806.
« Nous sommes à Güssbach, à deux lieues de Bamberg, cantonnés les uns sur les autres avec peu de ressources et de vivres. Je suis sur la paille dans une grange avec quatre officiers étrangers. J'ai vu arriver aujourd'hui l'Empereur à | Bamberg ; on dit que nous partons demain, peutêtre cette nuit.
» Nous avons passé tantôt la revue du prince
Murat. »