CHAPITRE XI
Octobre 1806 à Décembre 1806
Série de grandes victoires. — Bataille d'Iéna. — Incendie de la ville de Weimar. — La reine Louise à la tète de ses troupes. — Son uniforme militaire. — Capitulation d'Erfurth. — Marche en avant. — Dénüment absolu des habitants. — La Saxe sc dégage de la Prusse par un traité de paix avec la France. — Les régiments saxons fournissent des armes el des chevaux. — Prise de Spandau. — Glorieuses traces; les chevaux embourhés dans les marais. — Incendie du château où loge le général. — Affaire de Penziow. — Reiset añccule dans un marais le prince Auguste avec son infanterie et le fait prisonnier. — Il lui laisse généreusement son cheval. — Reconnaissance du prince. — La reine Louise. — Le prince don Juan.— Son séjour à Coppet. — Sa liaison avec madame Récamier. — Projets de mariage abandonnés. — Une rencontre après onze ans de séparation. — Marche sur Spandau. — Arrivée à Potsdam. — Le palais neuf. —
Le moulin de Sans-Souci. — La bibliothèque du grand Frédérie. — Diane, Thisbé et Philis. — Amour du roi de Prusse pour ses levrettes. — Napoléon visile son tombeau
el fait don de son épée aux Invalides. — La revue de l'Empereur. — Reiset est nommé major par Napoléon sur la place même de Berlin. — Le château de Charlottenbourg. — Tony est envoyé à Potsdam auprès du général Bourcier avec un convoi de prisonniers. — On les dépouille de leurs bottes et de leurs manteaux, pénible devoir. — Le grand dépôt de remonte de Potsdam. — Utilité de cet immense “#lablissement.
La fortune de Napoléou devait triompher
encore de celle quatrième coalition, où il avait
218 SOL VENIRS.
à combattre la Prusse, la Russie, l'Angleterre et la Suède liguées contre lui, et la Prusse devait payer cher son imprudence et sa témérité.
Le 1° octobre, l'Empereur, après avoir passé le Rhin, se dirige sur Bamberg, où il organise son quartier général. Il divise en huit corps sa vaillante armée et se met en marche. Le 9, il arrive à Schleist et en chasse 10000 Prussiens. Le 10, Lannes est victorieux à Saalfeld, et le 11, l'armée entre à Géra, d'où elle se dirige bientôt sur Jéna, cette petite ville de Thuringe qui devait devenir aussi célèbre que Marengo et Austerlitz. Le 14, au matin, l'Empereur entamait la lutte dans laquelle l'armée prussienne presque entière devait succomber.
« Nous avons pris trois cents canons et soixante drapeaux, écrivait, le soir mème, M. de Reise! ; il y a 40 000 prisonniers et 20 000 hommes ont été tués ou blessés, de plus vingt généraux sont tombés sur le champ de bataille morts ou gravement alteints ; le duc de Brunswick et le prince Ilenri de Prusse sont de ce nombre. On dit que nous n'avons perdu en tout que 12 000 hommes.
» Toute la campagne entre léna et Weimar
ANNÉE 1806. : 219 est entièrement couverte de blessés et de morts, les obus des Prussiens ont mis le feu à la ville d'Iéna, et la ville de Weimar ne sera plus bientôt qu'un moncceau de ruines. Presque tous les
habitants avaient fui à notre approche et avaient
abandonné cette charmante petite ville, modèle
de toutes les élégances qui donnait jadis le ton à toute l'Allemagne. Les églises, les bâliments publics ont été convertis en hôpitaux pour loger les blessés, qui sont en si grand nombre qu'on ne sait où leur trouver un abri. Il paraît que quelques moments avant l'attaque, la reine Louise
avait paru à cheval au milieu de ses soldats.
Les armées étaient si rapprochées qu’on pouvait
distinguer son costume théâtral, un casque en:
acier, couvert de panaches, une cuirasse étincelante et des bottes rouges qui tranchaient sur sa tunique d’étoffe d'argent. Elle portait sou-
vent à Berlin, parait-il, l'uniforme d'un régi-
ment auquel elle a donné son nom, et se mon- .
trait à toutes les revues, où elle commandait elle-même les manœuvres. » .
Bientôt, la capitulation d'Erfurth, celle dé Spandau, le combat de Ilalle et la prise-de Leipsig
se succédaient coup sur coup, et l’armée impériale continuait sa marche triomphale à travers la Prusse abaissée et vaincue.
20 octobre 1806.
» Le 20, nous nous arrètâmes à Egeln. Le prince Murat logea avec nous; on avait distribué à tout le monde des billets de logement. — Le 21, la brigade arriva à Barbv, où l'on établit le bivouac; les officicrs étaient logés en ville et jy fus installé très confortablement. L'armée saxonne qui, par un traité de paix avec la France, s'était dégagée de la Prusse, coucha avec nous dans la ville ct nous étions pèle-mèle dans nos logements. Nous fûmes chez le colonel, qui nous donna un fort bon souper. Barby est situé au bord de l'Elbe : la division Drouot passa sur le pont de bateaux établi sur Île fleuve.
» Le 22 octobre, nous quitlämes Barbv: un courrier nous apprit en route que nous avions remporté une vicloire à Halle, fait 6000 pri-
sonniers et pris soixante canons.
« Pour atteindre Dessau, nous fûmes obligés de faire un détour pour traverser la Saale, dont le passage est diflicile, et d'aller jusqu'à Bermberg où se trouve un pont magnifique. Nous nous rafraichimes à Drobel et nous nous arrètâmes à neuf heures du soir à Mosigkau. — La journée avait été de quatorze à quinze lieues par une pluie battante. Tout le village avait élé pillé la veille et il n’y restait plus absolument rien. Je fus logé dans une auberge et les habitants étaient dans un tel dénüment que l'hôte me demanda en grâce de lui faire la charité d’un peu de pain. — En passant à Bermberg, nous y avions lrouvé un corps de l'armée saxonne qu'on désarma aussilôt et dont on prit les chevaux. J'en eus un qui me parut très bon et que je ne payai qu'un louis.
» Le 23, nous partimes à quatre heures du matin et nous ne fimes que traverser Dessau.
C'est la résidence du prince d’Anhall, que je vis passer à cheval. La ville est petite et très jolie, l'Empereur y avait couché la veille. Nous vimes encore un régiment de cavalerie saxonne, auquel,
on fit mettre pied à terre. Nous rafraichimes à
Carrick et nous fimes halte pour la nuit à Lohensee.
» Le 24, nous arrivions à Potsdam et on fous fit établir notre bivouac au faubourg de Spandau, après avoir seulement traversé la ville. La nuit nous surprit avant que nous fussions établis et tout le faubourg fut boule-
+ -versé. Je logeai avec l'état-major dans une
auberge où 1l v avait déjà trois cents personnes.
. Nous fûmes naturellement fort mal, entassés les
uns sur les autres.
» Le 25, nous étions à cheval de bonne heure, marchant sur Spandau. Nous nous arrèâmes aux faubourgs, où la division bivouaqua, Le maréchal Lannes, qui y était depuis le matin avec. quelques troupes, fit sommation à la garnison du fort de se rendre. Sept à huit mille hommes furent faits prisonniers. Dans le faubourg où nous allâmes coucher, nous n'eûmes que de la paille, mais je m'y trouvai fort bien et surtout plus à l'aise que la nuit précédente.
» Le 26, au matin, départ pour Oranienbourg, où nous devions rafraichir, puis marche sur
Liohtenberg, où élait déjà le prince Murat. On
nous prévint au bivouac que l'ennemi était aulour de nous. »
7 octobre 1806.
« À une heure du matin, on se mit en marche:
nous nous arrêtàämes une lieue plus loin, à Falkenthal. où l'on nous fit rester jusqu’à six heures le lendemain.
» Le 28 octobre, en traversant Zehdenick, nous vimes quatre cents cavaliers que la veille et le matin même la 2° division avait fait prisonniers. Le prince Murat nous dit : « Allez, vous verrez sur votre chemin de glorieuses traces. » Effectivement, nous vimes un grand nombre de chevaux morts et embourbés dans les marais. Nous rafraichimes à une petite ville nommée Templin et nous fümes coucher à Herzfeld. En avant de ce petit village, la tête de la colonne rencontra l'ennemi, qui, après avoir longtemps tiraillé se décida à fuir. La nuit vint, et après avoir pris nos dispositions de défense et de sûreté, nous entrâmes dans notre bivouac. Le général logeait dans un magnifique château. Le feu y prit pendant
la nuit, allumé je ne sais comment, et tout fut
consumé; le mobilier qui était superbe devint la proic des flammes, et lorsque nous partimes avant le jour, le château tout entier, qui était immense, était en feu avec les granges ct les servitudes.
» Le 29, nous nous dirigions vers Penzlow, lorsque nous rencontrâmes encore un grand nombre de prisonniers faits par la 2° division. Penzlow était occupé par 20 000 hommes formant une parlie du corps du prince de Hohenlohe. La 2° division chargea une compagnie d'infanterie el s'empara de neuf pièces. Après quelques décharges, le prince Murat somma les troupes de se rendre; mais pendant qu'on parlementait, l'ennemi faisait filer toutes ses forces en arrière de la ville et s'élablit dans une position très forte, défendue par des marais impraticables. Le prince Murat, alors leur lit dire qu'il avait avec lui 60 000 hommes et que s'ils ne se rendaient à l'instant, il les ferait tous passer au fil de l'épée. Le prince de Hohenlohe avec 13 000 hommes d'infanterie et six régiments de cavalerie mit bas les armes. Les officiers furent renvoyés sur parole et les soldats faits prison-
grands efforts pour arriver jusqu'à nous, et presque tous les officiers durent abandonner leurs chevaux, qui restèrent dans le marais. Ma joie fut grande en voyant quel était leur chef et de quelle importance était ma prise. J'avais fait prisonnier le prince Auguste de Prusse lui-même et les cinq cents fantassins avec lesquels il se retirait.
Le prince montait une bète magnifique que je lui laissai, ce qui me valut de sa part les remerciments les plus vifs. Il tenait, me dit-il, tout particulièrement à ce cheval qui avait appartenu à son frère, le prince Louis. C’est celui-là même qu'il montait lorsqu'il fut tué au combat de Saalfeld, le 40 octobre, par un maréchal des logis du 9° hussards. Ce malheureux prince était tout jeune; on me dit qu'il avait été à Berlin un des champions les plus ardents de la guerre; il en a été une des premières victimes. Quant à mon prisonnier, 1l a vingt-sept ans : c'est un homme superbe, d’une prestance fort noble; il a, en Prusse, la réputation d’être fort galant. On l'appelle le prince don Juan. Son goût trop marqué pour le beau sexe lui a attiré à plusieurs reprises des remontrances sévères du roi Fré-
#2, | SOCYENIRS=.
trouvait madame Récamier. Séduit par Îles charmes de la plus belle femme de l'Europe. le prince lui ft une cour assidue et. dans son enthousiasme. il voulut consacrer pour toujours une union qui lui semblait fort douce: on échangea des anneaux. et des fian:ailles solennelles eurent lieu sous l'œil protecteur de madame de Staël, qui applaudissait à l'union projetée. M. Récamier pourtant était encore de ce monde et il fallait sbtenir qu'il consentit à un divorce. La belle Julie ne se rebuta pas pour si peu et écrivit à son mari pour lui demander son consentement. La réponse de ce singulier mari arriva au bout de peu de temps : il ne s'opposait point aux projets de sa femme. mais lui faisait sagement observer les inconvénients et les difficultés de son mariage. Il lui rappelait qu'elle était catholique tandis que le prince appartenait à la religion réformée. et qu'ensuite il ne pourrait l'épouser sans l'aveu du roi. Il insistait encore sur la position embarrassante qu'elle aurait à la cour de Berlin. et sur le peu de garanties que lui offrait un prince si volage. Il est probable que madame Récamier reconnut la
la justesse et l'équité des lois de son pays. Frédéric le Grand le fit réparer à ses frais et le moulin continue à attester le respect du souverain pour la propriété de ses sujets. Après avoir traversé un vestibule, on entre dans une galerie garnie de tableaux fort libres qui sont, me diton, de Lancret et de Watteau. Nous pénétrâmes ensuite dans la bibliothèque, uniquemeut garnie de livres français renfermés dans des armoires en bois de rose. Pas un livre allemand daus toute cette pièce. On nous montre une simple caisse en bois blanc, renfermée dans un des corps de bibliothèque, renfermant un certain nombre de volumes composés par le roi et ayant pour titre uniforme : Œuvres du philosophe de Sans- Souci.
» Tout est encore en place, comme du temps du Grand Frédéric; dans la chambre à coucher se voit encore le fauteuil à bras, en soie rouge, dans lequel il expira, et jusqu'au petit coussin rempli de son, recouvert en serge verte, sur lequel il appuvait sa joue souffrante. Une pendule, qu'il remontait constamment de sa main, est arrètée à
l'heure de sa mort : deux heures vingt minutes.
234 SOU VENIRS.
un caveau situé sous la chaire de l'église de Potsdam. Le sarcophage en marbre de son père Frédéric-Guillaume est à côté. De son vivant, tous deux ne faisaient pas bon ménage. Le roi, brutal et borné, n'avait pas su deviner en son fils le génie et le talent qui devaient plus tard faire la gloire de la Prusse; et, dans ses moments de colère, il le rouait de coups à le laisser étourdi sur place. Un jour mème, si on ne le lui eût retiré des mains, il l’eût étranglé dans un accès de rage avec un cordon de rideau.
» Îl avait, parait-il, la passion des beaux régiments et avait formé un bataillon spécial, composé de colosses qu'il faisait rechercher dans toute l'Europe, et qu'on enrôlait par force lorsqu'ils se montraient récalcitrants.
» L'Empereur a voulu descendre dans le caveau, et est resté quelques instants en silence, méditant profondément devant le tombeau de ce grand capitaine. Il a fait retirer, parait-il, de la chambre de Frédéric au Château de ville à Potsdam, son épée‘ dont il veut faire présent
aux Invalides. »